vendredi, 18 février 2011

Un important rapport scientifique rappelle les questions toujours sans réponse dans l’affaire de l’Anthrax

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Un comité indépendant affirme que les preuves scientifiques liant Bruce Ivins aux spores de l’anthrax ne sont pas suffisantes.

Un récent rapport rédigé par un comité de scientifiques indépendants (le Conseil pour la recherche nationale américain, un comité d’experts lié à l’Académie nationale des sciences, ndlt) affirme que les preuves scientifiques avancées par le FBI n’étaient pas suffisantes pour conclure à la culpabilité du son principal suspect dans l’affaire des attaques à l’anthrax en 2001, et donne [donc] raison à ceux qui ont toujours vu derrière cette affaire un complot bien plus vaste.

Le rapport – dont le coût est de 1,1 million de dollars – commandé par le FBI et produit par l’Académie nationale des sciences conclut que le FBI a accordé trop d’importance à la science lors de son enquête sur le microbiologiste Bruce Ivins, qui fut identifié par l’équipe du FBI Amerithrax Task Force(*) comme le seul et unique auteur de ces attaques qui tuèrent 5 personnes et en rendirent malades 17 autres quelques semaines après le 11-Septembre.

Le rapport remet en cause le lien supposé entre la flasque d’anthrax retrouvée dans le bureau d’Ivins et les lettres contenant les spores qui furent expédiées à NBS News, au New York Post et aux bureaux des sénateurs Tom Daschle et Patrick Leahy. (**)

« Le lien scientifique entre le matériau des lettres et la flasque numéro RMR-1029 n’est pas aussi établi que ce qu’affirme le résumé de l’enquête du Departement of justice (DOJ), » indique le rapport de 190 pages.

« Bien que les indices scientifiques soutiennent l’existence d’un lien entre les lettres à l’anthrax et cette flasque, ils ne prouvent pas de façon définitive cette relation, pour un certain nombre de raisons, » a déclaré le Dr. David Relman, un expert en bioterrorisme de l’université de médecine de Stanford, qui n’est autre que le vice-président du comité d’expert. « Pour nous, le point déterminant est qu’il n’est pas possible de conclure de manière définitive sur l’origine de l’anthrax B. utilisé dans les envois postaux, sur la seule base des preuves scientifiques disponibles. »

« Cela reflète ce que nous nous évertuons à répéter depuis longtemps : que tout cela n’était que suppositions basées sur des conjectures, elles-mêmes basées sur des devinettes, sans aucune preuve réelle, » a affirmé Paul Kemp, un des avocats d’Ivins, interrogé par le Washington Post.

« Pendant des années, le FBI a mis en avant les éléments scientifiques prouvant que les spores d’anthrax retrouvées dans les lettres étaient liées à la bactérie de l’anthrax retrouvée dans le laboratoire du Dr. Ivins, » a expliqué le sénateur républicain de l’Iowa Charles E. Grassley. Le rapport « montre que la science n’est pas forcément aussi déterminante. Il n’y a plus aucune excuse valable pour éviter un ré-examen indépendant. »

Ivins a été retrouvé mort en 2008, il se serait apparemment suicidé à peu près au moment où le gouvernement était sur le point de l‘inculper. La mort d’Ivins a "permis" de mettre un terme "propre" à cette affaire qui a été officiellement refermée l’an dernier par le Département de la Justice, sur la conclusion qu’Ivins avait volé les spores transformées en arme dans le laboratoire gouvernemental du U.S. Army Medical Research Institute of Infectious Diseases (USAMRIID) où il travaillait, et cela, sans aucun complice.

Pourtant, aucun motif n’a été trouvé, et personne n’a jamais signalé avoir vu Ivins préparer les spores d’anthrax ou envoyer les soi-disant lettres.

Sur le site Web de l’Académie nationale des sciences, il est indiqué que « le nouveau rapport se limite à une évaluation des preuves scientifiques et n’établit aucun jugement sur la culpabilité ou l’innocence de quiconque dans cette affaire. »

Le Département de la Justice et le FBI ont diffusé une déclaration commune en réponse au rapport de l’équipe scientifique, déclaration dans laquelle on peut lire que « le FBI a toujours affirmé que, si la science avait joué un rôle important dans l’enquête, c’était la totalité du processus d’investigation qui avait mené aux conclusions de l’affaire [des lettres à] l’anthrax, » et que « même s’il y a eu de grands progrès en science médico-légale au fil des ans, il est rare que la science à elle seule puisse résoudre une enquête, » conclut la déclaration.

Les conclusions du comité d’experts apportent un nouvel éclairage sur les déclarations faites par un ancien collègue et ami de Bruce Ivins, qui fut aussi le premier suspect dans l’enquête du FBI sur ces attaques.

Peu après la mort d’Ivins, le Dr. Ayaad Assaad, un toxicologue d’origine égyptienne travaillant pour l’Agence US de protection de l’environnement, a déclaré qu’Ivins ne s’était pas suicidé et n’avait rien à voir avec les attaques.

Assaad fit plusieurs commentaires lors d’une interview par un journal local de Fort Detrick en septembre 2008, le Frederick News Post, où l’on put lire :

« Assaad, qui a travaillé au laboratoire du U.S. Army Medical Research Institute of Infectious Disease à Fort Detrick entre 1989 et 1997 pour développer un vaccin contre la ricine, a déclaré lors d’un interview samedi qu’il ne croyait pas à la culpabilité d’Ivins. »

« C’est quelqu’un de bien. Il a le sens de l’honneur, il est sincère, honnête et, chose plus importante encore, il n’a pas tué 5 personnes et ne s’est pas suicidé, » a déclaré Assaad au journal. »

Assad connaissait bien Ivins, non seulement en tant que collègue, mais à travers leur quatre enfants qui fréquentaient la même école à Frederick. Assaad a été longuement interrogé par le FBI le 1er octobre 2001, dans la nuit qui a suivi le premier envoi de lettres à l’anthrax. Il est apparu plus tard que la piste du FBI, une lettre anonyme affirmant qu’Assaad planifiait une attaque terroriste biologique, était fausse.

La lettre mystérieuse identifiait Assaad comme un ancien microbiologiste de l’USAMRIID et soulignait aussi qu’il avait travaillé à l’U.S. Army Medical Research Institute of Chemical Defense à Aberdeen Proving Ground dans le comté d’Harford, montrant ainsi que celui qui avait expédié ce courrier avait accès aux détails des archives de l’armée.

La lettre anonyme avait été expédiée juste après le 11-Septembre, mais avant que quiconque ait connaissance des lettres empoisonnées à l’anthrax. Le 5 octobre 2001, environ 10 jours après l’envoi de cette lettre anonyme, Robert Stevens, l’éditeur photo du journal The Sun en Floride, fut la première des cinq victimes d’une infection à l’anthrax, ce qui montre que quelqu’un voulait que ces attaques soient attribuées à Assaad.

« L’affaire de l’anthrax s’inscrit dans un cadre bien plus large, » a aussi commenté Assaad. « L’étendue de la corruption est si vaste – ses racines si profondes – à l’intérieur de l’USAMRIID, et c’est cela que les gens à Frederick ne comprennent pas. »

L’ancien légiste du gouvernement pour les armes biologiques Francis Boyle partage l’opinion d’Assaad, selon laquelle Ivins a été utilisé comme bouc-émissaire dans une vaste opération de dissimulation.

« Ivins est seulement le dernier microbiologiste décédé. » Boyle avait déclaré auparavant que « dans cette affaire il faut aussi prendre en compte le nombre impressionnant de décès parmi les microbiologistes depuis l’été qui a précédé ces événements, quand le New York Times a commencé à révéler l’existence du programme secret de la CIA d’armes basées sur l’anthrax, et tout cela fait partie des données publiques. »

En septembre 2007, Ivins s’est envoyé un email à lui-même, dans lequel il disait qu’il connaissait l’identité du tueur à l’anthrax, mais sans préciser à qui il pensait. On ne sait pas pourquoi il a fait cela. Juste avant sa mort en 2008, il avait déclaré à des amis que des agents du gouvernement le harcelaient, lui et sa famille.

Steve Watson