"Le mensonge et la crédulité s'accouplent et engendrent l'Opinion" Paul Valéry

mercredi, 30 octobre 2013

La véritable histoire d’un des pirates du 11-Septembre, Khalid al Mihdhar




Depuis que le lanceur d’alerte Edward Snowden a mis en évidence l’incroyable étendue du programme de surveillance américain sur son propre sol, deux histoires différentes circulent au Congrès.

La première, portée tout récemment par la Sénatrice Dianne Feinstein (Démocrate, Californie) dans le Wall Street Journal soutient que l’interception de toutes les conversations téléphoniques des américains "est nécessaire et doit être poursuivie si nous voulons prévenir les attentats terroristes."

La seconde, soutenue par les Sénateurs Ron Wyden (Démocrate, Oregon), James Sensenbrenner (Républicain, Ohio) et d’autres, prétend que le Département de la Justice, la NSA et le FBI ont, de manière répétée, induit en erreur les membres du Congrès et le public sur la nature exacte de leurs programmes d’espionnage, et que ceux-ci doivent être bridés si on veut préserver les droits des Américains.

Malheureusement pour Feinstein, un simple examen des faits qu’elle a rassemblés pour étayer sa position révèle une confiance aveugle dans des documents douteux émanant de la communauté du renseignement et qui ont déjà été largement réfutés. Les faits concrets montrent clairement que la NSA n’a pas besoin d’enregistrer les conversations téléphoniques de tous les américains dans une énorme base de données pour traquer un petit nombre de terroristes. La NSA doit juste utiliser les outils conventionnels dont elle dispose pour enquêter sur ses cibles.

La première affirmation de Feinstein, basée sur les témoignages récents du Directeur du FBI Robert Mueller et du Directeur de la NSA, le Général Keith Alexander, repose sur l’idée qu’un programme d’enregistrement des conversations téléphoniques intérieures aurait permis à la communauté du renseignement d’empêcher les attentats du 11-Septembre en révélant que le membre d’al-Qaïda, et futur pirate, Khalid al Mihdhar, se trouvait sur le sol américain. Le 12 juin 2013, Alexander a déclaré devant la Commission Sénatoriale des Attributions Budgétaire (ndt : Commission chargée d’allouer les fonds aux instances gouvernementales et de contrôler leurs dépenses) :

"Nous étions tous inquiets suite au 11-Septembre : Comment allons nous protéger la nation ? Nous avions bien intercepté des appels téléphoniques de Mihdhar mais nous ne savions pas où il se trouvait. Nous n’avions pas les éléments nécessaires pour établir que cette personne était dangereuse. Et parce qu’il était sur le sol américain, nous l’avons traité comme un citoyen américain. Nous n’avions donc aucune information sur ce qu’il préparait."

Mueller fit une déclaration similaire le jour suivant lors d’un témoignage devant la Commission des Affaires Judiciaires de la Chambre des Représentants :

 "[Khalid al Mihdhar] était surveillé par les agences de renseignement en Extrême-Orient, mais ils ont perdu sa trace. A la même époque, les agences de renseignement avait identifié un repaire d’al-Qaïda au Yémen. Ils ont compris que la maison avait un téléphone mais ils n’étaient pas en mesure de savoir qui appelait cette maison. Plus tard, nous avons fini par découvrir que la personne qui avait appelé était al Mihdhar, qui se trouvait alors aux États Unis à San Diego. Si ce programme avait été opérationnel à l’époque, nous aurions pu identifier ce numéro de téléphone à San Diego."

Le Département de la Justice avait déjà formulé la même remarque dans des notes classifiées transmises aux Comités sur le Renseignement du Sénat et de la Chambre des Représentants en 2009 puis en 2011, alors que le Congrès était en plein débat sur la reconduction du Patriot Act.

Le fait de vouloir utiliser Mihdhar comme la référence centrale pour le nouveau programme d’espionnage intérieur pose cependant quelques problèmes. Les agences de renseignement, qui ont normalement l’avantage de pouvoir garder secret les faits qui pourraient nuire à leur argumentation, semblent avoir oublié que la Commission sur le 11-Septembre, l’Inspecteur Général du Département de la Justice, et les Comités sur le renseignement du Congrès ont publié dans le détail tout ce que le gouvernement savait sur Mihdhar avant les attentats. Il s’avère que la NSA interceptait les appels vers le repaire d’al-Qaïda au Yémen dès 1999 et que le FBI et la CIA savaient tous les deux que Mihdhar était un agent d’al-Qaïda bien avant les attentats du 11-Septembre.

Ce repaire avait été découvert lors de l’enquête du FBI sur les attentats à la bombe de 1998 contre deux ambassades américaines en Afrique de l’est et était surveillé depuis par la CIA et la NSA. Le rapport de l’Inspecteur général ne pouvait pas être plus clair sur le fait que les enregistrements des écoutes téléphoniques étaient largement diffusés :

"Les rapports de la NSA concernant ces communications ont été envoyés, entre autres, au quartier général du FBI, aux bureaux du FBI de Washington et de New York et au Centre antiterroriste de la CIA (CTC). Au FBI, cette information apparaissait dans la note quotidienne sur les menaces terroristes transmise au Directeur le 4 janvier 2000."

Les communications interceptées depuis ce repaire ont permis à la CIA de suivre Mihdhar jusqu’à Kuala Lumpur où se tenait une réunion d’al-Qaïda en janvier 2000. Même s’ils ont perdu sa trace en Thaïlande, comme le prétend Mueller, la CIA savait qu’il avait un visa pour entrer aux États-Unis et que son compagnon de voyage, le pirate Nawaf al Hazmi, avait un billet d’avion pour Los Angeles.

Malgré cela, la CIA ne l’a pas placé sous surveillance et "n’a pas averti le FBI lorsqu’elle a su que Mihdhar possédait un visa américain valide," selon le rapport de la Commission sur le 11-Septembre. Le rapport de l’inspecteur général révèle que cinq agents du FBI affectés au CTC ont vu des notes de la CIA indiquant que Mihdhar possédait un visa US. Une semaine après la réunion de Kuala Lumpur, Mihdhar et Hazmi ont pris l’avion pour l’aéroport international de Los Angeles et sont entrés aux États-Unis sans aucun problème. Selon le Los Angeles Times, après leur arrivée aux États-Unis, la NSA a intercepté au moins six appels entre le repaire  d’al-Qaïda au Yémen et les Etats-Unis.

De toute évidence, le FBI savait que Mihdhar avait un visa d’entrée aux États-Unis en juillet 2001, et qu’il s’y trouvait le 22 août 2001. Comme la révélé l’enquête conjointe des commissions du Sénat et du Congrès sur le renseignement :

"La CIA a procédé à un nouvel examen de toutes les notes transmises concernant la réunion en Malaisie. Cette mission fut principalement confiée à un analyste du FBI rattaché au CTC. Le 21 août 2001, cet analyste a réunit deux informations majeures : les renseignements que la CIA avait reçus en janvier 2000 indiquant qu’al Mihdhar possédait un visa à entrées multiples pour les États-Unis et l’information reçue en janvier 2000 établissant qu’al Hazmi s’était rendu aux États-Unis. Travaillant avec un agent du Service de l’Immigration (INS) affecté au CTC, l’analyste apprit qu’al Mihdhar était entré aux États-Unis le 15 janvier 2000, en était reparti le 10 juin, et était revenu le 4 juillet 2001."

Mais ni le FBI ni la NSA n’ont apparemment tenté de tracer les appels à destination du repaire d’al-Qaïda [au Yémen] jusqu’au 11-Septembre, alors que le relevé des communications téléphoniques que s’était procuré le FBI confirme que Mihdhar a bien effectué ces appels.

En d’autres termes, le problème ne réside pas dans le fait que le gouvernement manquait d’outils appropriés pour faire son travail (il avait les moyens nécessaire pour tracer les appels de Mihdhar). Le problème, c’est qu’apparemment le gouvernement ne les a pas utilisés.

Il est assez cynique que la communauté du renseignement s’appuie sur ses échecs répétés dans l’évaluation correcte des informations collectées avant le 11/9 pour justifier l’espionnage des américains à grande échelle. Mais la confiance que continue d’afficher Feinstein dans les bobards concernant Mihdhar est encore plus incompréhensible quand on sait que ProPublica (Ndt : organe de presse américain indépendant et sans but lucratif qui se consacre au journalisme d’investigation sur des sujets d’intérêt public) a publié un article réfutant complètement ces allégations peu de temps après les témoignages d’Alexander et de Mueller de juin 2013. Que la Présidente du Comité sur le Renseignement du Sénat ignore des informations avérées provenant de sources publiques pour complaire aux agences de renseignement américaines est dérangeant, d’autant que celles-ci n’ont pas seulement induit en erreur les Membres du Congrès mais également la Cour de Surveillance du Renseignement (Ndt : le FISC – Foreign Intelligence Surveillance Court – est composé de 11 juges qui examinent les demandes de surveillance concernant les américains ou les étrangers représentant une menace pour la sécurité des États Unis et délivre les mandats correspondants).

Mais Feinstein ne se contente pas de colporter de vieux mensonges. Elle attire aussi l’attention sur une déclaration de la NSA affirmant que des douzaines d’attentats terroristes auraient été déjoués grâce à ces programmes de surveillance intérieure, bien que cela ait également été publiquement discrédité. Lors d’une audition devant le Comité Judiciaire du Sénat le 2 octobre 2013, le Sénateur Patrick Leahy (Démocrate, Vermont) a interpellé Alexander sur les affirmations de la NSA selon lesquelles ces programmes auraient permis de déjouer 54 complots terroristes. Leahy a qualifié ces affirmations de "totalement fausses" et a montré que les incidents en question "n’étaient pas tous des complots et n’avaient pas tous été contrecarrés." Seuls 13 d’entre eux avaient un lien avec les États-Unis et un seul cas s’appuyait d’une manière significative sur le programme d’enregistrement des appels téléphoniques. Et même ce cas là ne concernait pas un complot contre les États-Unis, il s’agissait de poursuites pour assistance matérielle au terrorisme à l’encontre d’un individu qui aurait envoyé 8 500$ à al Shabaab en Somalie.

Alexander a du admettre que l’analyse du Sénateur Leahy était correcte, ce qui a conduit ce dernier à dire au directeur de la NSA que l’utilisation de statistiques inexactes par le gouvernement ébranlait sa crédibilité vis à vis du Congrès et du peuple américain. Feinstein était présent quand Alexander a reconnu que ces statistiques étaient trompeuses.

Ces efforts répétés pour tromper le Congrès et le peuple américain renforcent la nécessité que les organes de surveillance du gouvernement soient étroitement encadrés par une législation forte qui mette un terme aux programmes de collecte massive d’information, protège les communications privées des Américains et ajoute plus de transparence et de contrôle public dans ces activités. Les Américains ont droit à la vérité concernant les activités de renseignement de leur gouvernement et le système de contrôle actuel, qui repose sur des lanceurs d’alerte prêts à risquer la prison, n’est pas satisfaisant.



Michael German 
ancien agent du FBI
est actuellement conseiller politique au bureau législatif de l’ACLU à Washington.
(ndt : L’ACLU – Union américaine pour les libertés civiles – est une importante association américaine basée à New York dont la mission est de défendre et préserver les droits et libertés individuelles garanties à chaque citoyen par la Constitution et les lois des États-Unis)