"Le mensonge et la crédulité s'accouplent et engendrent l'Opinion" Paul Valéry

9 septembre 2026

Que reste-t-il de la prison militaire de Guantánamo Bay ?

 

Il s’est écoulé tout près d’un quart de siècle depuis l’arrivée des premiers prisonniers au camp de détention de Guantánamo Bay, là où ont été incarcérés tous ceux soupçonnés de terrorisme ou d’être liés à al-Qaïda dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001. Malgré la pression du monde entier pour faire raser cette prison devenue symbole de torture, de détention prolongée sans dépôt d’accusations et de violations de toutes sortes des droits humains, rien ne laisse présager sa fermeture et 15 hommes y sont toujours détenus — la plupart sans date de sortie prévue, ni prévisible.

Dans ce dernier groupe de prisonniers, deux sont arrivés à Guantánamo en 2002 ils y sont donc depuis 24 ans.

« Gitmo » de son surnom, le camp servait à l’origine de prison militaire pour la base navale américaine située à Cuba. Après l’attentat sur les tours jumelles de New York, il a été transformé pour détenir les suspects de ce que le gouvernement du président américain George W. Bush a appelé « la guerre contre le terrorisme ».

La première cohorte de « combattants ennemis » est arrivée en janvier 2002, quatre mois à peine après le plus meurtrier des attentats terroristes en sol américain. En majorité des hommes musulmans, ils ont d’abord été enfermés dans des cages de fils métalliques en plein air avant d’être déplacés dans des cellules construites à la hâte.


Camp de détention de Guantánamo Bay,
base navale américaine


Un total de 780 détenus a franchi ses grilles au cours des années, certains en lien avec d’autres conflits ou d’autres attentats que le 11 septembre, selon la recension détaillée qu’effectue encore à ce jour le New York Times. Le quotidien américain note que dans sa période la plus occupée, le camp comptait 600 prisonniers et que la plupart ont été relâchés sans accusations. Moins de 10 ont été condamnés.

Si la majorité des détenus étaient de nationalité afghane ou saoudienne, le camp a gardé captifs une poignée d’Européens et deux Canadiens, dont Omar Khadr, qui n’avait que 16 ans à son arrivée dans le camp en sol cubain.

Le camp de détention a rapidement été sous le feu des critiques, notamment en raison des allégations de traitement abusif des détenus, des techniques d’interrogation illégales qui y étaient utilisées et de l’impossibilité pour les prisonniers de contester leur détention. Pour plusieurs, il est devenu un symbole des dérives de la lutte contre le terrorisme.

Le président Bush fils, au pouvoir durant cette période, a initialement soutenu que les États-Unis n’avaient pas l’obligation d’accorder les protections constitutionnelles usuelles aux prisonniers, puisque la base navale est à l’extérieur du territoire américain, ni celles de la Convention de Genève sur le traitement des prisonniers de guerre car celle-ci ne s’applique pas aux « combattants ennemis ». L’invention de ce terme, pour les soustraire aux protections du droit international, a elle-même été fustigée.

Gitmo refait surface périodiquement dans l’actualité. Le mois dernier, la justice militaire américaine a annoncé que l’un de ses célèbres prisonniers, Khalid Cheikh Mohammed, considéré comme le cerveau des attentats du 11 septembre 2001, verra enfin le début de son procès en juin 2028 à Guantánamo, où il est détenu depuis 20 ans.

Dur à dire si les autorités américaines ont fait traîner les procédures judiciaires des accusés à dessein. L’une des raisons pour ces délais dans le cas de Khalid Cheikh Mohammed est tout le débat autour de ses aveux et autres admissions, obtenus sous la torture selon ses avocats. Ces derniers estiment qu’ils devraient être écartés et ne pas être présentés au procès, rappelle le professeur de droit à l’Université d’Ottawa Errol Mendes, notamment spécialiste en droit international, en droits de la personne et en terrorisme international.

Vers la fin de Gitmo ?

Ce qui s’est passé entre les quatre murs de ce sinistre centre de détention a terni l’image des États-Unis, estime le professeur. Le président américain démocrate Barack Obama a tenté de le fermer par décret en janvier 2009, mais le Congrès lui a posé des obstacles, faisant échec à sa promesse électorale. Durant son premier mandat, le président Donald Trump a de plus annulé l’ordre de fermeture de son prédécesseur.

Car loin de vouloir démanteler la prison de Guantánamo Bay, le président Donald Trump a trouvé un autre usage pour le site : la détention temporaire de migrants sans papiers que les États-Unis veulent renvoyer dans leur pays.

En janvier 2025, le président Trump a donné cet ordre : une section de la base militaire doit se préparer à recevoir 30 000 migrants, dans le cadre de son plan agressif pour se débarrasser de ce qu’il appelle les « immigrants illégaux ». Malgré cette ambition, seuls six migrants s’y trouvaient en mai 2026, selon une enquête du réseau américain CBS News.

Certes, la base navale avait déjà servi de camp de détention dans les années 1990 pour des migrants, mais il s’agissait principalement d’Haïtiens interceptés ou sauvés en haute mer. L’on y envoie désormais des personnes se trouvant en sol américain.

Est-ce légal ? Il y a potentiellement plusieurs violations des normes du droit international, notamment si ces personnes peuvent se prévaloir du statut de réfugié, signale le professeur Mendes. D’ailleurs, dit-il, « les placer à l’extérieur du champ d’application de la Convention de Genève relative au statut des réfugiés est en soi une violation du droit international ». De plus, certains sont déportés vers des pays avec lesquels ils n’ont aucun lien, comme le Congo ou l’Ouganda, ce qui est aussi contraire à la Convention, note-t-il.

Le camp de Guantánamo Bay est « une zone de non-droit », souligne en soupirant le professeur Mendes.

Mais il n’est pas surpris : « L’actuel occupant de la Maison-Blanche n’en a rien à faire du droit, qu’il soit interne ou international. »

Il estime que l’avenir de cette prison est « imprévisible » tant que Donald Trump sera au pouvoir : « S’il croit qu’il peut en tirer un avantage politique en gardant la prison ouverte, il va le faire. »

Stéphanie Marin

«Roselle» a guidé son maître loin de l’enfer du WTC 1 pour lui sauvé la vie

 

Photo: Photo fournie par Michael Hingson Michael Hingson avec sa chienne-guide Roselle, 
qui a rendu l’âme en 2011



À 8 h 46, le 11 septembre 2001, un avion de ligne percute la tour 1 du World Trade Center (WTC), à New York. Michael Hingson se trouve au 78e étage. Sous la force de l’impact, il sent la tour vaciller. Peu après, son collègue lui décrit le feu qui s’empare des étages supérieurs et les feuilles de papier calcinées qui s’échappent des fenêtres. L’homme — aveugle depuis sa naissance — comprend alors qu’il devra faire équipe avec sa chienne-guide, Roselle, pour descendre les escaliers à pied et s’extirper de cet enfer.

« Lorsque le bâtiment a commencé à bouger, je me suis vraiment efforcé de rester calme et concentré », raconte Michael Hingson au Devoir, 25 ans après les événements. Le responsable des ventes d’un fabricant de matériel informatique savait, dès cet instant, qu’il était apte à faire face à l’urgence. « Quand j’avais commencé à travailler dans la tour, je m’étais beaucoup promené dans le complexe, même sans ma chienne-guide, dans le but délibéré d’en apprendre le plus possible sur la configuration des lieux. »

Lorsque le Boeing 767 percute la tour de 104 étages, entre les 93e et 99e étages, sa chienne Roselle dort sous son bureau. « On a ressenti et entendu une sorte d’explosion étouffée, mais on ne savait pas ce qui s’était passé. » Son collègue David, interloqué, tourne son regard vers la fenêtre. « Il s’est mis à crier “Oh, mon Dieu, Mike, il y a du feu et de la fumée au-dessus de nous. Il y a des millions de morceaux de papier en feu qui tombent devant la fenêtre. Il faut qu’on sorte d’ici. Le bâtiment est en feu.” »

Michael tente de le calmer et c’est alors que David lui assène la phrase fatidique : « Tu ne comprends pas. Tu ne peux pas voir », relate Michael à partir de la Californie, où il habite. « Mais le problème n’était pas ce que moi, je ne voyais pas. C’était ce que David ne voyait pas », dit-il. Roselle, à ses côtés, était calme et aucunement craintive. « Je ne sentais aucune émanation et aucune fumée. J’ai donc déterminé, avec les informations dont je disposais, que l’urgence n’était pas, à cet instant précis, suffisamment imminente pour que nous ne puissions pas évacuer de manière ordonnée. »

« Bonne chienne »

Sans véritablement saisir ce qui se passe, Michael, Roselle et David entament donc la descente à pied des 78 étages qui les séparent de la sortie. Dans la cage d’escalier, une odeur persistante suscite questionnements et hypothèses. « Je me suis rendu compte qu’on sentait des émanations de kérosène. [Avec les gens autour], on s’est dit qu’on avait dû être percutés par un avion. » Pour Michael, cette sensibilité à ses sens vient du fait qu’il a été habitué à s’en servir — et qu’il a appris à gérer des situations inattendues. « On n’a pas de meilleurs sens simplement parce qu’on est aveugle. On développe ces sens si on apprend à les utiliser. »

Comme pour tous ceux dont les destins se sont liés dans le WTC, Michael sent la peur le gagner. « On ne savait pas si le bâtiment allait s’effondrer sur nous ni ce qui allait se passer. Alors, Roselle et moi avons travaillé ensemble. » Dans les escaliers, la frayeur est perceptible. « Je savais que Roselle était capable de ressentir que les gens avaient peur. Alors je lui disais : “Bravo, ma fille. Bonne chienne. Continue d’avancer.” Elle savait que, si je lui disais des choses positives comme ça, elle pouvait rester sereine. » Ce que la labrador retriever a fait avec brio.

« Je n’arrive plus à respirer »

À un moment, une femme s’arrête près d’eux et lance en panique : « Je n’arrive plus à respirer. Je ne peux plus continuer. On n’arrivera jamais à s’en sortir ». Roselle, toujours calme, lui offre un peu d’affection, pendant que Michael encourage la dame à continuer. Apaisée, elle réussit à se ressaisir et reprend son périple vers la sortie. Autour du 50e étage, c’est au tour de David d’être pris de vertige. « On va tous mourir », lance-t-il. « Je lui ai dit de ma voix la plus ferme : “David, si je suis capable de descendre ces escaliers, toi aussi tu peux le faire” », se rappelle Michael.

David s’est alors mis à prendre les devants, comme un éclaireur. « Il descendait un étage plus bas que moi et me criait : “Mike, je suis au 48e étage. Tout va bien ici”. » En étant dans l’action, David s’est non seulement calmé, mais il est aussi devenu un atout pour tous ceux qui descendaient avec eux. « Il permettait à toutes ces personnes de l’entendre et de comprendre que quelqu’un plus bas dans les escaliers allait bien. Il les a aidées à rester focalisées et les a empêchées de paniquer. Il a probablement été l’une des principales personnes qui ont contribué à garder tout le monde calme. »

Les deux hommes et Roselle ont finalement atteint la sortie. Une fois à l’extérieur, David constate que la tour 2 du World Trade Center est aussi en feu. « On s’est mis à courir pour s’éloigner. On était à moins de 100 mètres quand elle s’est effondrée. » Le trio trouve refuge dans une station de métro, puis ressort. La tour 1 est alors sur le point de s’écrouler. « Nous nous sommes cachés derrière un mur de soutènement quand elle s’est effondrée […] Il y avait beaucoup de poussière et de débris. À chaque inspiration, je sentais des particules descendre dans ma gorge et pénétrer dans mes poumons. »

Quelques minutes plus tard, Michael réussit à parler à sa femme au téléphone. C’est alors qu’il apprend que les États-Unis sont la cible d’une attaque terroriste. Vingt-cinq ans plus tard, il affirme que sa lecture des événements n’a pas changé. « Je suis toujours aussi stupéfait que des gens puissent accorder si peu de valeur à la vie au point de faire ce que ces terroristes ont fait subir à d’autres personnes. Je n’ai jamais pensé qu’il s’agissait d’une guerre religieuse. Ce ne sont pas les enseignements de l’islam ni ceux d’aucune autre religion. »

Moment présent

En rentrant chez elle ce soir-là, Roselle s’est mise à s’amuser avec son jouet préféré, sans montrer le moindre choc ou traumatisme. « Les chiens ne pensent pas à toutes les petites choses qui pourraient arriver. Ils restent focalisés. Ils vivent dans l’instant présent. » Une leçon qui devrait tous nous inspirer, croit Michael. « On passe notre temps à imaginer des scénarios catastrophes. Et plus de 95 % des choses qui nous préoccupent sont des choses sur lesquelles nous n’avons absolument aucun contrôle. Ça crée tellement de peur dans nos vies. »

Dans la foulée de ce qu’il a vécu le 11 septembre 2001, Michael Hingson est devenu conférencier et a écrit trois livres sur son expérience, dont Live Like a Guide Dog, dans lequel il transmet son savoir pour contrôler la peur. « Beaucoup trop de gens paniquent et leur cerveau se bloque. Ils n’apprennent pas à maîtriser leur peur et à s’en servir comme un outil puissant », dit-il. Une faculté qui lui a été d’une incalculable utilité pour sortir indemne de cette tour infernale.

Magdaline Boutros

ledevoir.com

29 août 2026

Les aveux du cerveau présumé du 11-Septembre jugés irrecevables

 

La justice militaire américaine a déclaré vendredi irrecevables les aveux de Khalid Cheikh Mohammed, considéré comme le cerveau des attentats du 11-Septembre, dont le procès doit s'ouvrir le 5 juin 2028 à Guantanamo, rapporte le «New York Times».

La décision du juge sur ce recours de la défense réclamant l'exclusion des aveux extorqués sous la torture ou la contrainte, rendue vendredi, selon le site de la commission en charge de ces tribunaux militaires, n'est pas encore consultable.

Mais le «New York Times» cite les conclusions du juge, le lieutenant-colonel Michael Schrama, confirmées par des avocats, selon lesquelles «l'accusation n'est pas parvenue à prouver de manière irréfutable que les déclarations de M. Mohammed au FBI ont été faites de son plein gré».

Khalid Cheikh Mohammed, Pakistanais élevé au Koweït, était l'un des principaux lieutenants d'Oussama ben Laden au sein de l'organisation jihadiste Al-Qaïda, jusqu'à sa capture en mars 2003 au Pakistan.

Avant son transfert sur la base militaire américaine de Guantanamo en septembre 2006, il est passé par les prisons secrètes de la CIA en Pologne pour y subir des séances d'interrogatoire sous la torture. Il a notamment été soumis 183 fois au «waterboarding» (noyade simulée) en quatre semaines.

Procès en 2028

Le dossier de l'accusation contre lui reposait sur ses interrogatoires à Guantanamo, mais elle en avait exclu le contenu de ceux réalisés pendant sa détention clandestine par la CIA. Le juge militaire va plus loin en déclarant également irrecevables ses déclarations aux interrogateurs à Guantanamo en 2007, souligne le journal.

Le lieutenant-colonel Schrama tire ces conclusions de la «poursuite du conditionnement psychologique et la coercition sévère de la CIA» sur le détenu après son arrivée à Guantanamo. Il relève en outre que les agents du FBI, la police fédérale, ont délibérément omis de l'aviser de son droit à garder le silence et à un avocat et du fait que son témoignage pourrait être utilisé contre lui au procès, selon le journal.

Ce même juge a fixé cette semaine au 5 juin 2028 l'ouverture du procès tant attendu de Khalid Cheikh Mohammed et de trois autres accusés pour «terrorisme» et meurtre de près de 3000 personnes dans les attentats commis sur le sol américain le 11 septembre 2001.

Les quatre hommes, qui font partie des tout derniers détenus de Guantanamo, n'ont jamais été jugés, la procédure s'étant embourbée autour de la question de savoir si les tortures subies rendaient irrecevables les éléments à charge retenus contre eux.

ATS