lundi, 9 juin 2014

Chiquita bloque un projet de loi des victimes du 11/9


Chiquita Brands International, l’un des plus gros producteurs de bananes au monde, 
 était connu auparavant sous le nom United Fruit Company, tristement célèbre, 
 entre autres, pour sa participation au coup d’état au Guatemala en 1954


Le groupe a payé des milices colombiennes depuis des années. Il n’est donc pas étonnant que la compagnie opère désormais un lobbying acharné pour bloquer un projet de loi qui faciliterait les poursuites contre les financiers du terrorisme.

Washington génère d’étranges alliances — voire d’étranges ennemis. Mais ceci pourrait être la confrontation la plus singulière de toutes. Le Daily Beast a découvert que Chiquita, le plus grand producteur de bananes au monde, dépense actuellement des centaines de milliers de dollars pour bloquer un projet de loi des victimes du 11-Septembre. Des soutiens outrés de ce projet de loi accusent Bob Goodlatte, représentant républicain au Congrès, de travailler avec les géants du fruit pour leur barrer la route.

Selon les rapports du lobbying au Congrès, Chiquita a dépensé quelques 780.000 dollars sur la dernière année et demie, en lobbying contre le Justice Against Sponsors of Terrorism Act * (JASTA), un projet de loi conçu et soutenu par un groupe de victimes et de familles du 11-Septembre pour faciliter leurs revendications face à ceux qui ont subventionné les attentats terroristes.

Le résultat est un projet de loi sur le terrorisme au point mort, démontrant la vertigineuse influence d’une entreprise au bras long et la façon dont sa formidable puissance prévaut sur les intérêts des gens les plus honorables : les victimes du 11-Septembre. Et ceci illustre comment l’influence des grandes sociétés du fruit — un élément si essentiel à la politique américaine du 20ème siècle qu’elles ont donné naissance à l’expression de "républiques bananières" — perdure à ce jour.

"Pour moi et d’autres membres de familles de victimes et survivants du 11-Septembre, le chemin de la justice est entravé par une entreprise bananière. Je pense que Chiquita devrait s’occuper de ses bananes et laisser la justice suivre son cours," a déclaré Terry Strada, dont le mari a été tué dans l’attentat terroriste.

Le fournisseur mondial de fruit n’est lié d’aucune manière au 11-Septembre, mais en 2007, il a plaidé coupable d’avoir fait plus d’une centaine de versements aux Autodéfenses Unies de Colombie (AUC), un groupe paramilitaire d’extrême droite désigné comme une organisation terroriste par les États-Unis.

Chiquita, qui a opéré en Colombie pendant plus d’un siècle, a commencé à effectuer des paiements à l’organisation terroriste à la suite d’une rencontre entre un leader de l’AUC et un dirigeant de sa filiale colombienne en 1997. Des versements additionnels ont suivi presque tous les mois. La compagnie fruitière a maintenu qu’elle avait fait ces règlements uniquement à cause des menaces d’extorsion et de violence, et avoir réagi pour protéger la vie de ses employés.

Lors d’un marché au cours duquel Chiquita était représentée par l’actuel procureur général Eric Holder, la compagnie fruitière a accepté de payer une amende de 25 millions de dollars. Chiquita a reconnu qu’entre 1997 et 2004, elle avait versé plus de 1,7 million de dollars en liquide et en chèques au groupe terroriste.

"Est-ce que le financement [de l'AUC] rend Chiquita responsable pour les actes de terrorisme et de meurtre commis par ces terroristes ? C’est toute la question," a déclaré Terry Collingsworth, un avocat impliqué dans un procès contre Chiquita. "Dans la mesure où la loi JASTA change cela ou clarifie la norme, cela représenterait une menace pour Chiquita."

En 2003, l’exploitation la plus rentable de Chiquita était sa filiale colombienne. Cette même année, les officiels de Chiquita ont consulté l’opinion d’avocats extérieurs à Washington, qui leur ont fermement indiqué que les paiements étaient illégaux et devaient être interrompus. Ils ne les ont pas arrêtés avant le 4 février 2004. La filiale fut liquidée plus tard dans l’année.

Ayant reconnu des versements à des terroristes — bien que prétendant avoir été extorqué — les intérêts de Chiquita s’oppose à ceux des familles de victimes du 11-Septembre.

Le Justice Against Sponsors of Terrorism Act a été conçu après qu’un groupe de familles de victimes du 11-Septembre se soit heurté à un certain nombre de contraintes légales dans leurs efforts à poursuivre des soutiens du terrorisme après les attentats. Les Familles du 11-Septembre Unies pour la Justice contre le Terrorisme est un groupe composé d’environ 6500 personnes : des familles de ceux qui ont été tués et directement blessés dans les attentats du 11-Septembre.

Le groupe est dirigé par Strada et Sharon Premoli, laquelle a survécu à l’attentat depuis le 80ème étage de la tour nord du World Trade Center.

Une des principales questions légales pour les victimes était le désaccord parmi les différentes cours fédérales à savoir si des groupes qui ont aidé et encouragé des terroristes pouvaient être reconnu civilement responsable. La loi JASTA devrait clarifier l’Anti-Terrorism Act en étendant la responsabilité contre ceux qui ont financé des terroristes.

"Il préciserait également que les victimes d’attentats terroristes à l’extérieur comme à l’intérieur des Etats-Unis pourraient réclamer des dommages contre les auteurs," a expliqué Matt House, un porte-parole du sénateur démocrate de New York Chuck Schumer, le principal défenseur du projet de loi au Sénat.

En étendant la responsabilité au groupe qui ont aidé ou encouragé le terrorisme, la loi est accidentellement devenue pertinente dans le cas de Chiquita, dû à son passé de financement des terroristes de l’AUC.

Chiquita semble visiblement réagir comme si la loi JASTA était une menace. Dans les mois qui ont suivi la réintroduction du projet de loi à la Chambre basse et au Sénat, au quatrième trimestre de 2013, Chiquita a dépensé 450.000 dollars en frais de lobbying auprès de Covington and Burling, un très puissant et réputé cabinet d’avocats. [NB : Le Daily Beast est aussi un client de Covington and Burling.] Chiquita a reconnu travailler avec des membres de l’équipe du Congrès sur la loi JASTA.

"Chiquita soutient les objectifs fixés par le Justice Against Sponsors of Terrorism Act," a affirmé la compagnie dans une déclaration au Daily Beast. "Le seul intérêt de Chiquita est d’assurer que la législation ne vienne pas encourager par inadvertance des litiges contre des individus et des compagnies qui, comme Chiquita, ont été victimes d’extorsion par des groupes terroristes."

Selon une source du Congrès ayant une connaissance direct du lobbying, le conglomérat du fruit s’est approché des législateurs avec des installations de Chiquita dans leurs régions — ainsi que de membres influents auprès de leurs collègues du Congrès comme le représentant républicain de New York Peter King, un soutien fondamental de la loi JASTA à la chambre des représentants.

Les lobbyistes semblent avoir trouvé une oreille attentive dans le bureau du représentant Bob Goodlatte. Goodlatte préside la commission judiciaire de la Chambre basse où croupit désormais la loi JASTA.

En novembre, un groupe de représentants des Familles du 11-Septembre Unies pour la Justice contre le Terrorisme a rencontré Zachary Somers, un proche collaborateur de Goodlatte.

Un membre du groupe, un pasteur, a fondu en larme devant tout le monde. A un autre moment, une participante a lâché que la seule partie du corps retrouvée de son mari était sa tête. Le groupe affirme que pendant ce temps, Somers se comportait avec dédain et passa une partie de la réunion à enlever les peluches de sa veste. Puis Somers a dit que son patron avait des objections à leur projet de loi.

Lorsqu’il lui a été demandé si Chiquita avait approché le bureau de Goodlatte, et si Chiquita était le seul groupe à avoir exprimé ses préoccupations, Somers a répondu les deux fois par l’affirmative selon trois des participants à la réunion. (Somers n’a pas répondu à notre demande de commentaire, mais un assistant de Goodlatte a démenti qu’il ait été grossier avec les familles.)

En décembre, le même groupe du 11-Septembre a rencontré Goodlatte en personne à Lynchburg, en Virginie, le fief du représentant au Congrès. Certaines familles de victimes ont décrit l’élu comme étant brusque avec le groupe, faisant remarquer à un moment à une des veuves du 11-Septembre qu’elle ne faisait même pas partie de son électorat.

Lorsque Deanna Wirth, une assistante d’éducation et électrice dont le père est mort dans la tour nord, a commencé à parler des derniers mots de son père avant sa mort, elle prétend que Goodlatte a répondu : "N’avez-vous pas été indemnisée pour cela ?"

En tant qu’enfant adulte d’une victime du 11-Septembre, Wirth n’a pas été indemnisée. Elle en est restée bouche bée.

"J’ai simplement pensé que c’était une question déplacée. Je n’arrivais pas à croire ce qui était sorti de sa bouche," a déclaré Wirth. "Il a été très grossier, et à mon avis, pas vraiment compatissant avec ce qui nous était arrivé."

Le bureau de Goodlatte a refusé de répondre directement aux questions concernant leur position sur la loi JASTA, s’ils avaient rencontré des représentants de Chiquita, ou sur son attitude avec les familles de victimes du 11-Septembre.

Le mois dernier, le bureau de Goodlatte a discrètement fait savoir à Capitol Hill que le président [de la commission] ne soutiendrait pas une avancée de la loi JASTA, un revers décevant pour le groupe de familles de victimes du 11-Septembre.

Un assistant de Goodlatte a insinué que le président [de la commission] était opposé au projet de loi, mais qu’il ne confirmerait pas cela dans une déclaration au Daily Beast.

"Le président [de la commission] et le conseiller principal sur cette question ont examiné la législation et ont reçu les réactions de divers compagnies et organisations sur les effets de la législation," a déclaré un assistant de la commission judiciaire à la Chambre des représentants. "De nombreux groupes de haut niveau dans le monde des affaires s’opposent à la législation car l’étendue des changements proposés risque d’exposer les entreprises américaines respectueuses de la loi à des poursuites futiles et à des responsabilités civiles potentiellement énormes."

Interrogé sur les entreprises et les groupes qui s’opposent à la législation, le bureau de Goodlatte a dit qu’une vingtaine de groupes s’opposait à la loi JASTA mais a refusé de citer un seul d’entre eux.

"Goodlatte a besoin de donner la permission de faire passer le projet de loi par sa commission, mais il a exprimé sa réticence à le faire," déclare Premoli.

D’autres législateurs ont refusé de parler publiquement de la loi JASTA. Le bureau du représentant Peter King a refusé de parler de son propre projet de loi. "Les discutions et négociations en cours demeurent privées," a déclaré Kevin Fogarty, le porte-parole de King.

Le sénateur Patrick Leahy, le président de la commission judiciaire du Sénat, n’a pas répondu à notre demande de commentaire.

En septembre 2012, la commission judiciaire du Sénat a adopté le Justice Against Sponsors of Terrorism Act. Mais la législation est restée bloquée, et fut réintroduite à la Chambre basse et au Sénat l’automne dernier — pour finalement se retrouver face à une toute nouvelle opposition de source inattendue.

Tim Mak