"Le mensonge et la crédulité s'accouplent et engendrent l'Opinion" Paul Valéry

samedi, 20 février 2016

Trump et le 11-Septembre


Donald Trump dévoile sa proposition de reconstruire les Tours Jumelles en 2005



George W. Bush n’a pas fait tout ce qu’il pouvait pour empêcher les attentats – et il est temps que les Républicains affrontent cette réalité.


Donald Trump profère tout un tas de vilaines contre-vérités : que des immigrants mexicains sans-papiers sont des « violeurs », que des réfugiés syriens ont commis « toutes sortes d’attaques » en Allemagne et représentent un « cheval de Troie » pour l’État Islamique. Mais il dit aussi de vilaines vérités : que « lorsqu’on donne [de l'argent aux politiciens], ils font tout ce qu’on leur demande de faire. » Et que « le Moyen-Orient serait plus sûr » si Saddam Hussein et Mouammar Kadhafi étaient toujours en place.

Sa dernière vilaine vérité est sortie vendredi dernier au cours d’une interview sur Bloomberg TV, quand il a déclaré que George W. Bush était responsable du fait que « le World Trade Center s’est effondré pendant son mandat. » Les politiciens et les journalistes ont fulminé d’indignation. Jeb Bush a qualifié les remarques de Trump de « pathétiques ». Ben Carson a dit qu’elles sont « ridicules ».

L’ancien porte-parole de Bush Ari Fleischer a traité Trump de « truther » [chercheur de vérité, ndt.] du 11-Septembre. Même Stephanie Ruhle, la présentatrice de Bloomberg qui avait posé la question, s’écria, « Attendez, vous ne pouvez pas faire porter la responsabilité à George Bush pour ça. »
Oh si, on peut. Il n’y a aucun moyen de vraiment savoir si Bush aurait pu stopper les attentats du 11-Septembre. Mais ce n’est pas la bonne question. La bonne question, c’est : Est-ce que Bush a fait tout ce qu’il était raisonnablement en mesure de faire pour les empêcher, au vu de ce qu’il savait à l’époque ? Et la réponse est non. On en est même très loin.

Quand l’administration Bush a pris ses fonctions en janvier 2001, le directeur de la CIA George Tenet et le « tsar » du contreterrorisme au Conseil national de sécurité Richard Clarke ont tous deux averti ses nouveaux responsables, à leur entrée en fonction, qu’Al-Qaida représentait une grave menace. D’après le livre Bush at War de Bob Woodward, au cours d’une réunion de transition au début du mois, dans la résidence de Blair House, Tenet et son adjoint James Pavitt avaient listé Oussama ben Laden comme l’un des trois défis les plus importants pour la sécurité nationale des États-Unis. Dans le même mois, Clarke présenta à la conseillère à la Sécurité nationale Condoleezza Rice un plan sur lequel il travaillait depuis l’attentat qui avait eu lieu en octobre contre l’USS Cole. Il réclamait le gel des avoirs du réseau, la fermeture des organismes de bienfaisance affiliés, l’envoie d’argent aux gouvernements de l’Ouzbékistan, des Philippines, et du Yémen pour combattre les cellules d’al-Qaïda dans leurs pays, des bombardements aériens et des opérations clandestines contre les sites d’al-Qaïda en Afghanistan, et l’augmentation considérablement de l’aide en direction de l’Alliance du Nord, qui combattait al-Qaïda et les Talibans sur place.

Mais Clarke et Tenet ont été profondément frustrés par la manière dont les responsables de l’administration Bush ont réagi. Clarke se rappelle qu’au moment de briefer Rice sur al-Qaïda, « l’expression sur son visage me donna l’impression qu’elle n’avait jamais entendu ce terme auparavant. » Le 25 janvier, Clarke envoya un mémo à Rice stipulant que « nous devons de toute urgence … convoquer une réunion d’information interministérielle sur le réseau al-Qaïda. » A la place, Clarke n’obtint qu’une réunion de délégués ministériels en avril, deux mois après celle sur l’Irak.

D’après le livre Contre tous les Ennemis de Clarke, quand cette réunion d’avril a finalement eu lieu, le ministre délégué à la Défense Paul Wolfowitz objecta que « Je ne comprends pas pourquoi nous parlons de cet homme seul, Ben Laden. » Clarke répondit que, « Nous parlons d’un réseau d’organisations terroristes appelé al-Qaïda, qui se trouve être dirigé par Ben Laden, et nous parlons de ce réseau car à lui seul, il pose une menace sérieuse et immédiate contre les États-Unis. » Ce à quoi Wolfowitz a répondu, « Eh bien, il y en a d’autres qui en posent au moins autant. Le terrorisme irakien par exemple. »

Au début de l’été, Clarke était si découragé qu’il a demandé à être réaffecté. « Cette administration, » a-t-il témoigné plus tard, « soit ne m’a pas cru sur l’existence d’un problème urgent, soit n’était pas prête à agir en situation d’urgence. Et je me suis dit que si l’administration ne croit pas son coordinateur national pour le contreterrorisme quand il parle d’un problème urgent, et si elle n’est pas prête à agir en situation d’urgence, alors je devrais peut-être me trouver un autre job. » En juillet, le comité des députés [à la sécurité nationale, ndt.] accepta finalement de fixer une réunion interministérielle sur le projet de Clarke. Mais le calendrier de juillet était déjà plein et trop de ministres étaient en vacances au mois d’août, donc la réunion fut fixée pour septembre.

Pendant cette même période, la CIA tirait aussi la sonnette d’alarme. D’après Kurt Eichenwald, un ancien journaliste du New York Times qui a eu accès aux rapports quotidiens préparés par les agences de renseignement pour le président Bush au printemps et à l’été 2001, la CIA a prévenu la Maison Blanche dès le 1er mai qu’un « groupe actuellement aux États-Unis » préparait un attentat terroriste. Le 22 juin, le rapport quotidien alertait que des frappes d’al-Qaïda pourraient être « imminentes ».

Mais les mêmes responsables du département de la Défense qui avaient émis des doutes sur les avertissements de Clarke repoussèrent ceux de la CIA. D’après les sources d’Eichenwald, « les leaders néoconservateurs qui venaient de prendre le pouvoir au Pentagone ont signifié à la Maison Blanche que la CIA avait été dupée ; selon cette théorie, Ben Laden faisait semblant de planifier un attentat afin de détourner l’attention de l’administration de Saddam Hussein, lequel était perçu comme une plus grande menace par les néoconservateurs. »

La CIA répliqua. Le rapport du 29 juin déclarait que « les États-Unis ne sont pas la cible d’une campagne de désinformation de la part d’Oussama ben Laden, » notant qu’un leader d’al-Qaïda avait dit à un journaliste du Moyen-Orient de s’attendre à un attentat. Le jour suivant, la CIA a inclus dans son rapport quotidien un article intitulé « Les menaces de Ben Laden sont réelles. » Le 1er juillet, le rapport prédisait qu’un attentat « aura bientôt lieu. »

Puis, le 10 juillet, Tenet et le chef du contreterrorisme à la CIA Cofer Black ont tenu une réunion d’urgence avec Rice pour appuyer une action contre Ben Laden. Mais d’après le livre State of Denial de Woodward, « ils eurent tous deux l’impression de ne pas se faire comprendre de Rice. » Elle « semblait concernée par d’autres priorités de l’administration, en particulier le système de bouclier antimissile sur lequel Bush avait fait campagne » et « Tenet quitta la réunion avec un sentiment de frustration. »

A partir de ce moment, les employés au siège du contreterrorisme de la CIA étaient tellement découragés qu’ils ont, comme Clarke, discuté de leur demande de leur transfert.

Les avertissements ont continué. Le 11 juillet, la CIA a informé la Maison Blanche qu’un Tchétchène en lien avec al-Qaïda avait prévenu que quelque chose d’important allait se produire. Le 24 juillet, le rapport quotidien indiquait que l’attentat planifié par al-Qaïda avait été reporté mais était toujours planifié. Finalement, le 6 août, la CIA intitula son rapport quotidien : « Ben Laden déterminé à frapper aux États-Unis. » Le rapport n’indiquait pas de date ou de cible spécifique, mais il mentionnait la possibilité d’un attentat sur New York et que les terroristes pourraient détourner des avions. Dans le livre Angler, Barton Gellman note que c’était la 36ème fois que la CIA évoquait al-Qaïda avec le président Bush depuis qu’il avait pris ses fonctions.

Le 4 septembre, les ministres se rencontrèrent et malgré l’insistance du ministre de la Défense Donald Rumsfeld à présenter l’Irak comme une plus grande menace terroriste, ils approuvèrent le projet de Clarke pour combattre al-Qaïda. Le 9 septembre, la commission sénatoriale des forces armées recommanda de prendre 600 millions de dollars sur le budget prévu pour le bouclier antimissile et de l’attribuer au contreterrorisme. D’après Gellman, Rumsfeld recommanda à Bush de poser son veto à une telle décision.

Le matin du 11 septembre 2001, le projet de Clarke contre al-Qaïda était posé sur le bureau de Bush, attendant sa signature. C’était la neuvième directive présidentielle de Sécurité nationale de sa présidence.

Est-ce que l’administration Bush aurait arrêté les attentats du 11-Septembre si elle avait pris la menace plus au sérieux ? Peut-être. Le 3 août, un Saoudien dénommé Mohammed al-Kahtani tenta d’entrer aux États-Unis à Orlando, en Floride, soi-disant pour participer au complot du 11-Septembre. Il fut renvoyé chez lui par un agent des douanes dont l’unique préoccupation était qu’il puisse devenir un immigrant en situation irrégulière. Le 16 août, des agents du FBI et de l’INS dans le Minnesota ont arrêté un autre pirate potentiel, Zacarias Moussaoui, après avoir été avertis par son instructeur de vol. Mais malgré de nombreuses demandes, on leur refusa la permission de fouiller son appartement et son ordinateur portable. Ces incidents « auraient pu mettre au jour » le complot du 11-Septembre, écrit Eichenwald, « si le gouvernement avait été en état d’alerte. »

Clarke tient le même discours. Lorsque l’administration Clinton a eu vent d’un potentiel attentat en décembre 1999, dit-il, le président Clinton a ordonné ses conseillers à la Sécurité nationale de « tenir des réunions quotidiennes avec le ministre de la justice, la CIA et le FBI. » Par conséquent, les responsables de ces agences ont donné pour instruction à leur « bureaux locaux de découvrir tout ce qu’ils pouvaient trouver. C’est devenu la priorité numéro 1 de ces agences. » Cette vigilance, suggère Clarke, a contribué à l’arrestation le 14 décembre d’un Algérien nommé Ahmed Ressam, qui arrivait du Canada avec l’intention de faire sauter une bombe dans l’aéroport international de Los Angeles.
L’administration Bush aurait pu faire la même chose en 2001. « Enfouies au FBI et à la CIA, » raconte Clarke, « il y avait des informations sur deux des terroristes d’al-Qaïda qui se trouvaient être les pirates de l’air [Khalid Al-Mihdhar et Nawaf Al-Hazmi]. La direction du FBI ne le savait pas, mais si la direction avait été tenue de faire un rapport quotidien … à la Maison Blanche, elle aurait secoué les arbres et aurait découvert que ces deux types étaient là. »

Est-ce que cela aurait déjoué les attentats du 11-Septembre ? « Il y avait une chance, » soutient Clarke, mais les hauts responsables de l’administration Bush « ne l’ont pas saisie. »

Lorsque Donald Trump lance des insultes à ses opposants, les gens raisonnables lèvent les yeux au ciel. Mais c’est précisément le refus de Trump d’être convenable qui l’aide à susciter des débats que les élites préfèreraient éviter. Et parfois, ces débats méritent qu’on s’y attarde.

Étant donné que les conseillers de George W. Bush continuent de dominer l’establishment de la politique étrangère des Républicains – un establishment qui n’a pas rompu de manière significative avec son héritage idéologique – le bilan de son action avant et après le 11-Septembre reste un sujet pertinent dans le débat actuel sur le terrorisme. Depuis de nombreuses années, cet establishment de la politique étrangère a insisté sur le fait que questionner l’échec de Bush à empêcher les attentats du 11-Septembre constituait un affront scandaleux. Raison pour laquelle Fleischer traite désormais Trump de « truther ». Il brouille délibérément la ligne entre accuser Bush d’avoir orchestré les attentats et accuser Bush de ne pas avoir été suffisamment vigilant pour tenter de les empêcher. Mais Bush n’était pas suffisamment vigilant. Les preuves sont accablantes.

Si la loyauté de Jeb envers son frère rend impossible pour lui de faire face à cela, très bien. Mais il n’a pas le droit de demander au reste du public de détourner son regard.

Peter Beinart