jeudi, 4 février 2016

Ce que la CIA savait avant le 11-Septembre : nouveaux détails


George W. Bush et l’ancien directeur de la CIA Michael Hayden, en 2006 | Getty




"Ben Laden déterminé à frapper aux Etats-Unis". Le célèbre mémo de la CIA présenté à George W. Bush le 6 Août 2001, a toujours été la pièce à conviction numéro 1 dans le dossier des avertissements ignorés par son administration, à propos d’un attentat d’al-Qaïda. Mais des mois auparavant, à partir du printemps 2001, la CIA n’a eu de cesse d’avertir la Maison-Blanche qu’un attentat allait avoir lieu.

Au mois de mai 2001, d’après Cofer Black qui était le chef du centre anti-terroriste de la CIA, « il était évident que nous allions être frappés, nous allions être frappés fort et beaucoup d’Américains allaient mourir. » « Il y avait des signes bien réels de complot imminent », m’a dit George Tenet, l’ancien patron de Cofer, lors de son premier entretien en huit ans. « C’était comme si le monde était au bord de l’éruption. En Juin et en Juillet, la menace continua d’augmenter. Les terroristes disparaissaient [comme s’ils se cachaient, en préparation d'un attentat]. Les camps fermaient. Les rapports mentionnant une menace se multipliaient. » La crise atteignit son paroxysme le 10 Juillet. La réunion de crise qui eu lieu ce jour-là fut d’abord mentionnée par Bob Woodward en 2006. Tenet a également évoqué ce sujet en termes généraux dans son mémoire de 2007 « Au Coeur de l’Orage ».
Mais ni lui, ni Black n’en ont parlé publiquement jusqu’à présent, ni fourni autant de détails sur la spécificité et l’urgence réelle de ces avertissements. Durant ces huit derniers mois, au cours d’une centaine d’heures d’entretiens, j’ai pu en parler avec Tenet et avec 11 autres anciens directeurs de la CIA, pour le documentaire « Spymasters » (Les maîtres espions) qui sera diffusé ce mois-ci sur Showtime.

Le drame de l’échec des avertissements a commencé quand Tenet et Black ont établi un plan, au printemps de 2001, appelé « The Blue Sky Paper » pour la nouvelle équipe de sécurité nationale de Bush. Ce plan appelait à une opération militaire secrète de la CIA pour mettre fin à la menace d’al-Qaïda – "Entrer dans le sanctuaire afghan, lancer une opération paramilitaire, créer un passage vers l’Ouzbékistan.» « Et la réponse », dit Tenet, "’fut : nous ne sommes pas tout à fait prêt à examiner cette question. Nous ne voulons pas qu’un compteur se mette en route’ » (Traduction : ils ne voulaient pas d’une trace papier montrant qu’ils avaient été avertis.). Black, un ancien agent opérationnel charismatique, qui avait aidé à l’arrestation du terroriste français Carlos, affirme que l’équipe Bush n’a tout simplement pas compris la nouvelle menace : « Je pense qu’ils avaient huit ans de retard. Ils en étaient restés aux terroristes euro-gauchistes qui buvaient du champagne la nuit, et qui faisaient sauter des bombes le jour, est-ce vraiment si dangereux ?’ Et il y avait une réelle difficulté à communiquer sur cette urgence ».

Ce 10 Juillet au matin, Richard Blee, le chef de l’unité chargée d’enquêter sur al-Qaïda, fit irruption dans le bureau de Black. Et il dit : « Chef, ça y est. Le ciel nous est tombé sur la tête, » Black raconte, « Les informations que nous avions rassemblées étaient absolument accablantes. Elles provenaient de plusieurs sources. Et elles étaient de première main. » Black et son adjoint se sont précipités dans le bureau du directeur pour informer Tenet. Tous ont convenu qu’une réunion d’urgence à la Maison Blanche était nécessaire. Tenet a décroché le téléphone blanc relié à la Conseillère à la Sécurité Nationale de Bush, Condoleezza Rice. ‘Je lui ai dit, Condi, je dois venir vous voir’, se souvient Tenet. « C’était l’une des rares fois dans mes sept années en tant que directeur où j’ai dit, ‘je dois venir vous voir’. Nous venons tout de suite. C’est très important. ‘»

Tenet se souvient parfaitement de la réunion à la Maison Blanche avec Rice et son équipe. (George W. Bush était en voyage à Boston.) « Rich [Blee] a commencé par dire, ‘Il va y avoir des attaques terroristes importantes contre les États-Unis dans les semaines ou les mois à venir. Les attaques seront spectaculaires. Elles peuvent être multiples. L’intention d’al-Qaïda est de détruire des Etats-Unis’ [Condi a dit :] ‘Que doit-on faire selon vous ?’ Black a répondu en frappant son poing sur la table : ‘ Nous devons nous mettre sur le pied de guerre dès maintenant!’ »

« Qu’est-il arrivé ? » ai-je demandé à Cofer Black. « Oui. Qu’est ce qui est arrivé ? », répondit-il. « Pour moi, ça reste encore incompréhensible. Comment est-il possible que vous puissiez avertir autant de fois des responsables et que rien ne se produise ? C’est un peu comme dans The Twilight Zone ». Dans ses mémoires, Condi Rice a écrit, à propos des avertissements du 10 Juillet : « Mes souvenirs de la réunion sont un peu flous parce que nous parlions de menaces tous les jours. » Ayant relevé le niveau de menace pour les ressortissants américains à l’étranger, elle a ajouté : « Je pensais que nous avions fait ce que nous avions à faire » (Quand j’ai demandé si elle avait fait d’autres réponses aux commentaires que Tenet, Black, et d’autres m’avaient confiés, son chef de cabinet a dit : « elle s’en tient à ce qui est indiqué dans ses mémoires »). De façon inexpliquée, alors que Tenet a évoqué cette réunion dans le huis clos de son témoignage devant la Commission du 11-Septembre, cela n’a jamais été mentionné dans le rapport final de la commission.

Et un avertissement encore plus terrifiant était à venir. À la fin du mois de juillet, Tenet et ses adjoints se réunirent dans la salle de conférence du directeur au siège de la CIA. «Nous étions juste en train de penser à tout cela et à essayer de comprendre comment cette attaque pourrait se produire, » se souvient-il. « Je ne l’oublierai jamais. Rich Blee a regardé tout le monde et a dit: ‘Ils sont en route, ils viennent chez nous. ’ Et le silence qui suivit fut assourdissant. On pouvait sentir l’oxygène fuiter de la salle. ‘Ils sont en route. Ils viennent chez nous’ »

Tenet, qui est peut-être le directeur le plus combatif que l’agence ait jamais connu, a du mal à rester calme quand on lui parle des avertissements ignorés qu’il affirme avoir donnés à la Maison Blanche. Tout en tortillant un cigare éteint et en bondissant sur sa chaise dans notre studio du centre de Washington DC, il déclare avec résignation : « Je peux seulement vous dire ce que nous avons fait et ce que nous avons dit. » Et lorsqu’on l’interroge sur sa propre responsabilité dans les attaques du 11-Septembre, il est visiblement désemparé. Je lui demande : « Il n’y a pas un moment où vous vous en êtes voulu ? ». Il est mal à l’aise dans son fauteuil. « Eh bien, vous voyez … La nuit, je pense encore à beaucoup de choses. Et je les garde en moi pour toujours. Mais nous sommes tous des êtres humains ».

* * *

Seuls 12 hommes sont encore en vie aujourd’hui parmi ceux qui, à la CIA, ont eu à prendre des décisions de vie ou de mort.

Une fois par an, tous les directeurs de la CIA, anciens ou nouveaux, de George H.W. Bush, 91 ans, à l’actuel patron, John Brennan, 60 ans, se rencontrent dans une salle de conférence au siège de la CIA à Langley, en Virginie. Raison affichée : recevoir un débriefing confidentiel sur l’état du monde. (Robert Gates, qui déteste mettre les pieds à l’intérieur du Beltway (la rocade autour de Washington, Ndlr.), est régulièrement absent). « Ils nous disent des choses que nous savons déjà pour la plupart, et nous faisons semblant de les apprendre » nous dit Tenet, le directeur qui a eu le plus long règne (sept ans sous les présidents Clinton et Bush II). Mais le but réel de ce pèlerinage annuel est de renouveler les liens forgés dans les tranchées de la guerre contre le terrorisme, et de débattre des objectifs de l’agence dans le monde.

Sur les questions brûlantes d’actualité, les directeurs sont profondément déchirés : à propos des missions de la CIA, ses méthodes d’interrogatoire brutales après 11-Septembre, et l’écart sur les "règles d’engagement" dans la lutte contre al-Qaïda et l’État islamique. Qu’y a-t-il de juste dans la lutte contre le terrorisme : La torture ? La détention illimitée ? La mise en place de « sites noirs » d’interrogation dans des pays étrangers ? La CIA doit-elle s’impliquer dans des assassinats avec des drones téléguidés ? L’agence devait-elle être mise en cause pour le 11-Septembre ? Ou la Maison-Blanche a-t-elle ignoré ses avertissements répétés ?

Sur ces questions et bien d’autres, les directeurs ont été étonnamment honnêtes dans les entretiens qu’ils ont eu avec moi, au point de s’égarer dans des domaines classifiés. (Ils sont souvent en désaccord à propos de ce qui est réellement classifié ; c’est compliqué, et Hillary Clinton est en train de s’en rendre compte). Un cas controversé : les attaques de drones. « Nous ne pouvons pas en parler publiquement, » proteste le général David Petraeus quand je lui dis que l’un de ses homologues s’est ouvert à moi à propos des "attaques ciblées." (Ce sont des attaques mortelles sur des cibles non identifiées, une sorte de profilage par drone qui intrigue plusieurs directeurs). Le général Petraeus a de bonnes raisons d’être réticent ; la semaine précédente il a dû accepter de négocier un plaidoyer pour éviter la prison, pour avoir partagé des informations classifiées avec sa maîtresse, Paula Broadwell.

Voici quelques uns des secrets que nous avons appris d’hommes étonnamment loquaces quand on sait qu’ils ont dirigé l’agence de renseignement la plus puissante du monde.

Même les chefs de la CIA n’arrivent pas à se mettre d’accord à propos de la «torture»

« Dans la période qui a suivi le 11-Septembre, nous avons fait des choses regrettables », a déclaré Barack Obama. « Nous avons torturé des personnes. Nous avons fait des choses qui étaient contraires à nos valeurs.» Jose Rodriguez, qui a supervisé le soi-disant programme de Techniques d’Interrogatoires Renforcés de la CIA (TIR), a une réponse qui tient en deux mots : « Ce sont des conneries » Tenet renchérit : «Les gens utilisent le mot torture à tort et à travers, comme si nous étions des tortionnaires», se plaint-il. « Eh bien, je n’accepterai jamais l’utilisation de ce mot torture pour ce qui est arrivé ici. » De la privation de sommeil à la simulation de noyade, Tenet et son lieutenant Rodriguez insistent, « les techniques ont toutes été approuvées, et par tout le monde. »
« Le procureur général des États-Unis nous a dit que ces techniques étaient légales en vertu du droit des États-Unis», nous précise Tenet, « et elles ne compromettaient en aucun cas notre adhésion aux lois internationales sur la torture. » Tenet insiste : Contrairement à l’affirmation du Rapport de la Majorité de la SSCI (commission spéciale du Sénat sur le renseignement), nous avons pleinement informé les membres du Congrès sur ce que nous faisions. Il n’y a jamais eu un soupçon de contestation. « Et Tenet dit que George W. Bush était très investi. « Il a lu le mémo, regardé les techniques, et a décidé qu’il allait retirer deux techniques de la liste lui-même. " Tenet ne se souvient pas quelle TIR fut rejetée par le président (Rodriguez croit que l’une d’elles était le "simulacre d’exécution.")

Tenet et ses successeurs post 11-Septembre, Porter Goss, Michael Hayden, et le directeur par intérim Michael Morell (parfois appelés les « administrateurs de temps de guerre ») – disent que les techniques étaient un mal nécessaire, justifiées par le contexte de l’époque. Il y avait une croyance à la CIA que le Etats-Unis allaient être frappés par une «deuxième vague» d’attentats. Et que les «détenus de première importance», à commencer par le leader d’al-Qaïda Abu Zubaydah, en savaient plus que ce qu’ils disaient. «Chaque jour, » dit Rodriguez, « le président demandait à George Tenet, ‘Qu’est-ce qu’Abu Zubaydah dit à propos de la deuxième vague d’attentats et tous ces autres complots ? » Eh bien, il n’en disait rien. Nous devions changer de méthodes. Tenet dit qu’ils avaient des renseignements convainquant qui indiquaient qu’Oussama Ben Laden avait rencontré des scientifiques du nucléaire pakistanais, et qu’il cherchait le modèle d’une bombe. Il y avait un rapport crédible, » ajoute-t-il, « selon lequel une bombe nucléaire était déjà en place à New York. » « Les gens disaient, ’ne pensez-vous pas aux conséquences morales et éthiques de votre décision ? ‘», nous explique Tenet. « Nous l’avons fait. Nous pensions que le fait d’empêcher la mort d’autres américains, et la protection d’une société juste étaient d’une égale importance. »

Est-ce que les techniques ont produit des renseignements qui ont empêché des complots ou sauvé des vies ? L’étude de la SSCI a analysé 20 cas et conclut qu’aucune preuve utile n’a été obtenue. Tenet insiste : «Ils ont tort pour ces 20 cas. Le rapport est faux pour chaque récit, chaque période, point final. » Mais les responsables du renseignement, collègues de Tenet, sont très divisés à propos de ces procédures. « Notre Constitution interdit tout traitement cruel, et si c’est cruel, alors nous ne devrions pas l’appliquer», dit de son côté William Webster, 91 ans, considéré par ses collègues du Renseignement comme une voix de la raison (et le seul directeur qui a également servi en tant que directeur du FBI). «Vous franchissez maintes fois la ligne pour obtenir l’information si vous allez dans cette voie. Il doit y avoir des limites et du suivi à respecter. Notre pays représente quelque chose qu’on perd quand on ne les respecte pas ». Stansfield Turner, 91 ans, est d’accord. C’est lui qui a autorisé, en tant que directeur de Jimmy Carter, la tentative malheureuse de sauver des otages américains à Téhéran : « Je pense qu’un pays comme le nôtre ne doit pas pratiquer la torture. Je pense tout simplement que ce n’est pas dans nos valeurs. »

Les administrateurs qui s’opposent à la torture ne le font pas seulement par sensibilité. « Personne n’a été responsable de plus de détenus que je ne l’ai été », explique le général Petraeus, qui fut le commandant des forces multinationales en Irak. « Nous avons subi la violence de nos ennemis, mais nous ne devrions pas les maltraiter, même s’ils ont fait des choses innommables à nos soldats et aux civils. Cela ne justifie pas de le faire sur eux. Vous devrez payer le prix de ce que vous faites, et il sera largement supérieur à tout ce que vous avez obtenu par cette action. » Et le Directeur Brennan ne voit aucun cas de figure dans lequel la CIA aurait à torturer à nouveau : « Si demain un président me demande de pratiquer le waterboarding (simulacre de noyade) sur un terroriste, je dirai, ‘M. Président, navré, je ne pense pas que ce soit dans l’intérêt de notre pays.’ » Hayden est encore plus catégorique. « Si un futur président demandait de pratiquer le waterboarding», dit-il, « alors il ferait mieux d’amener son propre seau d’eau car il aura à le faire lui-même. »

La CIA tire vraiment à boulets rouges sur les attaques létales de drones.

Officiellement, c’est un sujet tabou. La CIA n’a jamais reconnu publiquement qu’elle utilisait des drones pour tuer. Mais l’ancien directeur Léon Panetta donne un compte rendu fascinant du dilemme éthique auquel il a été confronté quand la CIA eut un haut responsable d’al-Qaïda dans le viseur d’un drone au Pakistan. (Les censeurs de la CIA l’ont forcé à retirer cette histoire de ses mémoires de 2014). La cible était un cerveau d’al-Qaïda qui était derrière un attentat suicide ayant tué sept agents de la cellule de la CIA à Khost en Afghanistan, en décembre 2009. «Nous savions quel individu il était », dit Panetta. «C’était un sale type, non seulement impliqué dans des actions contre nos agents, mais aussi dans le meurtre de membres de nos propres force armées en Afghanistan.

Le dilemme de Panetta : « Malheureusement, il avait une famille, sa femme et ses enfants étaient autour de lui, alors l’une des questions cruciales était de savoir ce que nous aurions dû faire. Normalement, on ne tirait pas s’il y avait des femmes et des enfants » Panetta appela la Maison Blanche et parla avec Brennan, à l’époque conseiller d’Obama pour la lutte contre le terrorisme. « Qu’a redit Léon de ce que je lui avais dit ? » me demanda Brennan. Il haussa un sourcil quand je lui parlai de l’écart de conduite de Panetta (en fait Brennan n’avait fait que lui renvoyer la balle). Brennan eut un sourire crispé qui semblait dire, du Léon tout craché !

La prise de décision retomba sur le très catholique et très dévot Panetta, autrefois enfant de chœur. « La Maison Blanche a dit, ‘Ecoutez, c’est vous qui allez devoir trancher dans cette affaire’ » se rappela-t-il. « Donc, j’ai su à partir de ce moment là que j’allais devoir prendre cette décision. J’étais celui qui allait devoir dire des Je vous salue Marie. Soudain, je découvris que mes décisions en tant que Directeur me donnaient le droit de vie ou de mort. Et elles ne sont jamais faciles, et franchement elles ne devraient jamais l’être. Mais je sentais qu’il était vraiment important dans ce travail de faire mon possible pour protéger mon pays. Donc j’ai transmis le message. J’ai déclaré, ‘Si vous pouvez isoler l’individu et tirer sans toucher les femmes et les enfants, alors faites-le. Mais si vous n’avez pas d’autre solution, et qu’il peut s’enfuir, alors tirez.’ Et il y a eu des dommages collatéraux, mais nous l’avons eu». « En fin de compte », dit Panetta, « Ce que vous faites doit être basé sur ce que votre instinct vous dicte comme étant juste. Vous devez être dans le vrai avec vous-même et espérer que finalement Dieu sera d’accord avec vous. »

Brennan, l’actuel directeur, concède qu’il est souvent appelé à prendre des décisions avec des gros enjeux. «Je suis obligé chaque jour de prendre des décisions qui présentent des risques, et qui peuvent parfois entraîner des décès, » m’a-t-il dit. « Vous vous assurez de bien considérer tous les angles. Vous prenez en compte toutes les informations, les données de renseignement dont vous disposez. Vous pesez les avantages et les inconvénients. Et alors vous prenez la meilleure décision possible.» A quelle hauteur mettre la barre pour décider d’appuyer sur la gâchette, par une frappe de drone létale ? « Il doit y avoir la quasi-certitude de ne pas avoir d’effets collatéraux » m’a dit Brennan. « Pas de non-combattants impactés." (par opposition aux « ennemis combattants » que défini le Patriot Act, qui élargit la notion de soldat. Ndlr)

Mais la "quasi certitude" n’est pas toujours applicable. En Janvier dernier, une attaque de drone sur un membre d’al-Qaïda a tué par inadvertance un Américain et un otage italien, qui se trouvaient retenus là. Le général Hayden, troisième directeur de Bush, met en garde : « quasi-certitude : Qu’est-ce que cela signifie exactement ? Le président [Obama] a été très honnête après ces récentes attaques dans lesquelles il a parlé du «brouillard de la guerre ». Il y a du brouillard, même lorsque vous pensez que vous avez une quasi-certitude, et quasi-certitude n’est jamais certitude. »

Et que dire d’une attaque délibérément orientée vers un citoyen américain à l’étranger ? Est-ce que le directeur de la CIA ou le président, ont un permis de tuer dans ce cas ? Ça a été une question controversée depuis qu’Anwar al-Awlaki, djihadiste américain militant et porte-parole d’al-Qaïda, a été tué par un drone américain au Yémen en 2011. Les groupes de surveillance ont vilipendé la pratique. Il se trouve qu’ils ont trouvé un allié improbable en l’ex-directeur Robert Gates. « Je n’ai pas de problème moral avec ça », nous dit Gates, « mais je crois qu’un président américain capable de tuer un citoyen américain en toute circonstance, uniquement sur sa signature, est un précédent dangereux. »

Webster est tout aussi critique. « C’était un citoyen américain et il a finalement été supprimé, mais ce n’est pas quelque chose qu’on devrait laisser faire à une personne, quelle qu’elle soit, » dit Webster. « Nous faisons du tort au pays, et des dégâts envers le président et tous ceux qui exercent l’autorité légitime simplement en permettant que ces instruments de destruction soient soumis à des caprices hors procédure. »

Gates fait valoir que les frappes sur des Américains devraient nécessiter une approbation par des experts indépendants, peut-être par un collège de juges: « Je pense juste que l’idée de n’avoir aucune évaluation externe au-delà des gens nommés par le président, et qui sont essentiellement ses sbires, pour évaluer si le président doit tuer un citoyen américain sans procédure judiciaire, mérite d’être examinée ».

Bien que les attaques de drones aient débutées bien après sa période en tant que directeur (1976-1977), George HW Bush a dit qu’il pouvait vivre avec cette pratique: « Si ce sont des gens dangereux et qu’ils nous veulent du mal, je n’ai aucun problème avec cela. » Mais avec ces armes d’un autre monde, certains de ses pairs se demandent si la Maison-Blanche n’a pas la gâchette un peu facile. « Quand vous pouvez regarder une cible sans ciller pendant des heures, voire des jours, » dit le général Hayden, « et qu’ensuite vous utilisez contre cette cible une arme qui dispose d’une ogive de 6kg, avec une précision mesurée en cm, cela rend la guerre plus précise. »

« Ça, c’est le bon côté. Mais il y a le côté sombre : il est plus facile pour un politique de décider une intervention. » Clairement, la relative simplicité de la guerre par drone a trouvé un écho favorable à la Maison Blanche. Sous Barack Obama, les attaques de drones ont augmenté de façon spectaculaire.
"Non, M. Deutch, l’assassinat n’est pas interdit."

Dans une guerre contre al-Qaïda ou l’État islamique, quelles méthodes sont acceptables ? Est-ce que l’assassinat est autorisé ? Porter Goss, qui a démissionné de son poste de sous directeur sous George W. Bush, est toujours en attente d’une réponse : «Nous ne connaissons pas les règles d’engagement. Avons-nous affaire à des « combattants ennemis » (nouvelle catégorie de belligérant créée pour le Patriot Act, Ndlr) ? Avons-nous à faire à des criminels ? Est-ce que la règle est de tirer en premier ? Devons-nous seulement tirer lorsqu’on nous tire dessus ? Peut-on poser des questions? Doit-on informer les prévenus de leurs droits ? "

«Je me revois assis dans le Situation Room (salle des opérations), lors du premier mandat de Clinton, » rappelle l’ancien directeur de la CIA John Deutch, « discutant d’une question particulièrement sensible et disant : ‘Mais bien sûr, nous ne pouvons pas envisager l’assassinat parce que c’est interdit par décret.’ Et l’un des avocats du ministère de la Justice a déclaré : ‘ Non, M. Deutch, l’assassinat politique est interdit, mais l’assassinat pour d’autres motifs n’est pas interdit’. »

Alors, quelle est la réponse ? L’assassinat, qui a clairement été interdit par le décret 12333 du président Gerald Ford, l’est-il toujours ? Eh bien, oui et non. En 2008, après une chasse à l’homme de près de trois décennies, un leader du Hezbollah qui avait orchestré d’innombrables agressions aux Etats-Unis et en Israël, a été tué dans une opération secrète à Damas, en Syrie. Une charge létale télécommandée par un SUV stationné à proximité l’a soufflé en mille morceaux. L’opération, issue d’une mission conjointe CIA-Mossad, était si sensible que jusqu’à ce jour, aucun des directeurs n’en a rien dit publiquement. Excepté, quand il est pressé de question, l’actuel patron, John Brennan. Je lui ai demandé : "N’y a t-il vraiment rien que vous ne puissiez nous dire à propos de ce qui est arrivé à Imad Moughnieh ?». Brennan, avec son air lugubre de croque mort (y compris dans ses moments de détente), m’a répondu: «Il est mort rapidement. »

Quelle est la mission de la CIA ? Est-ce une agence d’espionnage ? Ou une armée secrète? «Parfois, je pense que nous nous agitons avec frénésie sur le fait que tuer est la seule réponse à un problème, » dit Tenet. « En vérité, ce n’est pas le cas. Ce n’est pas notre raison d’être. » Quand Petraeus est devenu directeur de la CIA, son prédécesseur, Hayden, le pris à part. Jamais auparavant, Hayden ne l’avait averti que l’agence s’était autant recentrée sur les opérations militaires secrètes au détriment de la collecte de renseignements. « La plupart de ce que nous appelons maintenant analyse dans la communauté américaine du renseignement est vraiment du ciblage», dit Hayden. « Franchement, cela se fait au détriment d’une vision plus large, plus globale. Nous ne sommes plus en sécurité à cause de cela, et ce n’est pas sans frais. Certaines choses que nous faisons pour nous protéger d’un danger immédiat (par exemple des assassinats ciblés) peuvent rendre des luttes profondes, des luttes idéologiques, plus difficiles à résoudre. Nous alimentons les vidéos des recruteurs djihadistes avec le fait que les Américains sont des tueurs sans pitié. »

Qui gagne ? La CIA ou l’Islam radical ? « Ce qui en ressort », dit Morell, qui fut deux fois directeur par intérim, « est une grande victoire pour nous, et une grande victoire pour eux. Notre grande victoire a été la dégradation, la quasi-défaite du noyau d’al-Qaïda qui a importé tant de tragédie sur nos côtes le 11-Septembre. Mais leur grande victoire a été la propagation de leur idéologie sur une très vaste zone géographique. Là où notre travail n’est pas bon, c’est qu’il ne stoppe pas la création de nouveaux terroristes. Et tant que nous ne nous saisirons de cette question, cette guerre ne s’arrêtera pas. "

« Vous ne pouvez pas détruire le chemin vers la sortie», dit Tenet. « Ce n’est pas durable. Le message à envoyer vers l’Islam lui-même est qu’il faut créer des sociétés civiles dynamiques qui fonctionnent et qui créent les conditions d’éducation. Mais c’est quelque chose qu’ils doivent faire par eux-mêmes ». Panetta convient que les racines du terrorisme doivent être traitées : « Vous avez à répondre à ce qui produit cette frustration et cette colère. C’est presque mission impossible car, mon Dieu, nous en sommes encore à essayer de comprendre ce qui peut bien se passer dans des villes comme Baltimore ou Detroit (ces 2 villes comptabilisent le plus d’homicides sur le 1er semestre 2015, NdT). Pourquoi autant de gens sont attirés par des gangs dans ce pays « Tant que nous ne le saurons pas », conclut Panetta, « nous devrons peut-être avoir recours à ce type d’armes, mais au final, laissez-moi vous dire une chose : si nous ne parvenons pas à le faire et, Dieu nous en garde, que ce pays doit faire face à un nouveau 11-Septembre, alors la première question sera : ‘Pourquoi diable avez-vous laissé faire cela ?

Chris Whipple