"Le mensonge et la crédulité s'accouplent et engendrent l'Opinion" Paul Valéry

25 novembre 2011

L’impunité de la C.I.A. sur les « enregistrements des actes de torture »

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Khalid Sheikh Mohammed, le cerveau présumé du 11-Septembre, a été soumis durant un mois à 183 simulations de noyade. Après que la Commission sur le 11-Septembre eut ordonné la diffusion des sessions filmées desdits interrogatoires, la CIA les a détruites.





Que la CIA puisse en toute impunité détruire les bandes vidéo de ses interrogatoires des “conspirateurs” du 11-Septembre constitue un abus scandaleux de la démocratie. 


Lee Hamilton et Tom Kean – les co-présidents de la Commission sur le 11-Septembre – sont le prototype même des Vieux Sages de Washington. Ils ont été choisis pour conduire un aréopage chaque fois que le gouvernement américain a eu besoin d’un visage honorable, impartial et sérieux à montrer au public lors d’un gigantesque échec politique.

Cette mission est confiée aux Vieux Sages de Washington parce que, par définition, ils sont loyaux, dévoués à l’establishment politique et s’ils critiquent les institutions et les leaders politiques, ce sera de la manière la plus respectueuse et mesurée qui soit. 

C’est pourquoi cela fut si frappant de voir Hamilton et Kean, le 2 janvier 2008, écrire un article dans le New York Times accusant à maintes reprises la CIA et la Maison Blanche d’avoir sciemment "fait obstruction" à leur commission d’enquête sur les attentats du 11-Septembre.

Comme peuvent l’attester un grand nombre de criminels emprisonnés, le mot "obstruction" est un terme lourd de sens en termes juridiques et désigne le crime d’ "obstruction à la justice" ; de plus, ici ce sont deux hommes modérés, des fonctionnaires protecteurs de l’establishment qui accusent la CIA et les représentants de Bush de ce crime de la manière la plus publique et la moins équivoque possible. 



Ce qui a déclenché l’accusation fracassante de ces deux hommes fut la révélation selon laquelle la CIA avait délibérément détruit de nombreuses vidéos des interrogatoires qu’elle avait conduits sur des agents d’Al-Qaida (92 vidéos détruites, montrant des centaines d’heures d’interrogatoires). La Commission sur le 11-Septembre a demandé à maintes reprises, avec la force de la loi, que tous les enregistrements leur soient fournis. De nombreux tribunaux menant des procès concernant les allégations de torture contre la CIA avaient également ordonné que ces vidéos soient produites. 



Mais avec ces instructions en cours, la CIA a détruit des preuves qu’elle était pourtant tenue de conserver, au regard de la loi. Avec tout au moins la connaissance, si ce n’est la directive, des officiels de la Maison Blanche, ils l’ont très certainement fait dans l’intention d’empêcher que le monde entier ne puisse voir comment ils avaient traité les détenus dans leur centre de détention – avec actes de torture à la clef – mais le but premier était surtout d’empêcher la Commission sur le 11-Septembre et de nombreux tribunaux d’apprendre ce qu’avaient avoué (ou pas) les agents d’Al-Qaida à propos du 11-Septembre ou sur d’autres aspects de l’enquête. 



C’est pourquoi les actes de la CIA furent si clairement criminels : détruire des preuves dont on sait qu’elles concernent une enquête légale ou une procédure judiciaire est exactement la définition du terme "obstruction à la justice". Des individus sont systématiquement poursuivis et emprisonnés aux États-Unis pour de tels actes dans des affaires beaucoup moins graves. L’acte criminel de la CIA fut tellement évident et réfléchi – détruire délibérément les preuves concernant l’attaque terroriste majeure de l’Histoire conduite sur le sol américain – que même Hamilton et Kean ne purent accepter de le cacher.



Malgré cela, il n’y a eu absolument aucune conséquence judiciaire pour les délits des responsables de la CIA. En novembre dernier, le département de la Justice d’Obama – suivant son penchant notoire à protéger les crimes de l’ère Bush de toute poursuite – a annoncé avoir clôturé son enquête criminelle sur le sujet sans qu’aucune charge ne soit retenue. Et cette semaine, un juge fédéral, dont l’ordre de fournir ces vidéos a été violé par la CIA, a décidé qu’il n’imposerait aucune sanction civile ni ne retiendrait aucun outrage à magistrat, car selon lui, les nouvelles règles édictées par la CIA "devraient mener à une plus grande responsabilité au sein même de l’Agence et empêcher un nouvel épisode comme celui de la destruction des enregistrements vidéos".



En d’autres termes, la CIA a promis de ne plus recommencer, ainsi ils ne devraient pas être poursuivis pour les crimes qu’ils ont commis. Outre le fait qu’il est difficile d’accepter de laisser la CIA faire cette déclaration sans que cela déclenche une crise d’hilarité générale vu son histoire, cette décision est également fondée sur un principe de clémence rarement appliqué au citoyen lambda. Après tout, la plupart des inculpés pris dans l’enfer destructeur d’une procédure fédérale sont peu enclins à répéter leurs crimes à l’avenir, pourtant le fait est que rien n’interdit de les punir pour les actes délictueux qu’ils ont déjà commis.



En fait, ce qui a produit ce résultat stupéfiant se situe dans le système à deux vitesses de la justice, lequel est maintenant fermement ancré aux États-Unis : celui dans lequel les Américains ordinaires sont soumis à un système punitif extrêmement sévère et impitoyable, tandis que les élites politiques et financières sont investies d’une totale immunité même pour les crimes les plus flagrants. C’est ce système perverti de la "justice" qui a conduit les Américains à être témoins de la construction du plus grand État pénal au monde pour des citoyens ordinaires alors que les crimes les plus destructeurs de l’élite – un régime de torture planétaire, un Wall Street pillant à grande échelle, des écoutes intérieures illégales, une guerre acharnée en Irak qui a tué des dizaines de milliers d’innocents – sont restés totalement impunis.



Comme j’ai passé les 18 derniers mois à écrire mon livre (NdT "With Liberty and Justice for Some") sur ce système à deux vitesses, je m’attendais naïvement, comme je le relate ici, à ce qu’il y ait des inculpations dans l’affaire des enregistrements vidéos que détenait la CIA, fournissant ainsi un contre-exemple à la thèse du livre selon laquelle les élites sont maintenant intouchables vis-à-vis des lois. "Même nos dirigeants politiques, écris-je, "ne pourraient permettre que cette transgression éhontée de la loi demeure totalement impunie." Hélas, comme la décision de justice rendue mercredi l’a démontré, j’avais tort : il n’existe pas de crime de l’élite trop flagrant pour bénéficier de cette immunité protectrice. Ainsi, la CIA peut délibérément détruire la preuve qu’elle avait été sommée de produire à la fois par une commission d’enquête émanant du Congrès et par de multiples tribunaux – et ainsi agir avec une impunité totale.

Glenn Greenwald