La traque d’Oussama ben Laden a duré près d’une décennie. Il faudra probablement encore plus longtemps pour découvrir les emails du gouvernement américain, ses rapports, ses plans, ses photographies et tous les documents qui permettraient de faire la lumière sur la manière dont le commando d’élite des Navy SEALs a supprimé le terroriste le plus recherché au monde.
Des responsables gouvernementaux ont ouvertement discuté des détails de la mission lors de discours, d’interviews et d’apparitions à la télévision, mais l’administration ne divulguera pas de documents susceptibles de confirmer le récit de cette nuit fatidique. L’administration Obama n’a pas même indiqué où pourraient se trouver ces documents dans les méandres de la bureaucratie de Washington.
Les demandes d’informations sur [l’opération] Ben Laden ont été parmi les plus nombreuses de toutes celles déposées l’an dernier en vertu de la loi sur l’ouverture des dossiers, qui oblige le gouvernement à remettre des copies des dossiers fédéraux à titre gratuit ou à peu de frais. Toute demande d’information faire en vertu de cette loi est supposée aboutir, sauf si cette divulgation est susceptible de nuire à la sécurité nationale, de violer la vie privée de quelqu’un ou d’exposer le secret des affaires ou certaines prises de décision confidentielles.
La loi a fait l’objet d’une attention particulière depuis dimanche dernier, date qui marquait le début de la Semaine de la Transparence pendant laquelle les organisations de presse militent pour un gouvernement ouvert et pour la liberté de l’information.
Le Pentagone a déclaré qu’il ne retrouvait ni le certificat de décès, ni le rapport d’autopsie, ni les résultats des tests d’identification ADN de Ben Laden, ni même aucune information antérieure au raid à propos de ce que le gouvernement prévoyait de faire du corps de Ben Laden si ce dernier était tué. [Le département de la Défense] a expliqué qu’il recherchait ces documents au Pentagone, au centre de Commandement des Opérations spéciales des États-Unis à Tampa, en Floride, et au Centre de commandement de la Marine à San Diego dont dépend l’USS Carl Vinson, le porte-avions utilisé pour la mission.
En vertu de la loi FOIA, même si un document contient des secrets relevant de la Sécurité nationale, le gouvernement peut censurer ces passages, mais doit publier toutes les autres parties du document « raisonnablement séparables. »
Ce black-out signifie que les seuls comptes-rendus publics de la mission proviennent de responsables américains qui ont décrit les détails de cette nuit-là. Dans les heures et jours qui ont suivi la mort de Ben Laden, la Maison Blanche a fourni plusieurs versions contradictoires des faits, indiquant à tort que Ben Laden était armé, et qu’il avait tiré sur les Navy SEALs, identifiant de façon incorrecte les fils de Ben Laden qui ont été tués, et affirmant à tort que la femme de Ben Laden était morte lors de la fusillade. Le service de presse du président Barack Obama a attribué ces erreurs au « brouillard de la guerre ».
Depuis lors, aucun dossier officiel n’a été diffusé. Pour l’administration Obama, le livre sur Ben Laden semble bel et bien refermé.
Le Pentagone refuse même de confirmer ou de réfuter l’existence de registres d’entretien des hélicoptères ou de rapports sur la performance des engins militaires utilisés pour le raid. Un des hélicoptères furtifs qui avaient déposé les SEALs à Abbottabad s’est écrasé au cours de la mission et son épave a été abandonnée. Les gens qui vivaient à proximité du complexe de Ben Laden ont pris des photos de l’hélicoptère abattu dont les restes chevauchaient un des hauts murs entourant le bâtiment. Les photos montrent un unique rotor de queue qui, d’après des experts en aviation, a été conçu pour éviter la détection radar.
Associated Press a fait appel de la décision du ministère de la Défense. La CIA, qui a mené le raid contre Ben Laden et qui a l’autorité légale pour refuser que les informations ne soient jamais rendues publiques, n’a toujours pas répondu à AP concernant sa demande de publication des documents sur cette mission.
La CIA possède des photographies et des enregistrements vidéo de Ben Laden pris lors de l’opération. Au lendemain du raid, certains avocats US sélectionnés ont été invités à visiter une pièce sécurisée au siège de la CIA pour visionner plus d’une douzaine de photos, y compris celles du corps de Ben Laden. Ils n’ont pas été autorisés à en ramener des copies à Capitole Hill [siège du Congrès US - NdT].
Les tribunaux fédéraux ont constamment appuyé le gouvernement lorsque celui-ci a eu recours à la « réponse Glomar », qui est différente du simple refus de divulguer une information. Citer "Glomar" est chose courante dans les cas de "sécurité nationale" ou lorsqu’il s’agit de protéger la vie privée d’un individu. C’est un argument légal difficile à dénoncer devant un tribunal.
L’ancien directeur du Bureau de l’information et de la Protection de la vie privée du ministère de la Justice, Dan Metcalfe, a déclaré que le Pentagone avait surestimé sa position de force. Le fait de citer Glomar dans le cas de l’AP signifie que lorsque l’armée effectue la maintenance des hélicoptères ou qu’elle prépare des rapports sur les performances des armes, toutes ces informations sont elles-mêmes classifiées, a-t-il affirmé. La portée que cela aurait sur la classification d’informations fait que cette explication par le Pentagone « s’effondre sous son propre poids », a déclaré Metcalfe.
Judicial Watch, un groupe de surveillance conservateur, a poursuivi l’administration devant un tribunal fédéral pour l’obliger à communiquer les photos et vidéos de Ben Laden. De son côté, Associated Press n’a pas intenté de procès pour essayer de forcer le gouvernement à publier l’ensemble des informations qu’il demande.
Lors du procès "Judicial Watch vs Administration", les fonctionnaires fédéraux ont reconnu que la CIA disposait de plus de 50 photographies ou enregistrements vidéo du corps de Ben Laden pris après le raid et pendant son immersion en pleine mer. Le directeur du Service national clandestin de la CIA (National Clandestine Service), John Bennett, a affirmé l’an dernier lors d’une déclaration faite devant le tribunal, que la plupart des photographies et des enregistrements vidéo « étaient très clairs, car ils représentaient la blessure par balle fatale à (Ben Laden) et d’autres images horribles de son cadavre. »
Judicial Watch a contesté l’argument de l’administration Obama selon lequel la diffusion de ces images représenterait un quelconque danger pour le personnel concerné ou pour les secrets américains. L’organisation a qualifié l’inquiétude sur les violences possibles contre des Américains stationnés outre-mer « de pure spéculation » et a déclaré qu’il était difficile de comprendre en quoi la photo de l’immersion de Ben Laden en pleine mer exposerait du matériel sensible ou le personnel [militaire.]
Le Commandement des Opérations spéciales des États-Unis, qui supervise les Navy SEALs et d’autres unités de commandos, continue de s’opposer à la diffusion de toute information concernant son équipement, ses formations et ses missions. En août 2007, il a refusé de donner suite à une demande d’AP concernant un rapport interne sur la bataille de Mogadiscio, une opération militaire en Somalie menée en octobre 1993 qui avait coûté la vie à 18 soldats.
Dans d’autres affaires, le gouvernement a révélé davantage d’éléments. Quatre mois seulement après l’opération Eagle Claw en 1980, qui avait échoué à délivrer les 53 otages américains en Iran, le Pentagone a publié une version non classifiée de l’enquête sur les raisons de l’échec. L’introduction de ce rapport de 87 pages soulignait combien il était important de fournir autant de détails que possible à l’opinion publique américaine.
Plus récemment, la National Security Archive, un institut privé de recherche de l’Université George Washington, a attendu trois ans avant que le gouvernement ne produise les dossiers décrivant les plans initiaux de l’armée pour envahir l’Irak. Une série de diapositives, préparées sous le nom de code "Polo Step", montrait que les planificateurs de la guerre croyaient en août 2002 que les États-Unis n’auraient plus que 5000 soldats en Irak à partir de décembre 2006.
Richard Lardner