Photo: Photo fournie par Michael Hingson Michael Hingson avec sa chienne-guide Roselle, qui a rendu l’âme en 2011
À 8 h 46, le 11 septembre 2001, un avion de ligne percute la tour 1 du World Trade Center (WTC), à New York. Michael Hingson se trouve au 78e étage. Sous la force de l’impact, il sent la tour vaciller. Peu après, son collègue lui décrit le feu qui s’empare des étages supérieurs et les feuilles de papier calcinées qui s’échappent des fenêtres. L’homme — aveugle depuis sa naissance — comprend alors qu’il devra faire équipe avec sa chienne-guide, Roselle, pour descendre les escaliers à pied et s’extirper de cet enfer.
« Lorsque le bâtiment a commencé à bouger, je me suis vraiment efforcé de rester calme et concentré », raconte Michael Hingson au Devoir, 25 ans après les événements. Le responsable des ventes d’un fabricant de matériel informatique savait, dès cet instant, qu’il était apte à faire face à l’urgence. « Quand j’avais commencé à travailler dans la tour, je m’étais beaucoup promené dans le complexe, même sans ma chienne-guide, dans le but délibéré d’en apprendre le plus possible sur la configuration des lieux. »
Lorsque le Boeing 767 percute la tour de 104 étages, entre les 93e et 99e étages, sa chienne Roselle dort sous son bureau. « On a ressenti et entendu une sorte d’explosion étouffée, mais on ne savait pas ce qui s’était passé. » Son collègue David, interloqué, tourne son regard vers la fenêtre. « Il s’est mis à crier “Oh, mon Dieu, Mike, il y a du feu et de la fumée au-dessus de nous. Il y a des millions de morceaux de papier en feu qui tombent devant la fenêtre. Il faut qu’on sorte d’ici. Le bâtiment est en feu.” »
Michael tente de le calmer et c’est alors que David lui assène la phrase fatidique : « Tu ne comprends pas. Tu ne peux pas voir », relate Michael à partir de la Californie, où il habite. « Mais le problème n’était pas ce que moi, je ne voyais pas. C’était ce que David ne voyait pas », dit-il. Roselle, à ses côtés, était calme et aucunement craintive. « Je ne sentais aucune émanation et aucune fumée. J’ai donc déterminé, avec les informations dont je disposais, que l’urgence n’était pas, à cet instant précis, suffisamment imminente pour que nous ne puissions pas évacuer de manière ordonnée. »
« Bonne chienne »
Sans véritablement saisir ce qui se passe, Michael, Roselle et David entament donc la descente à pied des 78 étages qui les séparent de la sortie. Dans la cage d’escalier, une odeur persistante suscite questionnements et hypothèses. « Je me suis rendu compte qu’on sentait des émanations de kérosène. [Avec les gens autour], on s’est dit qu’on avait dû être percutés par un avion. » Pour Michael, cette sensibilité à ses sens vient du fait qu’il a été habitué à s’en servir — et qu’il a appris à gérer des situations inattendues. « On n’a pas de meilleurs sens simplement parce qu’on est aveugle. On développe ces sens si on apprend à les utiliser. »
Comme pour tous ceux dont les destins se sont liés dans le WTC, Michael sent la peur le gagner. « On ne savait pas si le bâtiment allait s’effondrer sur nous ni ce qui allait se passer. Alors, Roselle et moi avons travaillé ensemble. » Dans les escaliers, la frayeur est perceptible. « Je savais que Roselle était capable de ressentir que les gens avaient peur. Alors je lui disais : “Bravo, ma fille. Bonne chienne. Continue d’avancer.” Elle savait que, si je lui disais des choses positives comme ça, elle pouvait rester sereine. » Ce que la labrador retriever a fait avec brio.
« Je n’arrive plus à respirer »
À un moment, une femme s’arrête près d’eux et lance en panique : « Je n’arrive plus à respirer. Je ne peux plus continuer. On n’arrivera jamais à s’en sortir ». Roselle, toujours calme, lui offre un peu d’affection, pendant que Michael encourage la dame à continuer. Apaisée, elle réussit à se ressaisir et reprend son périple vers la sortie. Autour du 50e étage, c’est au tour de David d’être pris de vertige. « On va tous mourir », lance-t-il. « Je lui ai dit de ma voix la plus ferme : “David, si je suis capable de descendre ces escaliers, toi aussi tu peux le faire” », se rappelle Michael.
David s’est alors mis à prendre les devants, comme un éclaireur. « Il descendait un étage plus bas que moi et me criait : “Mike, je suis au 48e étage. Tout va bien ici”. » En étant dans l’action, David s’est non seulement calmé, mais il est aussi devenu un atout pour tous ceux qui descendaient avec eux. « Il permettait à toutes ces personnes de l’entendre et de comprendre que quelqu’un plus bas dans les escaliers allait bien. Il les a aidées à rester focalisées et les a empêchées de paniquer. Il a probablement été l’une des principales personnes qui ont contribué à garder tout le monde calme. »
Les deux hommes et Roselle ont finalement atteint la sortie. Une fois à l’extérieur, David constate que la tour 2 du World Trade Center est aussi en feu. « On s’est mis à courir pour s’éloigner. On était à moins de 100 mètres quand elle s’est effondrée. » Le trio trouve refuge dans une station de métro, puis ressort. La tour 1 est alors sur le point de s’écrouler. « Nous nous sommes cachés derrière un mur de soutènement quand elle s’est effondrée […] Il y avait beaucoup de poussière et de débris. À chaque inspiration, je sentais des particules descendre dans ma gorge et pénétrer dans mes poumons. »
Quelques minutes plus tard, Michael réussit à parler à sa femme au téléphone. C’est alors qu’il apprend que les États-Unis sont la cible d’une attaque terroriste. Vingt-cinq ans plus tard, il affirme que sa lecture des événements n’a pas changé. « Je suis toujours aussi stupéfait que des gens puissent accorder si peu de valeur à la vie au point de faire ce que ces terroristes ont fait subir à d’autres personnes. Je n’ai jamais pensé qu’il s’agissait d’une guerre religieuse. Ce ne sont pas les enseignements de l’islam ni ceux d’aucune autre religion. »
Moment présent
En rentrant chez elle ce soir-là, Roselle s’est mise à s’amuser avec son jouet préféré, sans montrer le moindre choc ou traumatisme. « Les chiens ne pensent pas à toutes les petites choses qui pourraient arriver. Ils restent focalisés. Ils vivent dans l’instant présent. » Une leçon qui devrait tous nous inspirer, croit Michael. « On passe notre temps à imaginer des scénarios catastrophes. Et plus de 95 % des choses qui nous préoccupent sont des choses sur lesquelles nous n’avons absolument aucun contrôle. Ça crée tellement de peur dans nos vies. »
Dans la foulée de ce qu’il a vécu le 11 septembre 2001, Michael Hingson est devenu conférencier et a écrit trois livres sur son expérience, dont Live Like a Guide Dog, dans lequel il transmet son savoir pour contrôler la peur. « Beaucoup trop de gens paniquent et leur cerveau se bloque. Ils n’apprennent pas à maîtriser leur peur et à s’en servir comme un outil puissant », dit-il. Une faculté qui lui a été d’une incalculable utilité pour sortir indemne de cette tour infernale.
Magdaline Boutros
ledevoir.com