Il s’est écoulé tout près d’un quart de siècle depuis l’arrivée des premiers prisonniers au camp de détention de Guantánamo Bay, là où ont été incarcérés tous ceux soupçonnés de terrorisme ou d’être liés à al-Qaïda dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001. Malgré la pression du monde entier pour faire raser cette prison devenue symbole de torture, de détention prolongée sans dépôt d’accusations et de violations de toutes sortes des droits humains, rien ne laisse présager sa fermeture et 15 hommes y sont toujours détenus — la plupart sans date de sortie prévue, ni prévisible.
Dans ce dernier groupe de prisonniers, deux sont arrivés à Guantánamo en 2002 ils y sont donc depuis 24 ans.
« Gitmo » de son surnom, le camp servait à l’origine de prison militaire pour la base navale américaine située à Cuba. Après l’attentat sur les tours jumelles de New York, il a été transformé pour détenir les suspects de ce que le gouvernement du président américain George W. Bush a appelé « la guerre contre le terrorisme ».
La première cohorte de « combattants ennemis » est arrivée en janvier 2002, quatre mois à peine après le plus meurtrier des attentats terroristes en sol américain. En majorité des hommes musulmans, ils ont d’abord été enfermés dans des cages de fils métalliques en plein air avant d’être déplacés dans des cellules construites à la hâte.
Camp de détention de Guantánamo Bay,
base navale américaine
Un total de 780 détenus a franchi ses grilles au cours des années, certains en lien avec d’autres conflits ou d’autres attentats que le 11 septembre, selon la recension détaillée qu’effectue encore à ce jour le
New York Times. Le quotidien américain note que dans sa période la plus occupée, le camp comptait 600 prisonniers et que la plupart ont été relâchés sans accusations. Moins de 10 ont été condamnés.
Si la majorité des détenus étaient de nationalité afghane ou saoudienne, le camp a gardé captifs une poignée d’Européens et deux Canadiens, dont Omar Khadr, qui n’avait que 16 ans à son arrivée dans le camp en sol cubain.
Le camp de détention a rapidement été sous le feu des critiques, notamment en raison des allégations de traitement abusif des détenus, des techniques d’interrogation illégales qui y étaient utilisées et de l’impossibilité pour les prisonniers de contester leur détention. Pour plusieurs, il est devenu un symbole des dérives de la lutte contre le terrorisme.
Le président Bush fils, au pouvoir durant cette période, a initialement soutenu que les États-Unis n’avaient pas l’obligation d’accorder les protections constitutionnelles usuelles aux prisonniers, puisque la base navale est à l’extérieur du territoire américain, ni celles de la Convention de Genève sur le traitement des prisonniers de guerre car celle-ci ne s’applique pas aux « combattants ennemis ». L’invention de ce terme, pour les soustraire aux protections du droit international, a elle-même été fustigée.
Gitmo refait surface périodiquement dans l’actualité. Le mois dernier, la justice militaire américaine a annoncé que l’un de ses célèbres prisonniers, Khalid Cheikh Mohammed, considéré comme le cerveau des attentats du 11 septembre 2001, verra enfin le début de son procès en juin 2028 à Guantánamo, où il est détenu depuis 20 ans.
Dur à dire si les autorités américaines ont fait traîner les procédures judiciaires des accusés à dessein. L’une des raisons pour ces délais dans le cas de Khalid Cheikh Mohammed est tout le débat autour de ses aveux et autres admissions, obtenus sous la torture selon ses avocats. Ces derniers estiment qu’ils devraient être écartés et ne pas être présentés au procès, rappelle le professeur de droit à l’Université d’Ottawa Errol Mendes, notamment spécialiste en droit international, en droits de la personne et en terrorisme international.
Vers la fin de Gitmo ?
Ce qui s’est passé entre les quatre murs de ce sinistre centre de détention a terni l’image des États-Unis, estime le professeur. Le président américain démocrate Barack Obama a tenté de le fermer par décret en janvier 2009, mais le Congrès lui a posé des obstacles, faisant échec à sa promesse électorale. Durant son premier mandat, le président Donald Trump a de plus annulé l’ordre de fermeture de son prédécesseur.
Car loin de vouloir démanteler la prison de Guantánamo Bay, le président Donald Trump a trouvé un autre usage pour le site : la détention temporaire de migrants sans papiers que les États-Unis veulent renvoyer dans leur pays.
En janvier 2025, le président Trump a donné cet ordre : une section de
la base militaire doit se préparer à recevoir 30 000 migrants, dans le cadre de son plan agressif pour se débarrasser de ce qu’il appelle les « immigrants illégaux ». Malgré cette ambition, seuls six migrants s’y trouvaient en mai 2026, selon une enquête du réseau américain CBS News.
Certes, la base navale avait déjà servi de camp de détention dans les années 1990 pour des migrants, mais il s’agissait principalement d’Haïtiens interceptés ou sauvés en haute mer. L’on y envoie désormais des personnes se trouvant en sol américain.
Est-ce légal ? Il y a potentiellement plusieurs violations des normes du droit international, notamment si ces personnes peuvent se prévaloir du statut de réfugié, signale le professeur Mendes. D’ailleurs, dit-il, « les placer à l’extérieur du champ d’application de la Convention de Genève relative au statut des réfugiés est en soi une violation du droit international ». De plus, certains sont déportés vers des pays avec lesquels ils n’ont aucun lien, comme le Congo ou l’Ouganda, ce qui est aussi contraire à la Convention, note-t-il.
Le camp de Guantánamo Bay est « une zone de non-droit », souligne en soupirant le professeur Mendes.
Mais il n’est pas surpris : « L’actuel occupant de la Maison-Blanche n’en a rien à faire du droit, qu’il soit interne ou international. »
Il estime que l’avenir de cette prison est « imprévisible » tant que Donald Trump sera au pouvoir : « S’il croit qu’il peut en tirer un avantage politique en gardant la prison ouverte, il va le faire. »
Stéphanie Marin