"Le mensonge et la crédulité s'accouplent et engendrent l'Opinion" Paul Valéry

lundi, 2 mai 2016

Le calvaire du médecin qui aida à traquer Ben Laden


Cinq ans après son arrestation, le médecin pakistanais Shakeel Afridi, qui aida la CIA à localiser le redouté chef d'Al-Qaïda, languit oublié en prison.


Le médecin pakistanais Shakeel Afridi, qui aida la CIA à localiser Oussama Ben Laden, languit oublié en prison. Selon ses proches, il est la victime de manoeuvres diplomatiques entre Washington et Islamabad. «Je n'ai aucun espoir de le voir, je n'attends plus rien de la justice», se lamente Jamil Afridi, son frère aîné. Il a rencontré l'AFP dans un lieu tenu secret car il se sent menacé.

Le Dr Afridi, âgé d'une cinquantaine d'années, avait organisé une fausse campagne de vaccination contre l'hépatite C qui avait servi de couverture pour confirmer la présence du chef d'Al-Qaïda. Le but était de recueillir un échantillon ADN dans le complexe habité par Ben Laden.

Le médecin a affirmé par la suite ne pas avoir été informé du but de l'opération et avoir refusé de fuir le pays quand on le lui a demandé. Il a été arrêté par les autorités pakistanaises peu après le raid où ben Laden a été abattu par les forces spéciales américaines à son domicile d'Abbottabad.

Humiliation

Il a alors été jugé pour liens avec des extrémistes, un chef d'accusation largement considéré comme fantaisiste, et il a été condamné à une peine de 33 ans de prison, réduite par la suite à 23 ans. Son arrestation est probablement liée au fait que le raid contre ben Laden a été vécu comme une humiliation au Pakistan. Elle a laissé des traces profondes dans ses relations avec les Etats-Unis et complique d'autant le cas du docteur.

Depuis, la procédure est enlisée. Un procès en appel, débuté en 2014, a été ajourné des dizaines de fois. Plusieurs groupes de défense des droits de l'Homme ont tiré la sonnette d'alarme, exigeant un procès transparent.





Bouc émissaire

«Shakeel est devenu un bouc émissaire», estime un militant des droits de l'Homme, Zar Ali Khan Afridi, sans lien de parenté avec le médecin. «Il a été impliqué dans un cas qui n'a rien à voir» avec son affaire, estime-t-il.

Selon son avocat, Qamar Nadeem, le docteur est détenu à l'isolement dans une petite pièce et malgré cette précaution, sa vie reste menacée. Me Nadeem, qui lui-même n'a plus accès à son client depuis deux ans, est son second conseil, le premier ayant fui le Pakistan en raison de menaces des talibans, avant d'être finalement tué lors d'une visite au pays en 2015.

Visites de sa femme

Le médecin n'est pas totalement isolé puisqu'il continue de recevoir des visites de sa femme et de ses enfants tous les deux mois environ, selon l'avocat. Mais en dépit d'une décision de la Haute cour de Peshawar accordant également un droit de visite à ses frères et soeurs, son frère Jamil s'est constamment vu barrer l'accès.

Pour Me Nadeem, son client ne peut guère espérer se tirer d'affaire sans pression des Etats-Unis. «Mais jusqu'ici ils n'ont pas fait preuve de soutien», regrette-t-il. Cela n'a pas toujours été ainsi. En 2012, un comité du Sénat américain avait symboliquement voté une réduction de 33 millions de dollars de l'aide américaine accordée à Islamabad, soit un million par année de prison infligée au Dr Afridi dans la première sentence.

Priorité aux pourparlers

Mais la pression américaine s'est depuis étiolée à mesure que se resserraient les liens avec Islamabad et que d'autres dossiers sensibles surgissaient, estiment des experts. «Les pourparlers avec les talibans (afghans) ont pris le dessus sur tout le reste», estime Ahmed Rashid, un analyste spécialiste de sécurité.

«Les Américains ne veulent pas brouiller le tableau en soulevant des questions épineuses» avec le Pakistan, considéré comme un médiateur crucial dans les difficiles négociations de paix en Afghanistan.

Les remous liés à l'affaire Afridi ne sont pas limités à la diplomatie: des extrémistes s'en sont saisis pour justifier leur refus de toute forme de vaccination et de violentes attaques contre ceux qui les mènent. Plus de 100 personnes, vaccinateurs ou policiers chargés de leur protection, ont ainsi été assassinées depuis la mi-2012 au Pakistan.

ATS