lundi, 16 mars 2015

Kaboul a versé de l'argent de la CIA à Oussama Ben Laden


En 2010, pour la libération d'un diplomate afghan, l'ennemi public numéro un des États-Unis a reçu un million de dollars provenant initialement de la CIA.

Quand l'argent de la CIA finit entre les mains d'Al Qaida, cela jette une lumière crue sur les dérives de la lutte antiterroriste. La rocambolesque histoire, révélée par le New York Times, commence en 2008 à Peshawar au Pakistan lorsque le consul général afghan Abdul Khaliq Farahi est enlevé, avant d'être remis à Al Qaida. La mouvance terroriste est alors dirigée par Oussama Ben Laden, reclus dans sa villa d'Abbottabad au Pakistan, inlassablement traqué par les grandes oreilles américaines.

Finalement, les négociations pour la libération du diplomate aboutissent deux ans plus tard, en 2010. Farahi retrouvre la liberté contre le paiement d'une rançon de 5 millions de dollars à Al Qaida versée par le gouvernement de Kaboul. L'ennemi public numéro un des Etats-Unis mène les pourparlers depuis sa planque pakistanaise. Mais tout au long des discussions, Ben Laden se montre terriblement méfiant. Il redoute tout d'abord que la CIA ait été mise dans la boucle. Puis, il craint que l'argent de la rançon ait été empoisonné, irradié voire même muni d'un dispositif de repérage par les services américains pour leur permettre de remonter jusqu'à sa planque ultra secrète. Ben Laden ira même jusqu'à demander que la rançon soit convertie dans une autre monnaie, avant de se laisser convaincre qu'une très importante somme d'argent même en dollars ne se refuse pas…

Ce que le chef d'Al Qaida ignorait c'est qu'un cinquième de l'argent qu'il a empoché - soit un million de dollars - provenait en fait d'un fonds secret du gouvernement afghan, alimenté par la Centrale de renseignements américaine. Cet argent versé au président Hamid Karzaï servait, selon le New York Times, à monnayer le soutien des chefs de guerre ou des députés afghans, ou bien à financer des missions clandestines et à héberger de hauts responsables.

Lorsque le commando des Navy Seals a réussi à tuer Ben Laden en mai 2011, des éléments des forces spéciales américaines ont récupéré des lettres qui évoquaient cette affaire dans la villa de Ben Laden. Ces documents ont été présentés comme des pièces à conviction lors du procès d'Abid Naseer, un Pakistanais reconnu coupable, il y a dix jours à New York, d'un projet d'attentat contre un centre commercial de Manchester en Grande-Bretagne.

Selon des sources afghanes interrogées par le New York Times, les versements de la CIA au gouvernement afghan auraient diminué depuis l'arrivée à la tête de l'État d'Ashraf Ghani, en septembre dernier.

Ben Laden suspicieux 

Oussama Ben Laden avait eu vent de l'origine des fonds et soupçonné les Américains d'être de mèche avec le gouvernement afghan. Le chef d'Al-Qaida, qui craignait que les billets ne soient tracés, empoisonnés ou encore irradiés, avait alors demandé que ils soient changés dans une autre devise. Il ne s'agissait pourtant pas d'un piège tendu à l'organisation terroriste, relève le New York Times, mais d'un « exemple parmi d'autres » de financement de groupes terroristes par les Etats-Unis du fait d'un manque de supervision et de contrôle du côté de l'agence de renseignement. 

Des lettres entre Ben Laden et Atiyah Abd Al-Rahman avaient été trouvées dans les ordinateurs et parmi les documents saisis lors du raid américain dans lequel le chef d'Al-Qaida a été tué au Pakistan en 2011. Ces courriers, jusque-là tenus secrets, ont été présentés comme preuves à charge dans le procès, à New York, d'Abid Nasir, un membre d'Al-Qaida reconnu coupable début mars d'avoir participé à la préparation avortée d'attentats à New York, Manchester et Copenhague. 

5 millions de rançon 

Le diplomate Abdul Khaliq Farahi était consul général d'Afghanistan à Peshawar, au Pakistan, au moment de son enlèvement en septembre 2008, quelques semaines avant de prendre ses fonctions d'ambassadeur. Il avait été libéré plus de deux ans après, après le versement par Kaboul d'une rançon d'un montant total de 5 millions de dollars, dont un cinquième provenait du fonds secret financé par la CIA. 

Le Pakistan avait pour sa part payé près de la moitié de la rançon, le reste étant financé par l'Iran et des Etats du Golfe.