« Vous n’avez pas besoin d’être un théoricien du complot pour vous gratter la tête concernant la fin d’Oussama ben Laden. »
Observant qu’ « il y a eu de multiples témoignages divergents sur la mission des Navy Seals à Abbottabad au Pakistan, » le récit semblant être sous l’influence des politiques, du sensationnalisme, et de la fantaisie pure et simple, il passa en revue les multiples « incohérences flagrantes » dans les histoires variées qui filtrèrent, ce qui, selon ses mots justes, entraîne de « lourdes implications. »
Pour un événement de cette importance, il faut de la transparence et aussi que les informations soient divulguées, mais l’administration Obama, dans une posture typique de recours au secret, a empêché que cela ne se produise. Cependant, ce qui rend la chose encore plus grave, c’est qu’exactement au même moment où elle déclarait devant une cour de justice que la mission était trop secrète pour autoriser de telles divulgations, la Maison Blanche lançait une campagne coordonnée de révélations dans certains médias sélectionnés, dont l’unique but était de glorifier le président pour qu’il marque des points en politique.
Cela n’est qu’un aperçu du mode opératoire de l’administration [Obama] lorsqu’il s’agit d’informations classifiées. Cette même administration, qui a lancé une campagne sans précédent de persécution contre les Whistleblowers (lanceurs d’alertes) – ceux qui diffusent des informations internes sur ses tromperies et ses méfaits – laisse régulièrement filtrer des informations classifiées en vue d’en tirer un gain politique. Mais seules les « mauvaises » fuites (celles mettant en avant les méfaits ou les délits de l’administration) sont punies, alors que les « bonnes fuites » (qui font apparaitre Obama sous un jour flatteur) passent tranquillement, quand elles ne sont pas ratifiées officiellement. De la même façon, comme l’a rapporté l’ACLU (American Civil Liberties Union) dans un article du Guardian en juin dernier, cette même administration qui bloque systématiquement les procédures judiciaires en invoquant le « secret » laisse compulsivement filtrer des informations classifiées aux médias à propos de ces mêmes opérations de façon à faire apparaitre Obama comme un président « à la dure » et impliqué dans la protection de son pays.
« Le livre promet d’être l’une des meilleures ventes de l’année, et a le potentiel d’impacter la campagne présidentielle pendant les toutes dernières semaines jusqu’aux élections du 6 novembre… l’éditeur s’attend à un véritable Best-seller, et prévoit d’ores et déjà d’en imprimer 300 000 copies. »
La description qu’en donne Penguin, son éditeur, promet un « récit haletant au plus près de l’assaut, commençant par le crash de l’hélicoptère qui aurait pu mettre fin à la vie du Navy Seal, et se terminant par l’appel radio confirmant la mort de ben Laden. » Bien que le Pentagone et la Maison Blanche nient tous deux avoir eu connaissance du contenu du livre, l’auteur ne fait rien pour véritablement cacher son identité. D’après la description du New York Times, il fournit d’amples informations biographiques qui devraient rendre le processus d’identification relativement aisé, comme son « enfance en Alaska », le fait qu’il a « participé à 13 missions depuis » les attentats du 11-Septembre, et qu’il « a pris sa retraite l’an dernier. » Le livre comporte aussi des passages sur ses « précédentes missions secrètes dans les Navy Seals ».
Compte tenu de la quantité d’informations toujours classifiée « top secret » sur le raid contre ben Laden, cette affaire devrait être un cas typique de diffusion d’informations classifiées. Et cela devrait aussi être le cas pour les détails qu’il diffuse à propos de ses « précédentes missions secrètes dans les Navy Seals. » En revanche, si les détails de ce raid sont maintenant déclassifiés, quelles sont les excuses mises en avant pour continuer de ne pas publier les preuves vidéo et photo en possession de la CIA et qui illustrent ce qui s’est réellement passé ?
Permettre à un gouvernement d’opérer derrière le rideau impénétrable du secret est destructeur en soi. Mais cela est encore bien pire lorsqu’il se permet également de jouer à ce petit jeu avec ses pouvoirs de classification de l’information : laisser filtrer ou récompenser les fuites politiquement bénéfiques, tout en punissant sévèrement celles fournissant au public des informations importantes sur le haut niveau de corruption qui y règne. Manipuler ainsi les pouvoirs présidentiels sur le « secret » constitue un odieux instrument de propagande : cela permet de s’assurer que toutes les informations embarrassantes ou incriminantes sont bloquées ou supprimées, et que les seules choses que le public a le droit de savoir – et qui sont amplifiées par la presse affamée et reconnaissante – sont les quelques miettes que laisse trainer la Maison Blanche pour tenter de glorifier son leader. C’est exactement cela, la définition de « propagande d’État. »
Glenn Greenwald