"Le mensonge et la crédulité s'accouplent et engendrent l'Opinion" Paul Valéry

24 avril 2022

Nouvelles preuves de l’implication saoudienne, et tout le monde s’en moque

 

Le FBI a discrètement révélé de nouvelles preuves de la complicité du gouvernement saoudien dans les attentats du 11 Septembre – et rien ne s’est passé.

Il se passe beaucoup de choses dans le monde en ce moment, il n’est donc pas surprenant que certaines nouvelles passent à travers les mailles du filet. Il est tout de même étonnant que de nouvelles informations explosives sur la complicité d’un gouvernement allié dans l’une des pires attaques de l’histoire sur le sol américain soient passées inaperçues.

La semaine dernière, le FBI a discrètement déclassifié un rapport de 510 pages qu’il a produit en 2017 sur l’attaque terroriste du 11 Septembre, il y a vingt ans. Cette divulgation est conforme au décret du président Joe Biden de septembre 2021 déclassifiant des dossiers gouvernementaux longtemps cachés sur l’attaque, dont beaucoup espéraient qu’ils révéleraient ce que les enquêteurs américains savaient exactement sur la possible implication du gouvernement saoudien.

Ils n’ont pas été déçus. Les révélations les plus récentes tournent autour d’Omar al-Bayoumi, un ressortissant saoudien travaillant à San Diego pour une compagnie d’aviation appartenant au gouvernement saoudien et auprès de laquelle il ne s’est jamais présenté. Al-Bayoumi faisait depuis longtemps l’objet de soupçons, tant en raison de ses liens avec des religieux extrémistes que des étranges coïncidences qui l’entouraient, du travail qu’il n’a jamais effectué au fait qu’il a rencontré par hasard deux des futurs pirates de l’air dans un restaurant – avant de leur trouver un appartement à San Diego, de cosigner leur bail, de se porter garant, de payer leur premier mois de loyer et de les intégrer dans la communauté saoudienne locale.

Malgré tout cela, et même si les agents du FBI avaient des raisons de croire qu’il était un espion saoudien – ce qui n’a été révélé qu’en 2016 lors de la déclassification de vingt-huit pages du rapport de la Commission du 11 Septembre que l’ancien président George W. Bush avait ordonné de garder secrètes – les autorités américaines l’ont disculpé. Le rapport a finalement conclu qu’il n’y avait « aucune preuve crédible » qu’al-Bayoumi ait « sciemment aidé des groupes extrémistes », tandis que le bureau a décidé en 2004 qu’il n’avait pas « connaissance préalable de l’attaque terroriste » ni que les deux futurs pirates de l’air étaient membres d’Al-Qaïda.

Ce dernier communiqué rend ces affirmations beaucoup moins tenables. Selon un communiqué du FBI daté de juin 2017, de la fin des années 1990 au 11 septembre 2001, al-Bayoumi « recevait une allocation mensuelle en tant que collaborateur de la présidence saoudienne des renseignements généraux (GIP) », la principale agence d’espionnage du pays. Le document note que si son implication dans les services de renseignement saoudiens n’a pas été confirmée à l’époque du rapport de la Commission du 11 Septembre, le bureau l’a maintenant confirmé. Dans un autre document de 2017, les responsables du bureau jugent « qu’il y a une chance sur deux pour que [al-Bayoumi] ait eu connaissance des attentats du 11 Septembre. »

Lorsqu’il a été informé de cette révélation, le président de la Commission du 11 Septembre, l’ancien gouverneur du New Jersey Tom Kean, a déclaré que « si c’était vrai, cela me bouleverserait » et que « le FBI a dit qu’il ne cachait rien et nous l’avons cru. »

Qui plus est, le rapport met directement en cause un membre de la famille royale et du gouvernement saoudien. L’allocation mensuelle d’Al-Bayoumi était versée « par l’intermédiaire de l’ambassadeur [aux États-Unis] de l’époque, le prince Bandar bin Sultan Alsaud », indique le rapport, et toute information recueillie par Al-Bayoumi sur « des personnes d’intérêt dans la communauté saoudienne à Los Angeles et San Diego et d’autres questions, qui répondaient à certaines exigences du GIP en matière de renseignement, était transmise à Bandar », qui « informait ensuite le GIP des éléments d’intérêt pour le GIP pour une enquête, un contrôle ou un suivi supplémentaires. »

Cette révélation est particulièrement explosive, car Bin Sultan n’était pas seulement un membre de la Maison des Saoud, mais aussi un ami proche du président Bush et généralement très proche de l’establishment politique américain – au point qu’il était surnommé « Bandar Bush ». Ami proche du père de Bush pendant plus de deux décennies (« Je me sens comme un membre de ta famille », lui a-t-il écrit en 1992), il a par la suite fait don d’un million de dollars à la bibliothèque présidentielle de l’aîné des Bush.

Cette amitié s’est étendue au jeune Bush, dont le père lui a conseillé de consulter Bin Sultan alors qu’il se préparait à lancer sa campagne présidentielle. Leur relation était si étroite que Bin Sultan a été l’une des premières personnes à qui Bush a parlé lorsqu’il a décidé d’envahir l’Irak. Dans un épisode particulièrement étrange, les deux hommes se sont rencontrés à la Maison Blanche deux jours après l’attaque du 11 Septembre et ont fumé des cigares sur le balcon Truman, quelques heures à peine avant que des avions affrétés, en violation de l’interdiction d’atterrir dans tout le pays, n’embarquent 160 membres de la famille royale, des membres de la famille Ben Laden et d’autres personnalités saoudiennes pour les emmener hors du pays.

Récapitulons donc ce que ces nouveaux documents nous disent. Ils nous apprennent que l’un des hommes qui a aidé deux des pirates de l’air du 11 Septembre à s’installer aux États-Unis alors qu’ils se préparaient à commettre leur attentat était en fait un espion du gouvernement saoudien – un gouvernement accusé depuis longtemps de soutenir et de financer les extrémistes fondamentalistes et le pays d’où provenait la grande majorité des pirates de l’air. Cet espion était rémunéré par l’ambassadeur saoudien de longue date aux États-Unis, un ami de famille proche et de longue date du président américain, auquel il rendait compte directement.

Cela devrait, de manière réaliste, susciter de nombreuses questions, comme : si al-Bayoumi avait une connaissance préalable de l’attaque, Bandar bin Sultan le savait-il aussi ? Ce dernier a-t-il donné l’alerte à quelqu’un aux États-Unis, comme son ami proche le président ? Bin Sultan était-il au courant de l’aide apportée par al-Bayoumi aux pirates de l’air ? La relation de Bush avec Bin Sultan a-t-elle obscurci son jugement et expliqué sa réaction indifférente aux alertes des services de renseignement qui lui sont parvenues ? De quoi les deux hommes ont-ils parlé le 13 septembre et pourquoi le gouvernement saoudien n’a-t-il eu à rendre aucun compte au fil des ans ?

Cela pourrait arriver dans un écosystème médiatique qui n’a pas la capacité d’attention d’une mouche. Dans le monde dans lequel nous vivons, l’histoire a été couverte par NorthJersey.com, par Democracy Now ! et… c’est tout. L’attaque du 11 Septembre a été un événement profondément traumatisant qui a irrévocablement façonné la politique étrangère et la politique intérieure des États-Unis pour l’ensemble de ce siècle, souvent de manière désastreuse pour le monde et les Américains moyens. Pourtant, lorsque de nouvelles informations impliquant un gouvernement allié dans l’exécution de l’attentat sont révélées, presque personne ne semble s’en soucier.

La maison de l’humiliation

Tout cela est particulièrement pertinent aujourd’hui, étant donné non seulement les décennies de politique américaine qui ont prodigué des faveurs au gouvernement saoudien, mais aussi le soutien continu de Washington à la guerre indiciblement brutale du royaume contre le Yémen.

Depuis sept ans maintenant, la coalition dirigée par l’Arabie saoudite mène une campagne de bombardements aveugles sur le pays, attaquant des cibles militaires à peu près au même rythme qu’elle bombarde les infrastructures civiles et les zones résidentielles, tout en privant les Yéménites de nourriture et de carburant par un blocus de plus en plus strict. Le résultat est que plus de 377 000 civils yéménites sont morts, dont 70 % d’enfants de moins de cinq ans. On estime que deux tiers d’entre eux sont morts de faim et de maladies évitables, maladies qui ont explosé dans le pays à cause de la guerre. Des millions de personnes souffrent d’extrême pauvreté et de malnutrition, et le pays est proche de la famine.

Les États-Unis et d’autres gouvernements occidentaux ont directement soutenu cette guerre tout au long de son déroulement, en vendant à la coalition dirigée par l’Arabie saoudite des dizaines de milliards de dollars d’armes. Washington et le Royaume-Uni, pour leur part, fournissent également à la coalition un soutien logistique essentiel, sans lequel, selon un ancien responsable de la CIA et du Pentagone, la guerre ne pourrait se poursuivre. Imaginez qu’au lieu d’aider l’Ukraine dans l’invasion actuelle de la Russie, le gouvernement américain vende des armes à la Russie, ravitaille ses avions, partage des renseignements avec elle et aide son armée de l’Air à identifier les cibles alors qu’elle réduit les villes ukrainiennes en ruines, et vous aurez une idée de la nature du rôle des États-Unis dans cette affaire.

Pourquoi le gouvernement américain fait-il cela ? Après tout, il y a tout juste trois ans, une coalition bipartite au sein d’un Sénat contrôlé par le GOP (parti républicain, NdT) a voté en faveur de la fin de la guerre, et Joe Biden s’est présenté et a remporté la présidence en promettant de mettre fin au soutien des États-Unis, avant de continuer à soutenir la guerre, dans le plus pur style Biden. Depuis lors, avec le soutien de Biden, la coalition dirigée par l’Arabie saoudite a intensifié ses bombardements pour atteindre le pire qu’elle ait connu depuis 2018, et la crise humanitaire du pays est pire qu’elle ne l’était sous le prédécesseur de Biden.

La raison en est simple : Washington considère le gouvernement saoudien comme trop important pour se l’aliéner. Après tout, c’est ce même gouvernement qui a mené l’embargo pétrolier de 1973 provoquant le chaos économique mondial et qui, à l’inverse, a augmenté la production de pétrole lorsque l’invasion du Koweït par Saddam Hussein en 1991 a menacé de faire de même. Le royaume saoudien possédant de vastes réserves de pétrole, l’ingrédient fondamental de la civilisation moderne, les responsables américains préfèrent le garder de leur côté en soutenant cette guerre horrible plutôt que de se l’aliéner et de le rapprocher de puissances hostiles comme la Russie ou la Chine. On peut supposer que c’est aussi en grande partie la raison pour laquelle le gouvernement saoudien n’a jamais été menacé par Washington malgré les preuves croissantes de sa complicité dans une attaque sur le sol américain il y a vingt ans.

L’ironie tragique est que, malgré le soutien indéfectible de Biden à sa guerre, le gouvernement saoudien lui a fait récemment un pied de nez. Alors que l’inflation due au pétrole menace de faire dérailler la présidence de Biden, le prince héritier saoudien a constamment rejeté les appels des États-Unis à l’atténuer en augmentant la production de pétrole. L’Arabie saoudite et son partenaire belliqueux, les Émirats arabes unis, ont traîné les pieds pour se joindre à une résolution des Nations Unies condamnant la guerre de la Russie. Tout récemment, le prince héritier saoudien (MBS) s’est entretenu avec le président russe Vladimir Poutine alors que ce dernier continuait à commettre des atrocités en Ukraine, puis il a refusé de prendre l’appel téléphonique de Biden alors que le président cherchait désespérément un autre approvisionnement en pétrole pour combler le vide créé par les sanctions contre la Russie. Biden lui a quand même envoyé plus d’armes.

Il est difficile d’imaginer qu’un pays humilie rituellement les États-Unis de la sorte, et encore moins qu’il en soit récompensé. Par ailleurs, il est également difficile d’imaginer qu’un gouvernement étranger soit aussi complice que la Maison des Saoud dans une atrocité comme le 11 Septembre et s’en sorte totalement indemne, mais c’est désormais le cas.

La raison pour laquelle il peut agir de la sorte est la même que celle pour laquelle Poutine pensait avoir les moyens de lancer sa guerre le mois dernier : le refus persistant du monde moderne d’abandonner les combustibles fossiles, qui permet à tout despote disposant de suffisamment de pétrole et de gaz de violer le droit international, de se moquer de ses alliés et même de commettre des atrocités à moindre coût. Qui sait ce que nous apprendrons encore à mesure que les documents du 11 Septembre seront déclassifiés ? Mais une chose est sûre : il n’en sortira pas grand-chose si le statu quo demeure.

Branko Marcetic

jacobinmag.com

24 octobre 2021

Le 11/09 a militarisé les forces de l’ordre et fait de chaque citoyen un suspect

 

Nos auteurs explorent comment les attaques terroristes ont ouvert la porte à un niveau sans précédent de pouvoirs de police sur le territoire américain, et à la militarisation de l’application de la loi sur le front intérieur.

À la suite des attentats du 11 septembre 2001 et du lancement de la guerre contre le terrorisme, les États-Unis ont affiné et développé un certain nombre d’outils de contrôle social. Qu’il s’agisse d’utiliser des frappes de drones pour attaquer des cibles étrangères ou de recourir à des techniques « d’interrogatoire renforcé », le gouvernement américain a considérablement élargi l’ampleur et la portée de ses activités au nom de la lutte contre le terrorisme et de la protection de la personne, des biens et des libertés des citoyens américains. En réalité, ces prétendus renforcements de notre sécurité menacent les droits mêmes qu’ils sont censés protéger.

Cette dynamique est particulièrement visible dans le domaine de la surveillance. Les pouvoirs étendus de l’État policier accordés en temps de crise persistent encore aujourd’hui, deux décennies après les premières attaques. Il en résulte une réduction de la vie privée et de la liberté des citoyens américains. D’autres conséquences involontaires de cette dynamique sont à l’origine de certains des problèmes sociaux les plus urgents du pays.

L’État de surveillance n’est pas nouveau dans la guerre contre le terrorisme. Établi au début du XXe siècle, le gouvernement a progressivement adopté les caractéristiques d’un État policier au fil du temps. Les responsables ont reconnu cette expansion progressive. Au début des années 1970, le Comité Church a enquêté et fait un rapport sur les abus systématiques de la communauté du renseignement, déclarant que « pratiquement chaque élément de notre société a été soumis à des enquêtes de renseignement excessives ordonnées par le gouvernement ». Le Comité a également noté que de telles activités allaient à l’encontre des principes constitutionnels des États-Unis, notamment la liberté d’expression, l’activité politique et le droit à la vie privée promis par le Quatrième amendement.

La guerre contre le terrorisme a permis une expansion continue et généralisée des pouvoirs de surveillance fédéraux. Peu après les attentats du 11 Septembre, le Congrès a adopté le Patriot Act. Cette loi a étendu de nombreuses capacités de surveillance du gouvernement. Les agents gouvernementaux pouvaient fouiller des propriétés privées sans en avertir préalablement le propriétaire. Les agents pouvaient examiner les informations détenues par des tiers. La loi affaiblit les protections du Quatrième amendement en étendant les recherches de type « tap and trace », qui permettent aux agents de recueillir des informations sur les appels téléphoniques.

Le Patriot Act n’a pas été la seule expansion de l’État de surveillance après le 11 Septembre. Le président Bush a assoupli les contraintes imposées à la National Security Agency (NSA) par la Foreign Intelligence Surveillance Act (FISA). La NSA a été autorisée à fouiller les courriels et les appels téléphoniques des citoyens américains, sans mandat. Ces pouvoirs ont été formellement autorisés et étendus par le Congrès en 2008.

D’autres agences ont également étendu leur champ d’action. Le ministère de la Défense (DoD), en collaboration avec la Defense Advanced Research Projects Agency, ou DARPA, a commencé à travailler sur le programme « Total Information Awareness » (Conscience de l’information globale, NdT). Ce programme vise à recueillir un large éventail d’informations – dossiers téléphoniques, bancaires, de voyage et médicaux – dans l’espoir d’utiliser la « police prédictive » pour tenter d’identifier les terroristes.

Les activités de surveillance discutées par le Comité Church se sont également développées dans le cadre de la guerre contre le terrorisme. Tout au long du mouvement pour les droits civiques au milieu du XXe siècle, des programmes abusifs comme COINTELPRO, le projet CHAOS, le projet MERRIMAC et le projet RESISTANCE ont surveillé les activités des militants anti-guerre et pour les droits civiques. De la même manière, le gouvernement de l’ère post-11 Septembre a utilisé des capacités étendues pour infiltrer et collecter des données sur différents groupes anti-guerre. Ces groupes et les individus qui les composent ont vu leurs données collectées et stockées par le DoD, alors que rien ne prouvait que ces groupes représentaient une menace pour la sécurité nationale.

Le gouvernement américain a également pris pour cible les musulmans et les personnes d’origine arabe, tant au niveau national qu’international. Ainsi, le FBI payait des informateurs pour infiltrer les communautés musulmanes locales à des fins de surveillance et de collecte d’informations. Au niveau international, il s’agissait notamment du système d’enregistrement spécial de l’INS, qui exigeait que les non-ressortissants de pays majoritairement musulmans fassent l’objet d’une prise d’empreintes digitales, d’une photographie et d’un interrogatoire à leur entrée sur le territoire, et qu’ils restent en contact régulier avec les services d’immigration tout au long de leur séjour aux États-Unis.

Dans le cadre d’un autre partenariat, le DoD s’est associé au Federal Bureau of Investigation (FBI) pour émettre des lettres de sécurité nationale, ou NSL. Ces assignations à comparaître permettent au gouvernement d’accéder aux informations privées des individus sans aucun contrôle judiciaire, à condition que ce soit au nom de la « sécurité nationale ». Avant le début de la guerre contre le terrorisme, le FBI était plus à même d’émettre des NSL que la NSA. Le Patriot Act a étendu leur portée. En s’associant, les deux agences ont effectivement contourné les contraintes restantes en matière de surveillance.

Il ne s’agit pas d’une liste exhaustive de l’extension des pouvoirs de surveillance après le 11 Septembre. Bien que le Patriot Act et d’autres textes législatifs relatifs à la surveillance aient été prolongés, ré-autorisés, amendés ou arrivés à expiration, l’État de surveillance n’a pas retrouvé sa forme d’avant la guerre contre le terrorisme. Le désir des responsables gouvernementaux de suivre et d’espionner les citoyens américains n’a nullement diminué. La guerre contre le terrorisme, sans ennemi clairement défini ni date de fin, laisse la porte ouverte à des agences comme la NSA, le DoD et le FBI pour poursuivre des activités comme celles évoquées ci-dessus.

Ces activités de surveillance ne se limitent pas au gouvernement fédéral, bien entendu. Les forces de l’ordre locales et étatiques ont de plus en plus adopté les outils de l’État de surveillance, ainsi que d’autres techniques et attitudes historiquement employées par l’armée. Cette militarisation n’est pas nouvelle dans la période post-11 Septembre, mais la guerre contre le terrorisme a rendu le lien entre la police et l’État de surveillance plus fort que jamais. Autrefois chargée de faire respecter les lois nationales et d’assurer le maintien de la paix, la police s’est retrouvée en « première ligne » de la guerre fédérale contre le terrorisme, participant à certaines des mêmes activités que ses homologues nationaux ou travaillant directement pour eux.

Le nombre de groupes de travail conjoints sur le terrorisme, ou JTTF, a augmenté de 185 % après le 11 Septembre, passant de 35 à plus de 100. Ces partenariats, supervisés par des agences fédérales telles que le FBI et le ministère de la Justice, visent à faciliter le partage d’informations entre les différents niveaux de gouvernement, y compris les polices locales et d’État. Cela signifie qu’au lieu d’être séparées et de servir de contrôle critique de l’autorité du gouvernement central, les forces de l’ordre locales sont devenues une partie intégrante de l’État de surveillance.

Voici un exemple particulièrement parlant. En plus de recevoir un ensemble d’armes, de véhicules blindés et d’autres matériels par l’intermédiaire du ministère de la Défense, les polices locales et d’État ont également reçu du matériel de surveillance militaire. Les « simulateurs de sites cellulaires », autrement appelés Stingrays, sont utilisés pour collecter et rassembler des informations, comme la localisation et d’autres informations d’identification, à partir de téléphones cellulaires. Ces simulateurs de relais téléphoniques étaient à l’origine utilisés à l’étranger pour des opérations de surveillance, mais ils sont désormais intégrés dans de nombreuses activités d’application de la loi au niveau des États et des collectivités locales. L’utilisation des Stingrays a suscité l’inquiétude des défenseurs de la vie privée qui soulignent que les simulateurs capturent les données de tous les téléphones dans une zone donnée – ce qui signifie que d’innombrables Américains innocents voient leurs données collectées sans qu’ils soient soupçonnés d’avoir commis un acte répréhensible. De plus, ces simulateurs sont souvent utilisés dans le cadre d’accords de non-divulgation et ne sont soumis qu’à une surveillance minimale, voire nulle.

En analysant l’expansion de l’État de sécurité nationale dans les vingt années qui ont suivi le 11 Septembre, il est clair que les pouvoirs adoptés par le gouvernement américain dans le cadre de la guerre contre le terrorisme ne peuvent pas simplement être inversés. Au minimum, cela nécessiterait un changement idéologique marqué au sein de la population. Si certains s’opposent aux programmes de surveillance du gouvernement, pour beaucoup, ils sont considérés comme « nécessaires ». De nombreuses personnes adoptent l’attitude suivante : « Je n’ai rien à cacher ». Même si ce changement devait avoir lieu, la suppression de ces divers programmes, et même le simple fait d’empêcher leur expansion, nécessiterait un démantèlement complet des relations établies entre les bureaux nationaux, les agences étatiques locales et les entreprises et contractants privés au cours de deux décennies. Par conséquent, la vie privée est sans aucun doute une victime de la guerre contre le terrorisme.

les-crises.fr

17 octobre 2021

Sous Biden, les détentions illégales à Guantánamo continuent

 

Zayn al-Abidin Muhammad Husayn a perdu beaucoup de choses au cours de la désastreuse « guerre contre le terrorisme » menée par les États-Unis. L’un des trente-neuf détenus restants dans la prison extralégale de Washington à Guantánamo Bay, à Cuba, il a perdu tout contact avec le monde extérieur depuis près de deux décennies.

On peut également supposer qu’il a perdu un certain bien-être, et pas seulement en raison de la détresse psychologique et physique que l’emprisonnement provoque à dessein. Il a été le premier prisonnier à être soumis au programme « d’interrogatoire renforcé » de la CIA dans un « site noir » de l’agence, ce qui rend son histoire sinistre au sein de sa communauté.

Son cas est donc remarquable parmi les 780 hommes et enfants qui ont été détenus à Guantánamo. Il a été le premier à être soumis à la torture, à la nudité forcée, à être privé de sommeil pendant des jours et à être maintenu dans une boîte pas plus grande qu’un cercueil humain pendant de longues périodes.

D’innombrables autres personnes ont subi le même sort, mais son cas, longuement détaillé dans le rapport de 2012 de la commission sénatoriale du renseignement sur la torture, est peut-être particulièrement obsédant pour le précédent qu’il a créé. Lorsqu’al-Abidin Muhammad Husayn a été placé sous la garde de la CIA après sa capture lors d’un raid américano-pakistanais en mars 2002 à Faisalabad, au Pakistan, il avait encore son œil gauche. Lorsqu’il a été transféré d’un site noir à Gitmo quatre ans plus tard, il avait perdu cela aussi.

Erreur d’identité

Au moment où il a été torturé, la CIA pensait qu’al-Abidin Muhammad Husayn, qu’elle appelait Abu Zubaydah, était le numéro trois des chefs d’Al-Qaïda. Comme pour tant de prétentions et de déclarations que le gouvernement américain a inventées depuis le 11 septembre 2001, l’agence s’est trompée. Les allégations relatives à ses liens avec Al-Qaïda ont été discréditées à la fois par la commission du Sénat américain sur le renseignement et par le Conseil de sécurité des Nations Unies.

Ces allégations trouvent probablement leur origine dans le rôle qu’il a joué pour faciliter le déplacement d’un certain nombre de combattants islamiques militants en Afghanistan au début des années 1990, après que la force de guérilla connue sous le nom de Moudjahidine a purgé le pays des forces soviétiques. Les États-Unis avaient dépensé plus de 2 milliards de dollars pour armer les moudjahidines, faisant de Washington et d’al-Abidin Muhammad Husayn des alliés en quelque sorte, quelle que soit la nature opaque de cette coalition.

Lorsqu’al-Abidin Muhammad Husayn a été placé sous la garde de la CIA après sa capture lors d’un raid américano-pakistanais en mars 2002 à Faisalabad, au Pakistan, il avait encore son œil gauche. Lorsqu’il a été transféré d’un site noir à Gitmo quatre ans plus tard, il l’avait aussi perdu.

Le 15 juillet de cette année, j’étais assis dans une salle de conférence du Pentagone et j’ai regardé quinze minutes de sa dernière audience devant le comité de révision périodique (PRB) de Guantánamo, retransmise en direct depuis la base située dans l’est de Cuba. Pendant de nombreuses années, le PRB l’a appelé Abu Zubaydah, mais lors de cette audience, il a utilisé son nom légal au lieu de son surnom de guerre. Révélant la relation à la fois condescendante et intime que les services de sécurité nationale entretiennent avec les derniers détenus de Guantánamo, le comité a fini par l’appeler par son prénom, Zayn.

Zayn est peut-être plus facilement identifiable par le cache-œil qui recouvre depuis de nombreuses années l’espace où se trouvait son œil gauche. Le jour de son audience, cependant, le cache-œil était absent. Il attendait avec élégance dans la salle d’audience, flanqué d’un représentant personnel nommé par le gouvernement d’un côté et d’un traducteur en langue arabe de l’autre. Sa chemise blanche était repassée, sa barbe et ses cheveux bien taillés. Il était assis, taciturne, regardant vers le bas à travers une paire de lunettes rondes, faisant passer des perles de prière entre son pouce et son index.

On comprend qu’il essayait de faire la meilleure impression physique possible sur le Conseil, réuni quelque part en Virginie et composé de fonctionnaires des départements de la Défense, de la Justice, de l’État et de la Sécurité intérieure, ainsi que du bureau du directeur du Renseignement national et des chefs d’état-major interarmées. À l’ouverture de la partie non classifiée de l’audience, que les journalistes ont été autorisés à observer depuis le Pentagone, un responsable du PRB a rappelé la fonction première de l’entité.

Ils n’étaient pas réunis pour déterminer la « légalité de la détention de Zayn », a souligné le fonctionnaire, mais plutôt pour décider si, dix-neuf ans après sa capture et sa déconnexion totale du monde extérieur, il représentait toujours une menace pour la sécurité nationale américaine. Si la commission considère qu’un détenu représente «une menace significative et continue pour la sécurité des États-Unis », son maintien en détention serait jugé nécessaire.

La première qualification de l’audience – à savoir que la légalité de sa détention n’est pas à débattre – ne devrait pas être considérée comme surprenante à ce stade, aussi dérangeante que puisse être cette acceptation tacite. Zayn est l’un des innombrables hommes toujours détenus à Guantánamo qui n’a jamais été accusé d’un crime.

Limbes juridiques

Un mois jour pour jour après l’audience, des images de Kaboul nous parviennent de la reconquête de la capitale afghane par les talibans. La « guerre contre le terrorisme » touchait ostensiblement à sa fin, l’intervention américaine en Afghanistan, apparemment interminable et dévastatrice, en étant l’exemple le plus long et peut-être le plus flagrant. Au moins 240 000 Afghans sont morts dans ce conflit, dont un grand nombre de civils, et Washington a fini par remplacer les talibans par les talibans.

Pourtant, alors même que la guerre éternelle trouve son dénouement nihiliste, la détention illégale à Guantánamo se poursuit, une triste situation de sécurité nationale créée par Washington elle-même. Barack Obama n’a jamais tenu sa promesse de campagne et son décret de 2009 de fermer la prison, et si l’un des quarante hommes qui y étaient détenus lorsque Joe Biden a pris ses fonctions a depuis été transféré dans son pays d’origine, le Maroc, on ne sait pas comment l’administration actuelle va s’occuper des trente-neuf hommes qui restent.

Un empire a besoin d’ennemis au-delà de ses portes, et Washington s’est montré exceptionnellement doué pour en fabriquer.

Le tribunal de guerre des commissions militaires établi à la base pour statuer sur le sort des personnes inculpées traite actuellement les cas de douze hommes – trois faisant l’objet d’une proposition d’inculpation, sept faisant l’objet d’une inculpation active et deux ayant été condamnés. Dix autres des soi-disant combattants ennemis restants sont toujours détenus en vertu de la loi de la guerre et ne font l’objet d’aucune accusation. Il est désormais recommandé de les transférer vers un autre pays, qui supervisera les mesures de sécurité correspondantes.

Les dix-sept derniers ne font l’objet d’aucune accusation et leur transfert ou leur libération n’ont pas été recommandés. À ce stade de l’histoire de la prison, cette dernière catégorie est peut-être l’état de flou juridique le plus extrême auquel un détenu de Guantánamo puisse être confronté. C’est également la catégorie dans laquelle se trouve Zayn al-Abidin Muhammad Husayn.

Malgré le contournement flagrant du droit international par Washington dans les décennies qui ont suivi le 11 Septembre, la guerre n’est en aucun cas un paradigme sans loi. Et comme l’a fait valoir l’universitaire Nasser Hussain, Guantánamo n’est pas l’endroit sans loi que certains imaginent ; il s’agit plutôt d’un espace dans lequel les lois émergentes prolifèrent pour répondre aux besoins d’un gouvernement belligérant qui se prévaut d’un état d’exception.

Le statut juridique des hommes toujours détenus à Gitmo est obscur à dessein, non seulement parce qu’il est illégal de détenir indéfiniment une personne sans l’inculper d’un crime, mais aussi parce que l’appareil judiciaire de la base cherche à juger des civils dans le cadre d’un tribunal militaire.

Des ennemis aux portes

La manière dont ces pratiques ont été mises en œuvre est elle-même un vestige des invasions américaines du passé. Les États-Unis ont obtenu par la force un bail pour le territoire sur lequel se trouve Guantánamo dans le cadre de l’accord mettant fin à leur première occupation militaire de Cuba en 1902 – deux autres interventions militaires américaines allaient prendre d’assaut l’île avant longtemps. Le bail ne comportait pas de date d’expiration et ne pouvait être annulé qu’avec l’accord des deux gouvernements. Lorsque l’accord est renégocié en 1934, après une période de changement de régime tumultueux sur l’île, il cimente à nouveau un bail du territoire cubain à perpétuité.

Une présence militaire à l’étranger sans date de fin n’est pas sans rappeler la « guerre éternelle », mais le lien est encore plus profond. Immédiatement après le 11 Septembre, lorsque l’administration Bush a ajouté Cuba à sa liste de « l’Axe du mal », elle a commencé à kidnapper et à détenir illégalement des hommes et des garçons sur un territoire qui, selon elle, était sous juridiction cubaine et n’était donc pas soumis à la loi américaine.

C’est plus qu’une simple rime historique. Il y a une conclusion troublante à tirer des 120 ans d’occupation coercitive de la base de Guantánamo par les États-Unis. L’aboutissement potentiel des guerres perpétuelles de Washington après le 11 Septembre ne marque guère la fin de la propension à un militarisme extraterritorial incessant. À l’instar de la résistance qu’une longue histoire d’interventions économiques, politiques et militaires américaines a provoquée à Cuba avant et après la révolution de 1959, la déstabilisation et l’antipathie que l’empire américain sème trouvent rarement une conclusion pacifique et ordonnée.

Un empire a besoin d’ennemis au-delà de ses portes, et Washington s’est montré exceptionnellement habile à les fabriquer. Comme le note l’historienne Ada Ferrer dans son nouveau livre, Cuba : An American History [Cuba : une histoire américaine, publié en 2021 non traduit, NdT], Alberto Mora, le conseiller général cubano-américain de la marine américaine, a décrit Guantánamo comme l’une des principales causes de décès au combat en Irak, « si l’on en juge par son efficacité à recruter des combattants insurgés pour le combat. »

Guantánamo n’est pas l’endroit sans loi que certains imaginent ; c’est plutôt un espace dans lequel des lois émergentes prolifèrent pour répondre aux besoins d’un gouvernement belligérant qui s’empare d’un état d’exception.

Le gouvernement américain est remarquablement habile à forger les conditions par lesquelles il justifie ses interventions. En décembre 2001, le secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, a refusé un accord de paix négocié avec les talibans. Au lieu d’accepter un accord avec un gouvernement qui espérait lui-même débarrasser l’Afghanistan d’Al-Qaïda, et était soucieux d’obtenir la reconnaissance des gouvernements occidentaux, Washington s’est engagé dans vingt ans de guerre qui ont causé des pertes humaines inimaginables. Ce n’était pas parce qu’il était impossible d’arracher Oussama ben Laden à l’Afghanistan dirigé par les talibans par d’autres moyens. Washington voulait une guerre.

Comme l’ont souligné les récentes images de la crise humanitaire provoquée par l’intervention américaine dans ce pays, la croisade mondiale de Washington contre la terreur n’a certainement pas rendu le monde plus sûr. Les centaines de milliers de vies perdues, les traumatismes et la dévastation qui ne cessent pas lorsque les bottes de combat américaines quittent le sol irakien ou afghan, constituent l’héritage de l’Amérique pour les peuples qu’elle avait promis de libérer.

Qu’en est-il de Zayn al-Abidin Muhammad Husayn, qui n’a jamais prêté allégeance à Oussama ben Laden et dont les liens supposés avec Al-Qaïda ont été démentis par le gouvernement américain lui-même ? Les liens ou les renseignements qu’on le soupçonnait de posséder au moment de sa capture et de sa torture sont maintenant, comme la guerre contre le terrorisme elle-même, vieux de deux décennies. Il ne peut faciliter aucun réseau et ne retient information du monde extérieur.

Ses représentants estiment que la décision du PRB de considérer al-Abidin Muhammad Husayn comme une menace permanente pour la sécurité nationale, et donc inapte au transfert ou à la libération, est une question d’auto-préservation. Comme l’a écrit son avocat dans sa plus récente déclaration au PRB :

La CIA a de nombreuses raisons de vouloir maintenir Abu Zubaydah au secret pour le reste de sa vie. Car la fabrication des faits utilisés pour justifier la création du programme de torture ne serait plus tenue au secret.

Bien que le Conseil national de Sécurité des Nations Unies affirme qu’il n’a jamais été affilié à Al-Qaïda et qu’il est peu probable qu’il le soit à l’avenir, il est compréhensible qu’un homme enlevé, torturé et emprisonné illégalement pendant près de vingt ans puisse éprouver une certaine antipathie à l’égard des États-Unis.

En fin de compte, Zayn al-Abidin Muhammad Husayn représente un danger pour les intérêts américains car sa libération pourrait lui permettre d’énumérer, avec ses propres mots, ce que la CIA lui a fait subir dans ses sites noirs durant toutes ces années. S’il s’agit d’une menace pour la sécurité des Américains, elle est très certainement le fait de Washington elle-même.

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