mardi, 25 octobre 2011

Critique du film "Une femme à abattre"

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Sibel Edmonds, fondatrice de l’association des lanceurs d’alertes (Whistleblowers)



C’est par amour du pays que Sibel Edmonds est devenue traductrice au FBI, après le 11 Septembre. Mais tout bascule quand elle accuse une collègue de couvrir des activités illégales impliquant des officiels turcs. Virée après avoir tiré la sonnette d’alarme, elle se bat aujourd’hui pour les idéaux qui font d’elle une Américaine, et menace des personnalités très puissantes. En exclusivité, Sibel a accepté qu’une équipe de cinéma suive son combat et pénètre au plus près de son secret.




Bande-annonce





‘Une injustice commise quelque part est une menace pour la justice dans le monde entier.’ Martin Luther King.

11 septembre 2001, cette journée devait ressembler à toutes les autres, ordinaire…lorsque le monde s’éveille à l’écho des éditions spéciales des journaux télévisés, le scénario semble inconcevable, et pourtant si réel… Depuis ce funeste jour, le temps égraine obstinément les souvenirs, les images choc, les commentaires, les analyses, les doutes, les responsabilités, les interrogations, les commémorations… j’en reviens au triolisme psychique absolu : comment, qui et pourquoi ?

Mathieu Verboud et Jean-Robert Viallet, documentaristes précédemment auteurs des ‘Enfants perdus de Tranquility Bay’ – constat édifiant sur une frange ‘normative’ de la société américaine, Jesus Camp plane en filigrane !-, braquent leur objectif sur un événement embryonnaire aux attentats du 11/09, dont Sibel Edmonds, traductrice au FBI, sera l’épicentre.

Quand la plupart crie au phénomène de foire ubuesque, une minorité s’intéresse de très prés aux propos tenus par la traductrice, l’ancienne traductrice devrais-je écrire ! Le documentaire se penche en premier lieu sur les conditions capharnaumesques d’un licenciement qualifié d’abusif – tout licenciement s’assortit légalement d’un motif, sauf dans la législation américaine apparemment !

L’objectif s’immisce dans le domicile privé, relate l’épisode qui déclenchera l’affaire Edmonds : la visite surréaliste du couple Dickerson qui tente d’acheter le silence de la traductrice. Nous entrons dans le vif du sujet. Dans les ‘coursives’ du FBI, la tension croît, la gestuelle devient pataude, une épée de Damoclès est suspendue au-dessus de Sibel Edmonds. La solitude de la Bête traquée est parfaitement mise en scène – le regard de Sibel au travers de la vitre de la voiture déambulant dans les rues pluvieuses de Washington. L’isolement prégnant s’accentue au fil des minutes, l’apparatchik judiciaire – et politique – impose sa chape de plomb péremptoire, avec pour ultime arme : le State Secrets Privilege, autrement dit le Bâillon Juridique. Sibel Edmonds est astreinte au silence le plus absolu dans un pays dont le Premier Amendement de sa Constitution octroie au citoyen le droit souverain à la liberté de parole !

S’ensuit une longue séquence exposant les multiples imbrications, tous échelons confondus, du simple marchand d’armes à la multinationale infiltrée jusque dans les plus hautes sphères du Pouvoir – l’American Turkish Council entre autres. Le documentaire pénètre l’antre de l’invisible, sous-entend ce qui ne peut être révélé, évoque à demi-mots cette vérité rationnelle, et non mystique- la mise en scène ténébreuse fait ostensiblement penser aux épisodes ‘exposant’ Gorge Profonde dans ‘Les Hommes du Président’. Le tissage arachnéen est méticuleusement détricoté, fil après fil, pour découvrir in fine qu’un monde parallèle supra-organisé se sustente allégrement de marchandages délictueux, de contrats frauduleux, de transactions illicites, le tout brillamment orchestré par de hauts responsables influents – agents fédéraux, hauts fonctionnaires, agents du renseignement, Armée américaine. L’objectif traque sans pitié la moindre faille du système, les facies sont épiés sans vergogne, Viallet et Verboud trucident par l’image cette politique de l’instrumentalisation, et portent l’estocade finale sur les errements internes et les contradictions d’une administration Bush sanctifiée au Diktat de l’impérialisme.

A l’ère du conformisme et de la Pensée Unique, avancer une quelconque contre-hypothèse devient une tâche de plus en plus périlleuse. Le débat d’idées se caricature ; nos sociétés, nos modes de vie et de pensée, nos responsables, nos médias, s’engoncent dans une phase – irréversible – de ‘sclérose consensuelle’, prohibant toute forme de contre-vérité, excluant toute remise en question des systèmes mis en place, proscrivant toutes les balises indispensables sur lesquelles l’Humanité se doit d’échafauder un équilibre durable. Dans ce contexte, ‘Une Femme à Abattre’ pose les jalons de la réflexion constructive, sous couvert d’une analyse à propension objective, en incitant le spectateur à entreprendre son propre devoir critique.

‘Une Femme à Abattre’ se pose en digne héritier du discours de fin de mandat qu’a prononcé Dwight D. Eisenhower le 17 janvier 1961 : ‘Cette conjonction entre un immense establishment militaire et une importante industrie privée de l’armement est une nouveauté dans l’histoire américaine. (…) Nous ne pouvons ni ignorer, ni omettre de comprendre la gravité des conséquences d’un tel développement. (…) nous devons nous prémunir contre l’influence illégitime que le complexe militaro-industriel tente d’acquérir, ouvertement ou de manière cachée. La possibilité existe, et elle persistera, que cette influence connaisse un accroissement injustifié, dans des proportions désastreuses et échappant au contrôle des citoyens. Nous ne devons jamais permettre au poids de cette conjonction d’intérêts de mettre en danger nos libertés ou nos méthodes démocratiques. Rien, en vérité, n’est définitivement garanti. Seuls des citoyens alertes et informés peuvent prendre conscience de la toile d’influence tissée par la gigantesque machinerie militaro-industrielle et la confronter avec nos méthodes et objectifs démocratiques et pacifiques, afin que la sécurité et les libertés puissent fleurir côte à côte.’

Aparté inhabituelle, je salue le courage extraordinaire de Sibel qui continue sa lutte au quotidien, non pas pour se glorifier de combattre un gouvernement, mais pour le simple fait de recouvrer ses droits les plus élémentaires : sa citoyenneté, son honneur et sa liberté d’expression !

Vincent
LeBlogDuCinéma