mardi, 25 février 2014

Qui est Ahmed Omar Saïd Cheikh ?


Personnage trouble au croisement d’intérêts divers, Ahmed Omar Saïd Cheikh est avant tout connu pour son rôle dans l’enlèvement et l’assassinat du journaliste américain Daniel Pearl, pour lequel il écopa de la peine capitale. Sa tentative de suicide dans sa cellule d’Hyderabad au Pakistan le 14 février dernier, nous offre l’occasion de revenir sur son parcours et ses liens avec les attentats du 11-Septembre. Mais dans un premier temps, cette actualité nous rappelle les forts soupçons qui pèsent sur sa responsabilité dans la mort du journaliste du Wall Street Journal à Karachi en 2002. En effet, selon le rapport du Projet Pearl mené à l’université de Georgetown aux côtés d’Asra Nomani, une ancienne amie et collègue de Daniel Pearl, si Omar Saïd Cheikh a bien participé à son enlèvement, il aurait été accusé à tort du meurtre, à la place de Khalid Cheikh Mohammed, le cerveau présumé du 11-Septembre détenu sur la base militaire de Guantanamo, comme le rapportait déjà Libération en janvier 2011. Comme nous le verrons prochainement, les liens d’Omar Saïd Cheikh avec les renseignements pakistanais et les événements du 11-Septembre pourraient-ils expliquer le sort qui lui a été réservé ?


Ahmed Omar Saïd Sheikh, arrêté et condamné au Pakistan pour le meurtre de Daniel Pearl


Omar Cheikh tente de se suicider en prison

Le citoyen anglo-pakistanais, condamné pour le meurtre du journaliste étasunien Daniel Pearl en 2002, a été secouru par des employés de la sécurité et pourrait désormais encourir une peine additionnelle.

Omar Cheikh, l’anglo-pakistanais condamné du meurtre du journaliste étasunien Daniel Pearl a tenté de se suicider en prison, a déclaré samedi un officiel.

"Omar Cheikh, un anglo-pakistanais qui purge une peine à perpétuité dans la prison d’Hyderabad, a tenté de se pendre à la canalisation de sa cellule dans la soirée de vendredi," a indiqué Akram Naeem, un responsable de la police.

Pearl travaillait pour le Wall Street Journal lorsqu’il fut kidnappé et décapité au Pakistan en 2002. Omar, un extrémiste, britannique de naissance, a été arrêté avec trois autres personnes et condamné en juin 2002 pour le meurtre de Pearl par un tribunal anti-terroriste.

Akram a annoncé samedi que des employés de la sécurité ont aperçu Omar et l’ont secouru rapidement. "Son état est stable à présent et une plainte a été remplie contre lui au poste de police local," a-t-il ajouté. Au Pakistan, les prisonniers qui tentent de se suicider peuvent encourir une sanction additionnelle.

Pearl, âgé de 38 ans, était le chef du bureau d’Asie du Sud du Wall Street Journal quand il a été enlevé à Karachi le 23 janvier 2002, au cours de ses investigations sur des militants islamistes. Une terrible vidéo montrant sa décapitation a été remise au consulat des États-Unis de la ville presque un mois après.

En janvier 2011, un rapport publié par le projet Pearl de l’université de Georgetown poursuivant l’enquête sur sa mort, fit des révélations terrifiantes lorsqu’il avança que la mauvaise personne avait été condamnée pour le meurtre de Pearl. L’enquête, menée par Asra Nomani, une amie et ancienne collègue de Pearl au Wall Street Journal, et un professeur de l’université de Georgetown, prétendait que le journaliste avait été assassiné par Khalid Cheikh Mohammed, le cerveau présumé derrière les attentats du 11-Septembre, et non Omar Cheikh.

Comme indique le rapport, le corps de Pearl fut retrouvé quatre mois après sa disparition, coupé en douze morceaux, la tête tranchée, et le torse encore habillé du survêtement bleu clair que ses ravisseurs lui avaient fait porter.

Le cerveau autoproclamé du 11-Septembre, Khalid Cheikh Mohammed, a été arrêté au Pakistan en 2003 et est détenu à Guantanamo Bay (Cuba), dans l’attente du jugement d’un tribunal militaire étasunien.


L’histoire de Daniel Pearl

L’information selon laquelle Omar Cheikh, condamné pour le meurtre du journaliste du Wall Street Journal Daniel Pearl, a essayé de se suicider dans sa cellule d’Hyderabad, a ramené sous les projecteurs l’anglo-pakistanais et rappelé au monde, désormais préoccupé par d’autres problèmes, l’événement brutal de 2002 et ses conséquences peu satisfaisantes.

Peut-être que cela devrait être pris comme un signe que le dossier de Cheikh devrait être rouvert, particulièrement depuis les doutes apparus il y a trois ans, indiquant que l’arrestation de Cheikh pourrait être seulement le sommet de l’iceberg et que d’autres acteurs clés impliqués restent encore à traduire en justice. Il s’agit en quelques sortes d’une moindre comparaison obscure avec l’attentat de Lockerbie en 1998 qui tua 270 personnes sur le vol 103 de la Pan Am. Le Libyen Abdelbaset Al Megrahi fut reconnu coupable d’avoir placé une bombe à bord, à la suite d’une enquête hâtive qui n’avait que de très minces éléments contre lui. Ayant toujours clamé son innocence, Megrahi serait probablement mort en prison si un cancer en phase terminale ne lui avait pas été diagnostiqué et s’il n’avait pas été libéré en 2009 après une intervention fructueuse de Mouammar Kadhafi. Cependant, le dévoilement de certains documents classifiés a soulevé la forte possibilité que la CIA ait saboté l’enquête et sacrifié Megrahi pour apaiser l’indignation du public américain après le carnage. Décédé sans être oublié, Megrahi est considéré aujourd’hui comme une victime d’injustice à part entière bien que l’Occident n’ait pas encore reconnu son injustice envers lui.

Dans le cas de Cheikh, il semble également y avoir matière à rouvrir l’affaire de l’enlèvement et du meurtre de Daniel Pearl. Il y a trois ans, une enquête indépendante dirigée par une amie et collègue de Pearl déclara que le vrai tueur était Khalid Cheikh Mohammed, l’homme présumé avoir manigancé les attentats du 11-Septembre aux États-Unis. Cheikh est accusé d’avoir été impliqué dans l’enlèvement du journaliste américain. Donc bien que Cheikh soit un acteur dans cette affaire qui domina les médias du monde entier et inspira plus tard un film à Hollywood, il y a d’autres complices dont l’implication nécessite d’être portée au grand jour. Le gouvernement pakistanais, tout comme le gouvernement étasunien après Lockerbie, était sous forte pression et devait agir rapidement pour montrer à la communauté internationale que l’autorité de la loi régnait toujours dans le pays et qu’il avait puni avec succès les assassins de Pearl. Les détails ont donc été ignorés, incluant les liens rapportés entre Cheikh et l’ISI. Avec sa procédure d’appel en suspens depuis maintenant neuf ans, il semble que l’affaire ne va nulle part et que la vérité pourrait ne jamais être entièrement connue. La succession des événements sera peut-être révélée seulement dans le futur, comme ce fut le cas pour l’affaire de Lockerbie.

ISI : "le gouvernement invisible"

Ainsi que l’a décrit le London Times, Saïd Cheikh [photo] "n’est pas un terroriste ordinaire, mais un homme qui a des connexions remontant très haut au sein de l’élite militaire et des renseignements du Pakistan, ainsi que dans les cercles les plus intimes d’Oussama ben Laden et d’al-Qaïda." Afin de saisir pourquoi Saïd est si important pour comprendre le 11-Septembre, il est nécessaire de connaître d’abord l’agence de renseignements pakistanaise, l’ISI (Inter-Services Intelligence). L’ISI joue un rôle bien plus significatif dans le gouvernement pakistanais que ses équivalents dans d’autres pays. Time Magazine faisait remarquer que "même selon les standards flous des agences d’espionnage, l’ISI est peu recommandable. Ce service est communément désigné comme ‘un état dans l’état’ ou le ‘gouvernement invisible’ du Pakistan." L’ISI a évolué jusqu’à sa forme actuelle durant la guerre entre l’Union Soviétique et les guérillas moudjahidines en Afghanistan, dans les années 80. La CIA pensait que la guerre afghane pourrait être la propre guerre du Vietnam coûteuse à la Russie, et ils ont débloqué des milliards de dollars pour la résistance moudjahidine afin qu’elle demeure une épine dans le flanc de la Russie. Cette stratégie a fonctionné : les soldats soviétiques se sont retirés d’Afghanistan en 1989, et l’Union Soviétique s’est effondrée deux ans plus tard, en partie à cause des coûts de la guerre.

Mais les coûts pour maintenir les moudjahidines au combat étaient étourdissants et l’on estime qu’ils se situaient dans une fourchette allant de 6 à 40 milliards de dollars. Alors qu’une partie substantielle de ces sommes provenait de la CIA et du gouvernement saoudien, qui faisaient passer l’argent par l’ISI, la plus grande partie des coûts fut reportée sur le commerce de l’opium afghan. Le Sydney Morning Herald constate que "la culture de l’opium et la production d’héroïne dans la ceinture tribale du nord du Pakistan et de la partie adjacente de l’Afghanistan, constituaient une ramification vitale de la coopération entre la CIA et l’ISI. Elle a réussi à plonger quelques soldats soviétiques dans l’addiction. Les ventes d’héroïne en Europe et aux États-Unis, effectuées au travers d’un réseau élaboré de fraude, de transport, de passeurs et de commissions, a compensé le coût d’une guerre longue de dix ans en Afghanistan." La production d’opium afghan a gonflé de 250 tonnes en 1982, au début de la guerre, à 2.000 tonnes en 1991, juste après la fin de la guerre. Le Minneapolis Star Tribune a fait observer que "si leurs partenaires locaux étaient impliqués dans le trafic de drogue," — l’ISI et leurs alliés en Afghanistan — "cela n’a pas dérangé la CIA."

Bien que la guerre afghane était terminée, l’ISI continua de tirer profit de l’opium. En 1999, le Programme des Nations Unies pour le contrôle international des drogues a estimé que l’ISI se faisait environ 2 milliards de dollars par an avec la vente de drogues illicites. Le commerce de la drogue a contribué à lier l’ISI à Oussama ben Laden, dont on dit qu’il prenait 15% de commission en échange de la protection des passeurs et du blanchiment de leurs profits.

A partir de 1994, les Talibans, un groupe de musulmans radicaux qui étudiaient au Pakistan, commencèrent à conquérir l’Afghanistan. Les Talibans avaient été recrutés par l’ISI et façonnés en une force fanatique qui conquit la capitale afghane dès 1996. CNN a rapporté que "les Talibans sont très largement accusés d’être la création des services de renseignements militaires du Pakistan [l'ISI]. Des experts disent que cela explique les succès militaires rapides des Talibans." Ce soutien s’est poursuivi. Par exemple, au début de 2001, un des plus grands experts étasuniens de l’Asie du Sud a soutenu que les Talibans étaient toujours "payés par l’ISI." L’ISI n’a pas seulement créé les Talibans pour des raisons stratégiques ; ils partageaient la vision radicale extrémiste des Talibans. Comme le faisait remarquer le Wall Street Journal en novembre 2001, "malgré leurs mentons rasés et leurs uniformes repassés, les hommes de l’ISI sont aussi fondamentalistes que n’importe quel barbu fanatique ; l’ISI a créé les Talibans pour qu’ils soient leur instrument et il les soutient toujours."
Le parcours de Saïd

Saïd Cheikh finira par être profondément impliqué dans le monde de l’ISI, ainsi que dans celui d’al-Qaïda. Mais au départ, il semblait être un candidat improbable pour faire une carrière dans l’espionnage et le terrorisme. Il est né en Angleterre sous le nom d’Ahmed Omar Saïd Cheikh, fils d’un riche fabriquant de vêtements pakistanais. Il grandit à Londres et fréquenta les meilleures écoles privées où il fut un brillant élève. Il étudia les mathématiques et les statistiques à l’école des sciences économiques de Londres. Alors qu’il était encore étudiant, il démarra avec succès une affaire de placements financiers mais était aussi champion d’échec et de bras de fer de classe internationale et expert en arts martiaux — une rare combinaison de prouesses physiques et intellectuelles.

Sa vie prit un tournant lorsqu’il s’est porté volontaire pour un travail de charité en Bosnie à la fin de 1992. La guerre bosniaque faisait rage et il fut témoin des atrocités commises par les Serbes sur les musulmans bosniaques. Il rentra en Angleterre en tant que militant radical musulman. Grâce à ses capacités impressionnantes en économie et en mathématiques, à son aisance en anglais et à sa parfaite compréhension de la société occidentale, il représentait un agent d’une grande valeur pour n’importe quel groupe terroriste.
En 1993, il apparaît au Pakistan en tant que membre d’un groupe de militants combattant pour libérer le Cachemire des mains de l’Inde. Le Pakistan combattait l’Inde pour le contrôle du Cachemire depuis des années et il semble que Saïd, à cette époque, était rémunéré par l’ISI pour aider la cause pakistanaise au Cachemire. En 1994, Saïd commença son entraînement dans un camp en Afghanistan. Très vite, c’est lui qui enseigna aux autres. Tandis qu’il s’entraînait là-bas, il développa des liens étroits avec al-Qaïda. A la fin de l’année il était connu pour être le "fils préféré" d’Oussama ben Laden ou "[s]on fils spécial."

La prison et la fuite

Saïd Cheikh [photo] fut arrêté en Inde en 1994 alors qu’il était en mission d’enlèvement, dans le but d’échanger des touristes occidentaux contre des séparatistes cachemiris. L’ISI paya ses frais de justice, mais il fut quand même condamné à servir une longue peine dans une prison indienne. Alors qu’il était en prison, ses capacités naturelles lui permirent de devenir le leader de la vaste population musulmane qui y était enfermée. Selon son propres aveu, il "vécut pratiquement comme un parrain de la Mafia." On prétend qu’en 1999, les services de renseignements britanniques ont secrètement offert à Saïd l’amnistie et la possibilité de "vivre à Londres en homme libre" s’il acceptait de révéler ses liens avec al-Qaïda. Apparemment, il a refusé. Encore plus curieux, le Pittsburgh Tribune-Review suggéra en mars 2002 que "nombreux sont ceux qui pensent, dans le gouvernement Musharraf, que le pouvoir de Saïd Cheikh ne provient pas de l’ISI, mais de ses liens avec notre propre agence de la CIA. La théorie est que […] Saïd Cheikh a été acheté et rémunéré."

En décembre 1999, des terroristes ont détourné un avion d’Indian Airlines sur Kandahar, en Afghanistan. Après une impasse qui dura huit jours, les 155 otages furent relâchés en échange de Saïd et de trois autres terroristes pakistanais détenus par l’Inde. Il devait être déjà d’une grande valeur pour al-Qaïda, car le détournement semble avoir été largement financé et mené par eux. Saïd est resté plusieurs jours dans une pension de famille de Kandahar, s’entretenant avec le dirigeant taliban, le Mollah Mohammad Omar, et Oussama ben Laden. Puis un colonel de l’ISI l’a escorté jusqu’à un refuge au Pakistan. 

Saïd trouve de quoi s’occuper

Pendant ses deux années environ de liberté avant le 11-Septembre, Saïd était un terroriste très occupé. Selon Newsweek, Saïd, une fois au Pakistan, "vécut au grand jour — et dans l’opulence — dans un quartier riche de Lahore. Des sources américaines disent qu’il n’a pas fait grand chose pour cacher ses liens avec les organisations terroristes et qu’il a même participé à des réceptions luxueuses en compagnie d’officiels du gouvernement pakistanais." Le gouvernement des États-Unis en a déduit qu’il était un "agent protégé" de l’ISI. En fait, sa maison lui avait été donnée par l’ISI. Encore plus étonnant, les médias ont rapporté que Saïd a pu librement retourner en Grande-Bretagne, comme s’il avait accepté l’offre secrète d’amnistie des Britanniques. Il rendit visite à ses parents en Angleterre en 2000 et une autre fois au début de 2001. Les citoyens britanniques, kidnappés par Saïd en 1994, ont déclaré que la décision du gouvernement de ne pas le traduire en justice était une "honte" et un "scandale."

Il a été rapporté que Saïd a aidé les pirates de l’air à s’entraîner. Ceci s’est probablement passé en Afghanistan où il en a entraîné d’autres et où il se rendait régulièrement. Il aurait également aidé à concevoir pour al-Qaïda un système de communications sécurisées basé sur un réseau Internet crypté. "Son avenir dans le réseau semblait sans limite ; il y avait même des discussions pour qu’il succède un jour à ben Laden."

Mais au même moment, il passait une grande partie de son temps à travailler pour l’ISI. Il travaillait avec Ijaz Shah, un ancien officiel de l’ISI qui s’occupait de deux groupes terroristes, le général Mohammed Aziz Khan, lui aussi ancien chef-adjoint de l’ISI en charge des relations avec le Jaish-e-Mohammed, et le général de brigade Abdulhah, un ancien officier de l’ISI. Les autres officiers supérieurs de l’ISI le connaissaient bien. On ne connaît pas la part de travail qu’il a exécuté pour al-Qaïda sur les ordres de l’ISI.
Le rôle de Saïd dans les attentats du 11-Septembre est révélé pour la première fois

À partir de là, le complot du 11-Septembre d’al-Qaïda s’est mis en marche. Quelqu’un aux Émirats Arabes Unis, utilisant un faux nom, a transféré périodiquement des sommes d’argent, entre juin 2000 et la veille du 11-Septembre, aux pirates de l’air Mohammed Atta et Marwan al-Shehhi. L’identité de cette personne a été un sujet hautement controversé. Le 23 septembre 2001, il a d’abord été annoncé que les autorités recherchaient (finalement) Saïd Cheikh, sans autre explication. Le lendemain, il fut rapporté que le "financier" avait été retrouvé et qu’il utilisait le pseudonyme de "Mustapha Ahmed." Le 1er octobre 2001, le Guardian déclarait : "On pense que l’homme au centre du réseau financier est Cheikh Saïd, connu aussi sous le nom de Mustapha Mohammed Ahmed," mais il n’était pas clair à ce moment-là de qui il s’agissait. Le 6 octobre, CNN a révélé que "les enquêteurs américains pensent à présent que Cheikh Saïd, utilisant le pseudonyme de Mustapha Mohammed Ahmed, a envoyé plus de 100.000 dollars à Mohammed Atta à partir du Pakistan." Plus important encore, CNN a confirmé qu’il s’agissait en fait du même Saïd Cheikh qui avait été libéré d’une prison indienne en 1999.
Le général Mahmoud et l’ISI entrent dans la danse

Le 7 octobre 2001, le président pakistanais Musharraf [à gauche] limogea le chef de l’ISI — le général Mahmoud Ahmed [à droite]. Le lendemain, des quotidiens, surtout en Inde mais aussi au Pakistan, ont dit qu’il avait été licencié pour son rôle dans les attaques du 11-Septembre, ce qui a créé un véritable scandale. Par exemple, un quotidien pakistanais a déclaré que "le général Mahmoud Ahmed a été remplacé après que les enquêteurs du FBI aient établi des liens crédibles entre lui et Omar Cheikh, l’un des trois militants libérés en échange des passagers de l’avion d’Indian Airlines détourné en 1999 […] Des sources bien informées ont déclaré qu’il y avait suffisamment d’indices du côté des agences de renseignements étasuniennes selon lesquelles c’était le général Mahmoud qui avait donné l’instruction à Cheikh de transférer 100.000 dollars sur le compte de Mohammed Atta…" Des journaux indiens ont soutenu que les services secrets indiens avaient contribué à établir le lien. Pourtant, cette histoire explosive n’a pratiquement pas été mentionnée en Occident. Aux États-Unis, étonnamment, la seule référence se trouvait dans une brève du Wall Street Journal, signalant que "les autorités étasuniennes […] ont confirmé que 100.000 dollars avaient été transférés au pirate de l’air du WTC Mohammed Atta à partir du Pakistan par Ahmed Omar Cheikh, sur instruction du général Mahmoud." La plupart des autres comptes-rendus occidentaux expliquaient simplement que Mahmoud avait été licencié parce qu’il était trop proche des Talibans.

Si elle est véridique, cette histoire suggérerait fortement que l’ISI a joué un très grand rôle dans les attaques du 11-Septembre. Pourquoi un tel silence sur une histoire de cette importance ? On pourrait mettre sur le compte du scepticisme le fait que cette histoire était simplement de la propagande indienne. Mais une description plus large, détaillée ci-dessous, suggère qu’il y a quelque chose d’autre dans l’attitude des médias : une forte réticence à imprimer tout élément de preuve suggérant que le Pakistan se trouvait derrière les attentats du 11-Septembre.

La disparition soudaine et complète de Mahmoud semble tout aussi étrange. Il vivrait "virtuellement sous résidence surveillée," et a refusé de parler aux journalistes depuis son limogeage. D’autres anciens directeurs de l’ISI vivant au Pakistan et semblant soutenir encore plus les Talibans, continuent de s’exprimer haut et fort (comme le général Hamid Gul), et de nombreux autres officiers de l’ISI ont soutenu les Talibans dans une défiance apparente aux souhaits de Musharraf sans être assignés à résidence.
Détourner l’attention loin de Saïd

Non seulement Mahmoud est soudainement devenu persona non grata, mais maintenant qu’il est impliqué dans l’histoire de ce dernier, c’est aussi le cas de Saïd Cheikh. Il fut à nouveau mentionné comme le bailleur de fonds du 11-Septembre la veille des révélations sur Mahmoud, et soudainement, toute mention de son nom a disparu (à une exception près). Depuis cet instant, le FBI a mis en avant une flopée de suppléants pour l’identité de la personne jouant le rôle de trésorier du 11-Septembre. Cette histoire est trop complexe pour en donner ici tous les détails, mais le FBI et les médias, à tour de rôle, ont fait prendre la place de Saïd Cheikh par un Égyptien nommé Shaykh Saiid, un Saoudien nommé Sa’d Al-Sharif, que l’on dit être le beau-frère de ben Laden, un Kényan nommé Cheikh Sayyid el Masry, un Mustapha Ahmed al-Hawsawi ou al-Hisawi (suggérant qu’aucun pseudonyme n’était utilisé), un Saïd Cheikh al-Sharif , un Ali Abdul Aziz Ali (pour quelques-uns des transferts d’argent), etc. Plus récemment, le FBI a déclaré que le candidat le plus connu, Shaikh Saiid al-Sharif, n’existe pas en réalité, mais qu’il est probablement un mélange de Mustapha Ahmed al-Hisawi, Shaikh Saiid al-Masri et Saad al-Sharif. Newsweek, en donnant encore une autre variante de ce nom, Mustapha Ahmed Adin al-Husawi, déclare que cette personne "reste un mystère presque total" et personne n’est sûr de son nom ou même s’il s’agit d’une seule personne. (Notez que Saïd semble être un maître dans l’art du déguisement, comme on peut le voir à travers le nombre déconcertant de noms qui lui sont attribués par les médias : Cheikh Syed, Ahmed Omar Cheikh, Omar Cheikh, Cheikh Omar Saïd, Omar Saiid Cheikh, Cheikh Omar, etc. Il a ouvert des comptes en banque en utilisant beaucoup de variantes de son nom, ou même des noms sans aucune relation).

Tandis que le FBI et les médias ont mis en avant une série de noms à consonance remarquablement similaire à Saïd Cheikh ou aux pseudonymes qu’il utilisait, ils ont ignoré ou oublié les preuves solides qui lient Saïd Cheikh au financement du 11-Septembre. Examiner ces preuves signifierait confronter les liens entre Saïd et l’ISI, et la possibilité qu’il agissait sous les ordres de Mahmoud, ou même du président Musharraf.
Saïd remet de l’argent à Mohammed Atta en travaillant avec des personnalités de la pègre

Pendant les cinq années que Saïd a passées dans une prison indienne, il a noué des liens d’amitié avec quelques affreux personnages. Une de ces personnes était Aftab Ansari [photo]. Ansari est un gangster indien qui a été libéré sous caution vers la fin de l’année 1999 et qui a ensuite quitté le pays. De plus, Saïd a rencontré un prisonnier dénommé Asif Raza Khan, lui aussi libéré en 1999. Ansari a emménagé à Dubaï, aux Émirats Arabes Unis (E.A.U.), et a commencé à étendre son réseau criminel basé en Inde avec Asif Raza Khan et d’autres. Dès le début de 2001, ils avaient mis sur pied un réseau d’enlèvements. Ils devaient kidnapper de riches hommes d’affaires indiens et utiliser l’argent pour financer d’autres activités illégales. Saïd, leur ami commun, en s’appuyant sur son expertise préalable dans l’entraînement terroriste, fournissait la formation et les armes aux ravisseurs en échange d’un pourcentage sur les bénéfices. Le réseau criminel souterrain d’Ansari devait aussi aider l’ISI dans le déroulement d’attaques terroristes en territoire indien. 

Fin juillet 2001, un riche fabricant indien de chaussures fut kidnappé à Calcutta, en Inde. Au début du mois d’août, sa rançon fut payée au groupe d’Ansari et la victime fut libérée. Ansari a donné environ 100.000 dollars des quelques 830.000 dollars de la rançon à Saïd, qui les envoya au pirate de l’air Mohammed Atta. Une série de courriels récupérés montre que cet argent a été envoyé juste après le 11 août 2001.

Remarquez que ces 100.000 dollars représentent la même somme que ce que le directeur Mahmoud de l’ISI est supposé avoir demandé à Saïd d’envoyer à Atta. Toutefois, le timing de l’ordre de Mahmoud n’est pas connu. Il pourrait se rapporter à cette transaction de début août 2001 ou il pourrait faire référence aux quelques 100.000 dollars envoyés à Atta de Dubaï, entre juin et septembre 2000. Il y a probablement eu d’autres transactions, puisque l’on pense que les pirates de l’air ont dépensé entre 500.000 et 600.000 dollars aux États-Unis. Au moins 325.000 dollars provenaient de la personne utilisant le pseudonyme de "Moustafa Ahmed" et des variantes de ce nom. L’absence de régulations bancaires dans les Émirats Arabes Unis et le secret qui entoure le système moyen-oriental de transferts d’argent dit "hawala", a apparemment dissimulé les détails de ces autres transferts d’argent. Mais il semble logique que Saïd n’aurait pas envoyé qu’un seul transfert d’argent sur les ordres de Mahmoud et le reste de sa propre initiative. Saïd a probablement utilisé l’argent d’Ansari parce qu’il laisserait encore moins de traces qu’avec de l’argent d’un compte en banque régulier.

Le FBI a rapporté que de nombreux pirates de l’air sont passés par Dubaï et ont rencontré le grand argentier du 11-Septembre. Ils auraient reçu des cartes Visa, des chèques de voyage et de l’aide pour ouvrir des comptes en banque. Cela suggère encore davantage que Saïd était le trésorier puisqu’il faisait de fréquents voyages à Dubaï à cette période.
Le soutien du Pakistan au terrorisme

Pourquoi les services secrets pakistanais auraient-ils financé ouvertement quelqu’un comme Saïd ? La population du Pakistan ne représente qu’une fraction de son grand-rival, l’Inde, et dans une guerre conventionnelle, ils risqueraient de très mal s’en tirer. Les deux pays se sont livrés plusieurs guerres pour le territoire du Cachemire qu’ils se disputent. C’est parce que l’armée pakistanaise ne peut pas rivaliser avec l’Inde au Cachemire qu’il a eu recours à des attaques de guérilla en utilisant des terroristes musulmans radicaux pour compenser la faiblesse de ses rangs. L’ISI dirige les groupes terroristes qui combattent au Cachemire, mais il essaye de garder un certain niveau de distance et des arguments plausibles pour le nier.

On soutient généralement que les groupes terroristes qui combattent au Cachemire n’ont rien à voir avec les autres groupes terroristes qui combattent d’autres ennemis de l’Islam à travers le monde. Cependant, cette distinction n’existe pas dans la réalité. Par exemple, le chef terroriste Maulana Massoud Azhar [photo] a été libéré avec l’aide d’al-Qaïda dans le même échange qui libéra Saïd lors du détournement d’avion de 1999. Azhar est rapidement retourné au Pakistan en janvier 2000, mais n’a pas fait l’objet d’une arrestation. Au lieu de cela, quelques jours après avoir été libéré, il a déclaré sous les acclamations d’une foule de 10.000 supporteurs pakistanais : "Je suis venu ici parce que mon devoir est de vous dire que les musulmans ne devraient pas reposer en paix tant que nous n’aurons pas détruit l’Amérique et l’Inde." Puis il a fait une tournée de plusieurs semaines au Pakistan sous la protection de l’ISI. Saïd était devenu proche d’Azhar en prison indienne. Au début de l’année 2000, Saïd et l’ISI ont aidé Azhar à former un groupe terroriste, le Jaish-e-Mohammed, et Azhar se retrouva rapidement derrière des actes terroristes, essentiellement au Cachemire. Lors de ses nombreuses attaques, le Jaish-e-Mohammed a travaillé avec l’ISI, Saïd et Azhar. Par exemple, peu après l’attentat à la bombe d’octobre 2001 au Cachemire, les services de renseignements indiens ont soutenu que le président pakistanais Musharraf avait reçu l’enregistrement d’un appel téléphonique entre le chef du Jaish-e-Mohammed, Maulana Massoud Azhar et le Directeur Mahmoud, dans lequel Azhar rapportait que l’attaque à la bombe avait été un "succès." Au début de janvier 2002, alors que le FBI cherchait à questionner Azhar, un officiel pakistanais fit remarquer que "les Américains sont conscients qu’Azhar a souvent rencontré ben Laden et ils sont convaincus qu’il peut leur donner des informations importantes sur les actuelles allées et venues de ben Laden, et même sur les attentats du 11-Septembre."

L’ISI, principalement par l’intermédiaire de ces groupes terroristes, a des liens profonds avec al-Qaïda. En 1993, ce même Azhar a aidé al-Qaïda à entraîner et financer les forces de seigneurs de guerre somaliens pour qu’elles puissent tuer les soldats étasuniens stationnés en Somalie. Ces attaques forcèrent les États-Unis à se retirer de ce pays. Pendant des années, l’ISI a fait s’entraîner des groupes terroristes cachemiris comme le Jaish-e-Mohammed dans les mêmes camps d’entraînement afghans utilisés par ben Laden. En fait, lorsque Clinton envoya des missiles pour tuer ben Laden dans l’un de ses camps d’entraînement en août 1998, les missiles tuèrent accidentellement cinq officiers de l’ISI et une vingtaine de leurs recrues.
Protéger ben Laden

Le gouvernement pakistanais a non seulement aidé al-Qaïda, mais il a contribué à garder ben Laden en vie. Le bruit a largement couru que ben Laden souffr[ait] de sévères problèmes médicaux. Le 2 juillet 2001, un quotidien indien rapportait que "ben Laden, qui souffre de déficience rénale, a régulièrement été placé sous dialyse dans un hôpital militaire de Peshawar à la connaissance et avec l’approbation de l’Inter-Services Intelligence (ISI), voire [du président pakistanais] Musharraf lui-même." La très respectée lettre d’information sur les renseignements, Jane’s Intelligence Digest, signala plus tard la même histoire et n’était pas loin de la confirmer : "Aucun [de ces détails] ne sera inhabituel pour les agents des services de renseignements étasuniens qui ont compilé des rapports détaillés sur ces activités présumées." CBS rapporta plus tard que ben Laden avait reçu un traitement médical d’urgence au Pakistan la veille du 11-Septembre. Il est passé discrètement dans un hôpital militaire de Rawalpindi pour une dialyse. Des forces de l’armée pakistanaise ont veillé sur lui. Elles ont aussi remplacé tout le personnel médical habituel du service d’urologie et envoyé une équipe secrète pour les remplacer. L’article du Jane’s ajoutait : "Il apparaît clairement que les Talibans et al-Qaïda auraient eu des difficultés à continuer l’un et l’autre de fonctionner — notamment les activités terroristes de ces derniers — sans une aide et un soutien substantiels du [Pakistan]."

Le refuge de ben Laden en Afghanistan n’aurait sans aucun doute pas pu exister sans l’ISI. Deux jours avant le 11-Septembre, les Talibans ont anticipé une réaction violente post-11-Septembre en éliminant leur principal ennemi. Deux hommes se faisant passer pour des journalistes assassinèrent le chef de l’Alliance du Nord, le commandant Ahmed Shah Massoud, le seul leader de l’opposition disposant d’un large soutient populaire en Afghanistan. Ses assassins entretenaient des liens tant avec al-Qaïda que l’ISI. L’armée des Talibans s’était amassée depuis des semaines en vue d’une attaque contre l’Alliance du Nord, mais n’attaqua que plusieurs heures après l’assassinat de Massoud. Une grande partie de cette force était constituée en fait de soldats pakistanais. Lorsque les États-Unis attaquèrent l’Afghanistan après le 11-Septembre, l’ISI a soutenu en secret les Talibans avec des conseillers militaires et des chargements d’armes, malgré leur promesse faites aux États-Unis de ne rien faire. Un diplomate occidental anonyme a déclaré plus tard que "nous n’avons pas pleinement compris l’importance du rôle du Pakistan dans le soutien aux Talibans, jusqu’à ce que leurs hommes se retirent et que les choses deviennent rapidement infernales pour les Talibans." Mais la raison pour laquelle on ne l’a pas compris reste un mystère. En juin 2001, des journalistes de l’UPI ont noté que "malgré les démentis officiels du Pakistan, les Talibans sont totalement dépendants de l’aide pakistanaise. Ceci a été vérifié sur le terrain par l’UPI. Tout, de l’eau en bouteille au carburant, de l’essence au kérosène, et des équipements téléphoniques aux fournitures militaires, vient du Pakistan."

Une curieuse visite

Les relations entre les États-Unis et l’ISI sont difficiles à sonder. Le 4 septembre 2001, le directeur de l’ISI Mahmoud Ahmed est arrivé à Washington DC. Le 10 septembre, un journal pakistanais rapportait cette visite, déclarant qu’elle avait "déclenché des spéculations sur le programme de ses rencontres mystérieuses au Pentagone et au Conseil de sécurité nationale," ainsi que des rendez-vous avec le directeur de la CIA George Tenet, de hauts fonctionnaires non spécifiés de la Maison Blanche et du Pentagone, et sa "plus importante réunion" avec Mark Grossman, le sous-secrétaire d’État aux affaires politiques. Cet article suggérait que "bien sûr, Oussama ben Laden" était au centre de certaines discussions. De façon prophétique, l’article ajoutait que "ce qu’il y a de plus intéressant avec sa visite, c’est l’historique de tels déplacements. La dernière fois que [son] prédécesseur était là, la politique intérieure [pakistanaise] fut chamboulée en quelques jours. Le fait que ce ne soit pas la première visite de Mahmoud au cours des trois derniers mois montre l’urgence des pourparlers en cours." En mai 2001, George Tenet et Richard Armitage (le secrétaire d’État adjoint) s’étaient rendus en Asie du Sud. On ne sait pas s’ils y ont rencontré Mahmoud ou qui que ce soit d’autre à l’ISI, mais selon des comptes-rendus de presse crédibles, Tenet a eu des entretiens "exceptionnellement longs" avec le président Musharraf. Il est intéressant aussi de noter qu’Armitage est connu pour son "large cercle d’amis dans l’armée pakistanaise et dans l’ISI," de même que pour ses liens dans l’affaire "Iran-Contra."

Évidemment, tout le monde sait que la politique s’est retrouvée "sans dessus dessous" le lendemain de l’article du Karachi News du 10 septembre 2001. Mais ce que peu de gens savent, c’est que le matin du 11-Septembre, le général Mahmoud était à une réunion de petit-déjeuner au Capitole en compagnie des présidents des commissions du renseignement de la Chambre et du Sénat, le sénateur Bob Graham (Dém.) [à gauche] et le député Porter Goss (Rép.) [à droite]. La rencontre est censée avoir duré au moins jusqu’à ce que le deuxième avion percute le World Trade Center. Goss a admis lui-même avoir été un vétéran de la branche des opérations clandestines de la CIA pendant dix ans. Goss et Graham seront plus tard les présidents de l’enquête conjointe du Congrès sur les attentats du 11-Septembre, et Goss fit notamment les gros titres pour avoir déclaré qu’il n’y avait pas de "preuve probante" indiquant que le gouvernement avait suffisamment d’informations préalables pour éviter les attentats du 11-Septembre. Étaient aussi présents à cette rencontre le sénateur John Kyl (Rép.) [au centre] et l’ambassadeur du Pakistan aux États-Unis, Maleeha Lodhi (on notera que toutes ou pratiquement toutes les personnes présentes à cette rencontre ont également rencontré le général Mahmoud au Pakistan quelques semaines auparavant). Le sénateur Graham a déclaré plus tard à propos de cette rencontre : "Nous parlions de terrorisme, spécifiquement du terrorisme généré en Afghanistan," et le New York Times mentionna que ben Laden fut spécifiquement évoqué dans la discussion. Le fait que ces personnes se soient rencontrées au moment des attaques est pour le moins une étrange coïncidence, sans parler du sujet de leur conversation !

Les 12 et 13 septembre, le général Mahmoud a rencontré le secrétaire d’État adjoint Richard Armitage, le sénateur Joseph Biden, président de la commission des relations étrangères du Sénat, et le secrétaire d’État Colin Powell. Un accord sur la collaboration du Pakistan dans la toute nouvelle "guerre contre la terreur" fut négocié entre Mahmoud et Armitage. Toutes ces rencontres ont coordonné la réponse du Pakistan au 11-Septembre. N’est-il pas étrange que les termes de l’engagement du Pakistan à combattre al-Qaïda soient négociés avec l’homme qui aurait donné l’ordre d’envoyer 100.000 dollars aux pirates de l’air du 11-Septembre ?

Qu’arriverait-il si Saïd racontait tout ce qu’il savait ?

Saïd continue de vivre au grand jour au Pakistan

Dans les jours juste avant le 11-Septembre, une vague de transferts de fonds s’est opérée entre le trésorier du 11-Septembre aux Émirats Arabes Unis — probablement Saïd — et les pirates de l’air. Entre le 6 et le 10 septembre, 26.315 dollars furent renvoyés par les pirates de l’air vers les Émirats — les restes de l’argent du complot du 11-Septembre. Le 11-Septembre, dans les heures précédant les attaques, le trésorier a transféré 40.871 dollars de ses comptes bancaires aux EAU sur celui de sa carte Visa, et a pris un vol d’avion des Émirats vers le Pakistan. On trouve les enregistrements de six de ses retraits à Karachi le 13 septembre, puis on perd sa trace. Saïd [photo] a déclaré plus tard avoir rencontré Oussama ben Laden en Afghanistan quelques jours après le 11-Septembre (mais n’a rien dit sur un quelconque rôle dans le 11-Septembre). 

Saïd continua ensuite de vivre au grand jour dans sa maison de l’ISI à Lahore, au Pakistan. On le "voyait fréquemment" à des fêtes locales organisées par des responsables du gouvernement et "ne faisait pas mystère" de ses allées et venues. En janvier 2002, il célébra la naissance de son enfant lors d’une fête qu’il donna en ville. On suggéra après le 11-Septembre qu’il servait d’intermédiaire entre ben Laden et l’ISI, ce qui est parfaitement plausible compte tenu de son implication dans les deux groupes. Qui plus est, "on pense qu’il a aidé à réaliser la dernière interview enregistrée de ben Laden" au début de 2002.

Pendant ce temps, les partenariats entre Saïd et l’ISI d’un côté, et Ansari et son réseau criminel indien de l’autre, ont continué de s’avérer profitables et productifs. Le 1er octobre 2001, une attaque suicide au camion piégé contre l’assemblée parlementaire de province du Cachemire sous contrôle indien, tua 36 personnes. Le 13 décembre 2001, l’immeuble du parlement à New Delhi a été attaqué par des terroristes. Quatorze personnes, dont les cinq assaillants, y trouvèrent la mort. Le 22 janvier 2002, un groupe de policiers indiens, pour la plupart non-armés et qui se trouvait à proximité de l’immeuble des services d’information américains à Calcutta, a été attaqué par des hommes armés ; quatre policiers furent tués et 21 personnes blessées. Il semble que Saïd et Ansari se trouvaient derrière toutes ces attaques. Ansari a même appelé de Dubaï pour revendiquer l’attaque de Calcutta. Le Jaish-e-Mohammed, le groupe de Maulana Massoud Azhar, est aussi impliqué dans ces attaques.

Une justice lente

Comme mentionné précédemment, il fut d’abord rapporté que les autorités recherchaient Saïd le 23 septembre 2001. En réalité, il apparaît que les services de renseignements britanniques ont commencé à demander une assistance légale pour attraper Saïd Cheikh dans le courant du mois d’août 2001. Il n’est pas clair s’ils commençaient enfin à le punir pour l’enlèvement de Britanniques en 1994 ou si cela était encouragé par une quelconque nouvelle activité. Le rôle de Saïd dans le 11-Septembre commença à être signalé fin septembre et début d’octobre, mais un magazine indien aura noté que "curieusement, il semble y avoir eu peu de pression internationale sur le Pakistan pour le livrer."

L’étrange lenteur à attraper Saïd se poursuivit. En novembre 2001, un grand jury étasunien a finalement inculpé discrètement Saïd Cheikh pour l’enlèvement d’un citoyen étasunien sept ans auparavant. Les États-Unis ont soutenu par la suite qu’ils avaient demandé de l’aide au Pakistan en novembre 2001 afin de retrouver Saïd. Cependant, il a fallu jusqu’au 9 janvier 2002 à Wendy Chamberlin, l’ambassadrice des États-Unis au Pakistan, pour demander officiellement l’aide du gouvernement pakistanais dans l’arrestation et l’extradition de Saïd. Ce dernier continua d’être vu faisant la fête avec des officiels du gouvernement pakistanais une bonne partie de janvier 2002. Le Los Angeles Times rapporta plus tard qu’en février, Saïd "se déplaça au Pakistan sans entraves apparentes de la part des autorités." Le London Times déclara : "Il est inconcevable que les autorités pakistanaises ne sachent pas où il se trouvait" avant cette date. Il fallut attendre les événements relatifs à Daniel Pearl pour que le Pakistan "découvre" enfin l’endroit où se trouvait Saïd.

Intervient Daniel Pearl… et Robert Mueller

Pendant ce temps, Saïd, toujours très occupé, prenait part à un nouvel enlèvement. La cible était le journaliste Daniel Pearl [photo] du Wall Street Journal. Pearl s’était passionné pour une quantité d’histoires impliquant l’ISI. Le 4 décembre 2001, il rapporta des liens entre l’ISI et une organisation pakistanaise qui travaillait à livrer des secrets nucléaires à ben Laden avant le 11-Septembre. Quelques jours plus tard, il rapporta que le Jaish-e-Mohammed avait toujours son bureau d’ouvert et des comptes bancaires actifs, même après que le président Musharraf ait prétendu avoir interdit ce groupe. Il commença à enquêter sur les liens entre Richard Reid, l’homme aux chaussures explosives, et des militants pakistanais liés à l’ISI ; à enquêter sur Dawood Ibrahim, un terroriste et gangster puissant protégé par l’ISI ; et pourrait avoir aussi enquêté sur le soutien et l’entraînement apporté à l’ISI par les États-Unis. L’ex-agent de la CIA Robert Baer a déclaré par la suite qu’il participait à une enquête avec Pearl sur le cerveau du 11-Septembre, Khalid Cheikh Mohammed. Il a été suggéré plus tard que Mohammed était le cerveau derrière la tentative d’attentat à la chaussure piégée de Reid, et qu’il avait des liens aussi bien avec des gangsters pakistanais qu’avec l’ISI, ce qui tendrait à faire coïncider certaines de ces explications. Saïd, le kidnappeur, disait de Pearl que "c’est son hyperactivité qui a éveillé notre intérêt."

La tentative d’attirer Pearl dans une situation où il pourrait être kidnappé a démarré le 11 janvier 2002. Le 22 janvier, le directeur du FBI Robert Mueller s’est rendu en Inde où des enquêteurs indiens l’informèrent que Saïd Cheikh avait envoyé de l’argent provenant de rançons au pirate de l’air Mohammed Atta aux États-Unis. Cette histoire a dès lors éclaté dans la presse, étant même relayée aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Le 23 janvier, Saïd a aidé à kidnapper le journaliste Daniel Pearl. Toujours le 23 janvier, l’associé criminel de Saïd, Aftab Ansari, fut placé sous surveillance à Dubaï, aux Émirats Arabes Unis. Le lendemain, Mueller se rendit au Pakistan et discuta de Saïd lors d’une rencontre précédemment fixée avec le président Musharraf. Apparemment, le rôle de Saïd dans l’enlèvement de Pearl n’était pas encore connu. Mueller s’est ensuite envolé pour Dubaï, sur le chemin du retour aux États-Unis, pour forcer le gouvernement des Émirats à arrêter Ansari et l’extrader vers l’Inde. Ansari fut arrêté le 5 février et extradé quatre jours plus tard.

Le président pakistanais Musharraf a dû décider que Saïd en savait trop et qu’il devait mourir avant de pouvoir être extradé vers les États-Unis. Autour du 31 janvier 2002, Daniel Pearl fut assassiné par ses ravisseurs. Selon les enquêteurs de la police, "il y avait au moins huit à dix personnes présentes sur la scène du crime," et au moins 15 personnes ayant participé à cet enlèvement et ce meurtre. "Malgré l’émission d’une série de revendications politiques peu après l’enlèvement de Pearl il y a quatre semaines, il semble clair désormais que les ravisseurs aient planifié de tuer Pearl depuis le début." Musharraf a même déclaré avec audace que "Daniel Pearl était peut-être trop curieux. Un journaliste devrait avoir conscience des dangers à s’embarquer dans des zones dangereuses. Il s’est malheureusement trop impliqué" dans le "jeu des renseignements." En plus de pouvoir éliminer le trop curieux Pearl, Musharraf pouvait punir en même temps Saïd pour s’assurer qu’il resterait silencieux sur les liens entre l’ISI et le 11-Septembre.

Le moment choisi par Mueller pour ses visites est tout à fait curieux. Après des mois sans avoir fait grand-chose pour attraper Saïd, Mueller voyage soudain dans toute l’Asie, et Saïd et Ansari sont tous les deux arrêtés en quelques jours ! Mueller a-t-il agi avec Musharraf pour réduire Saïd au silence, de sorte que les informations indiennes sur l’implication de Saïd dans le 11-Septembre puissent être anéanties ? Comme démontré ci-dessous, le gouvernement des États-Unis a agi dès lors comme si c’était le cas.

Le piège se referme

Pour capturer Saïd, il semble que la police ait rassemblé tous les membres de sa famille et probablement menacé de les tuer ou de leur faire du mal à moins qu’il ne se rende. Le 5 février, Saïd ne s’est pas livré à la police, mais à son chef de l’ISI, Ijaz Shah. Pendant la semaine qui a suivi, Saïd et l’ISI ont conclu "un accord du minimum qu’il dirait sur le soutien de l’ISI aux groupes terroristes au Cachemire et au Pakistan, en échange de ne pas être extradé vers les États-Unis. Ni la police pakistanaise, ni l’ambassade américaine, ni le FBI qui se trouvait à Islamabad pour enquêter sur l’enlèvement, n’ont été informés du fait que Saïd étaient ‘retenu’ par l’ISI durant cette période." Pendant ce temps, le président Musharraf voyageait aux États-Unis. Le journaliste Seymour Hersh prétend que Musharraf savait que Saïd était retenu par l’ISI, mais qu’il soutenait publiquement ne rien savoir.

"Une fois l’accord passé, c’est un Saïd Cheikh effronté qui s’est rendu à la police, leur parlant de la capture de Pearl, mais en les trompant sur tous les faits possibles — y compris sur son lien avec l’ISI."

Quand le FBI l’a questionné sur ses liens avec l’ISI, Saïd a répondu : "Je ne discuterai pas de ce sujet […] Je ne veux pas que ma famille soit tuée." Il a ajouté mystérieusement : "Je connais des gens au gouvernement et ils me connaissent ainsi que mon travail." Il a admis ses liens avec Ansari, tout comme Ansari a admis plus tard ses liens avec Saïd et l’ISI, mais tous deux ont refusé de discuter du 11-Septembre.
La reddition de Saïd fut rendue publique le 13 février. Il avoua ensuite le meurtre de Daniel Pearl [photo].

Pourtant, comme le rapporte Newsweek, il est resté "confiant, et même arrogant." Il a dit à ses interrogateurs qu’il était "certain" de ne pas être extradé vers les États-Unis et qu’il ne passerait pas plus de "trois ou quatre années" dans une prison pakistanaise. Plusieurs autres personnes furent arrêtées pour leur participation au meurtre de Pearl. Comme Saïd, la plupart avaient des liens à la fois avec l’ISI et al-Qaïda. Il y en a même un qui s’est vanté d’avoir voyagé une fois à bord de l’avion personnel de ben Laden.

Trahison

Mais Saïd [photo] et les autres se sont fait avoir. Musharraf n’avait pas l’intention d’extrader Saïd vers les États-Unis. L’ambassadeur américain au Pakistan a même rapporté que Musharraf avait dit en privé : "Je préférerais le pendre moi-même" que de l’extrader. Il était tout simplement trop risqué de le garder en vie ; ses liens à la fois avec l’ISI et les pirates du 11-Septembre étaient trop évidents. Comme l’écrivait le Washington Post, "[L'ISI] est une maison des horreurs qui n’attend que d’être grande ouverte. Saïd a des choses à raconter." L’accusation a donc demandé la peine de mort pour Saïd, non une peine légère. Saïd revint sur sa confession. Le 5 avril, dans un article intitulé "Une issue certaine dans le procès Pearl : des peines de mort sont attendues, malgré le manque de preuves," NBC a rapporté que "certains dans le gouvernement pakistanais sont aussi très inquiets de ce que Saïd pourrait dire devant le tribunal. Son organisation et d’autres groupes militants du coin ont des liens avec l’agence des services secrets pakistanais [l'ISI]. Certains s’inquiètent qu’il puisse essayer de mêler cette agence gouvernementale dans l’affaire Pearl, ou d’autres affaires douteuses qui pourraient être pour le moins embarrassantes, voire pire."

Le 3 mars [2002], le secrétaire d’État Colin Powell a exclu tout lien entre "des éléments de l’ISI" et les meurtriers du journaliste Daniel Pearl. Le Guardian a été l’une des rares voix à interpeller Powell sur ce mensonge apparent. Ils qualifièrent le commentaire de Powell de "choquant", étant donné les preuves accablantes que le suspect principal, Saïd Cheikh, travaillait pour l’ISI : "S’il était extradé à Washington et se décidait à parler, toute l’histoire serait dévoilée. Sa famille a peur. Ils pensent que Saïd pourrait être traduit devant une cour d’exception et être exécuté pour empêcher que l’identité de ses associés ne soit révélée." Une semaine avant la remarque de Powell, même son collègue à la Défense Donald Rumsfeld, "a fait état de rapports indiquant qu’Omar Cheikh pourrait avoir été un ‘agent’" de l’ISI.

Amnésie collective

Compte tenu de tout ce qui précède, on pourrait penser que l’histoire des liens entre les meurtriers de Daniel Pearl, à la fois avec l’ISI et les pirates de l’air du 11-Septembre, ferait l’objet des gros titres à la Une de la presse. Mais en dehors de l’Inde et du Pakistan, les médias ont généralement réagi comme Colin Powell. La plupart des comptes-rendus dans la presse ont négligé de mentionner les liens de Saïd avec l’ISI, al-Qaïda et le 11-Septembre. Mais encore plus étrange, sont les comptes-rendus qui ne rapportent que l’un des rôles de Saïd et pas les autres, comme si les différents rôles de Saïd avaient été tenus par des personnes totalement différentes. Au cours des quelques mois qui suivirent, au moins 12 articles américains ou britanniques ont mentionné les liens entre Saïd et al-Qaïda, y compris son financement du 11-Septembre, et au moins 16 articles ont mentionné ses liens avec l’ISI. Mais seulement trois articles suggéraient que Saïd aurait pu être lié aux deux groupes à la fois, et un seul d’entre eux mentionnait qu’il pourrait être impliqué en même temps dans l’ISI, al-Qaïda et le financement du 11-Septembre.

Le procès

Les efforts pour éliminer Saïd et oublier le passé ont continué leur chemin. Fin février, le Time a rapporté que le deuxième plus haut responsable taliban détenu aux États-Unis, le Mollah Haji Abdul Samat Khaksar, avait attendu pendant des mois pour être interrogé par la CIA. Même deux semaines après que le Time ait informé les officiels américains de ses intentions de parler, personne ne s’est préoccupé de procéder à un véritable entretien. Le Time a fait remarquer qu’ "il prétend avoir des informations sur les liens entre al-Qaïda et l’ISI." En mars, le rédacteur en chef d’un important quotidien pakistanais a dû s’enfuir du pays après avoir été menacé par l’ISI. Son article rapportait les liens entre Saïd, l’ISI et les récentes attaques au Cachemire et contre le parlement indien à Delhi.

Le procès de Saïd débuta en avril. Il fut rendu par un tribunal secret "antiterroriste" connu pour ses juges triés sur le volet et s’est déroulé dans un bunker situé sous une prison [photo]. De plus, aucun journaliste n’a été autorisé à y assister. "La peur plane lourdement sur le tribunal," a rapporté un journal. Le lieu a dû changer trois fois à cause de menaces d’attentats à la bombe et de problèmes de sécurité. Le juge du procès a également changé trois fois. Selon la loi, le procès devait se terminer dans les sept jours, pourtant il a duré plus de trois mois. "Les experts légaux ont d’abord refusé d’assister à l’exhumation ordonnée par le tribunal," de peur d’être assassinés. Saïd a lui-même menacé le juge : "Je vais bien voir si celui qui veut me tuer me tuera en premier, ou s’il se fera tué lui-même." Le témoin clé était censé être un chauffeur de taxi, mais se révéla être un chef de la police. Immédiatement après le procès, le gouvernement a annoncé que de nouveaux suspects et de nouvelles preuves contredisaient la sentence de Saïd. La police pakistanaise et les agents du renseignement ont déclaré que l’un de ces nouveaux suspects était le véritable cerveau du meurtre de Pearl (le rôle de Saïd ayant été d’attirer Pearl dans le piège). Mais les "arrestations se sont produites lorsque le procès était déjà dans sa phase finale, et la confirmation officielle de ces arrestations décisives aurait fait complètement dérailler le dossier d’accusation," a déclaré un responsable de la police. Quand le verdict fut prononcé le 15 juillet, Saïd, en tant que "cerveau" présumé, a évidemment été condamné à mort, et trois autres personnes furent condamnées à la prison à vie. Saïd a fait appel de la décision mais un second procès n’a toujours pas commencé.

Les réactions

Les gouvernements américain et britannique ont approuvé les condamnations. Le porte-parole de la Maison Blanche, Ari Fleisher, a déclaré que "l’administration Bush approuve le verdict pakistanais dans cette affaire […] Daniel Pearl fut brutalement exécuté, et le système judiciaire […] du Pakistan a désormais statué. Ceci constitue un nouvel exemple qui démontre le leadership du Pakistan dans la guerre contre la terreur." En fait, "l’affaire menée par le gouvernement reposait largement sur les éléments techniques du FBI." Le 16 mai, le corps de Pearl fut retrouvé et identifié, mais le FBI n’a pas officiellement publié les résultats ADN parce que la confirmation officielle aurait impliqué un nouveau procès. Les officiels pakistanais admettent qu’ils ont attendu jusqu’après le verdict pour publier les résultats. Il semble donc que les États-Unis furent les complices d’une sentence rapide dans une parodie de tribunal.

Les médias traditionnels ont glissé davantage dans l’amnésie concernant les liens de Saïd [photo]. L’histoire de la condamnation a fait les gros titres et il y avait matière à publier de longues enquêtes de fond sur cette affaire et même des articles complets spécialement sur Saïd. Toutefois, aucun article aux États-Unis n’a mentionné ses liens avec al-Qaïda ou l’ISI, et encore moins ceux avec le 11-Septembre. En comparaison, en Grande-Bretagne, des articles ont relié Saïd à l’ISI, à al-Qaïda, aux attentats du 11-Septembre, ou à certaines combinaisons des trois (à une exception près). De nombreux journaux britanniques ont aussi fortement remis en doute la justice dans ce verdict, tandis que seul le Washington Post l’a fait aux États-Unis. Ainsi que l’a délicatement écrit le Wall Street Journal : "L’accusation a surmonté certaines faiblesses significatives dans le procès afin d’obtenir la condamnation."

Un mois après le verdict, un article remarquable dans Vanity Fair a exploré tous les liens de Saïd, mais l’article semble n’avoir eu aucun impact. Dans les mois suivants, les liens de Saïd semblent avoir été oubliés même par les médias britanniques. Tout récemment, il a été suggéré que le cerveau du 11-Septembre, Khalid Cheikh Mohammed, était aussi le cerveau du meurtre de Daniel Pearl, et qu’il aurait même coupé la gorge de Pearl lui-même. Ceci ne démontre pas seulement qu’al-Qaïda a agi au profit de l’ISI en réduisant Pearl au silence, mais permet aussi de confirmer la théorie selon laquelle Mohammed a été soutenu par l’ISI. Étant donné que Mohammed a été "lié à pratiquement toutes les attaques contre les États-Unis depuis l’attentat à la bombe contre le World Trade Center en 1993," cela soulève en retour la possibilité que l’ISI ait aussi été impliqué dans toutes ces attaques, du moins en ne contribuant pas à arrêter Mohammed.

L’ISI a-t-elle été bâillonnée ? – Non !

Musharraf [photo] a été salué pour avoir viré le directeur Mahmoud de l’ISI, et fut régulièrement présenté comme une personnalité pro-occidentale essayant de déloger les factions pro-terroristes de l’ISI. Mais l’Observer a appelé cela "le mythe du bon général Musharraf." Le 12 janvier 2002, face à la pression américaine, Musharraf a prononcé un vigoureux discours condamnant l’extrémisme islamique, et arrêta environ 2.000 extrémistes dans le même temps. Pourtant, à la fin du mois, au moins 800 d’entre eux avaient été discrètement libérés. Depuis lors, "quasiment tous" ceux qui avaient été arrêtés furent relâchés. Même les plus importants chefs terroristes ont été libérés, comme Maulana Masoud Azhar, le leader du Jaish-e-Mohammed. Il est à noter que les États-Unis n’ont pas protesté malgré le rôle d’Azhar dans l’assassinat de soldats américains en Somalie et d’autres actes terroristes. D’anciennes organisations terroristes sont à nouveau en pleine activité, souvent sous de nouveaux noms. Les réformes ont été abandonnées. Comme l’a déclaré un expert américain de la région, "la question n’est plus de savoir si le Pakistan avance ou recule. La question est de savoir à quelle vitesse le Pakistan revient en arrière."
Tant d’autres pays — l’Argentine, la Grande-Bretagne, les Îles Caïmans, l’Égypte, la France, l’Allemagne, Israël, l’Italie, la Jordanie, le Maroc, la Russie et même un ministre taliban — ont prévenu les États-Unis d’une attaque imminente (voir l’essai "Ils ont essayé de nous prévenir"). Comment est-il possible que le Pakistan, à la meilleure place pour être au courant, n’ait pas lancé de mise en garde ? Si Musharraf contrôle l’ISI, alors comment peut-il ne pas avoir été au courant de l’attentat du 11-Septembre ? Et si ce n’est pas le cas et qu’il n’était pas au courant, alors quel genre de leader est-il ?

Le gouvernement et les médias américains ont fait preuve d’une étonnante capacité à fermer les yeux dès lors que le Pakistan était en cause. Par exemple, fin septembre 2001, des officiels pakistanais se sont rendus en Afghanistan et ont secrètement conseillé aux Talibans de ne pas livrer ben Laden, mais de résister et combattre les États-Unis. En novembre 2001, il a été rapporté que les États-Unis se reposaient principalement sur l’ISI comme source de renseignements dans la guerre contre les Talibans, alors même que l’ISI soutenait secrètement les Talibans en leur fournissant des provisions et des conseillers militaires. Le même mois, les États-Unis autorisèrent le Pakistan à transporter par avion des milliers de ses soldats qui avaient combattu aux côtés des Talibans hors de la ville afghane assiégée de Kunduz. Ce faisant, un grand nombre de Talibans et de leaders d’al-Qaïda furent "accidentellement" évacués du pays par la même occasion. Un officiel américain a précisé que les États-Unis étaient censés pouvoir interroger les chefs talibans lorsqu’ils arrivaient au Pakistan, mais ne l’ont pas pu. Cela suggère tout au moins que la présence des Talibans était loin d’être un accident. Il a été évoqué récemment que même des membres de la famille proche de ben Laden avaient été exfiltrés.

Un éditorial de l’United Press International stipulait que "des terroristes d’al-Qaïda se sont depuis longtemps dispersés profondément à l’intérieur du Pakistan et du Cachemire sous contrôle pakistanais, où ils bénéficient de la protection de [l'ISI] […] Ce qu’on ne dit pas, c’est que le Pakistan est le nouvel Afghanistan, un sanctuaire privilégié pour des centaines de combattants d’al-Qaïda et d’agents talibans. Certaines estimations vont jusqu’à évoquer le chiffre de 5.000 personnes […] La relation entre le Pakistan et al-Qaïda est claire pour tout le monde, sauf pour ceux dépourvus de compréhension géopolitique." D’importants dirigeants talibans recherchés par les États-Unis ont vécu au grand jour dans des villes pakistanaises et pourtant les États-Unis ne font rien à leur sujet. Il est largement considéré qu’Oussama ben Laden, Khalid Cheikh Mohammed, et la plupart des principaux leaders d’al-Qaïda sont soupçonnés de vivre au Pakistan sous protection de l’ISI, parfois à la vue de tous et dans le luxe. Le plus souvent, les efforts du Pakistan pour les retrouver se sont surtout révélés être de la comédie. Mais pourtant, la situation ne change pas. A titre d’exemple du genre de réaction apparemment inexplicable de Bush face au terrorisme au Pakistan, le groupe d’Azhar, le Jaish-e-Mohammed, a eu ses avoirs gelés peu après le 11-Septembre, mais le groupe a simplement changé de nom et plus d’un an plus tard, les États-Unis n’ont pas gelé les actifs de ce "nouveau" groupe.

Le Pakistan possède des armes atomiques. Depuis 1997, le Pakistan a secrètement approvisionné la Corée du Nord en technologie nucléaire, en échange de technologie sur les missiles à longue portée. Seymour Hersh a suggéré qu’il est possible que le Pakistan fournisse également d’autres pays en technologie nucléaire. Ce lien entre le Pakistan et la Corée du Nord était déjà connu à la fin de l’administration Clinton, mais ni Clinton ni Bush n’y ont mis fin. Selon les termes du Guardian : "Si la ‘guerre contre la terreur’ de George Bush était un tant soit peu rationnelle, voire vaguement réfléchie, sa prochaine cible pourrait être alors le Pakistan, et non l’Irak. Il est important de noter que les États-Unis n’ont pas de légitimité à attaquer de manière préventive et unilatérale l’un ou l’autre de ces pays — ou n’importe quel autre État souverain pour cette raison. Mais le Pakistan se trouve en plein milieu de la ligne de mire théorique, du moins sur la base des propres critères de l’ "axe du mal" de M. Bush."

Il n’y a aucune preuve que les États-Unis aient interrogé Saïd sur le 11-Septembre. Des journaux indiens ont fait remarquer que si les États-Unis avaient fait pression sur son allié pakistanais pour que Saïd puisse être interrogé dans sa prison pakistanaise, ils auraient pu non seulement en apprendre davantage sur le financement des attentats du 11-Septembre, mais aussi obtenir de précieuses informations sur la structure des cellules d’al-Qaïda au Pakistan. Inutile de dire que rien n’indique que le général Mahmoud ait été interrogé lui non plus.

Qui est coupable ? Nous ne pouvons le dire

Il y a eu beaucoup de spéculation pour dire que les attentats du 11-Septembre avaient dû recevoir le soutien d’une agence de renseignements étatique. Un officiel de la CIA a déclaré : ben Laden "est assis au fond d’une cave en Afghanistan et a monté toute cette opération ? C’est trop énorme ! Il n’a pas pu le faire tout seul." En décembre 2002, le sénateur Bob Graham, coprésident de l’enquête du Congrès sur le 11-Septembre et avisé de documents interdits au grand public, a déclaré qu’il était "surpris par les preuves montrant que des gouvernements étrangers étaient impliqués dans l’aide apportée à au moins quelques-uns des terroristes [du 11-Septembre] aux États-Unis. […] Pour moi, c’est une question extrêmement importante et la plupart de ces informations sont classifiées, voire surclassifiées. Je pense que le peuple américain devrait connaître l’étendue du défi auquel nous sommes confrontés en termes d’implication de gouvernements étrangers. Je pense qu’il y a des preuves très convaincantes qu’au moins quelques-uns des terroristes n’aient pas seulement été appuyés financièrement — bien que cela en fasse partie — par un gouvernement étranger souverain et que nous avons été délaissés dans notre devoir à suivre cette piste. […] Ce sera rendu public un jour ou l’autre, lorsque le dossier sera déposé aux archives, mais ce sera d’ici 20 ou 30 ans."

Curieusement, non seulement Graham était en entretien avec le général Mahmoud Ahmed lorsque les attentats du 11-Septembre ont débuté, mais son bureau a aussi reconnu que Graham avait reçu un avertissement avant le 11-Septembre. D’après un informateur du gouvernement américain, un agent de l’ISI du nom de R. G. Abbas, à New York pour échanger illégalement de l’héroïne contre des missiles Stinger, a pointé le World Trade Center et a dit : "Ces tours vont tomber." Cet agent a fait d’autres références à une attaque contre le World Trade Center. L’informateur a transmis ces mises en garde, mais il affirme que "les incriminations ont été expurgées sur ordre des plus hautes instances du gouvernement." Les transcriptions d’un procès ayant fait suite et qui a condamné plusieurs associés d’Abbas aux États-Unis, ont été censurées pour effacer toute référence au Pakistan. Un journaliste de NBC a pu téléphoner sans difficulté à Abbas au Pakistan, mais le FBI n’est apparemment pas intéressé à l’interroger ou à l’extrader.

Des questions dérangeantes

Il n’est pas nécessaire d’attendre 20 ou 30 ans pour déduire que l’ISI a aidé al-Qaïda dans les attentats du 11-Septembre. La question est de savoir pourquoi le gouvernement des États-Unis semble ignorer les preuves et décourager activement les médias de suivre ces pistes ? Peu après le 11-Septembre, Bush a déclaré : "À partir de ce jour, toute nation qui continue d’abriter ou de soutenir le terrorisme sera considérée comme un régime hostile par les États-Unis." Qu’en est-il du soutien du Pakistan au terrorisme, si ce n’est au 11-Septembre, et aux autres attaques terroristes commises depuis en Inde ? Les États-Unis craigne-t-il les armes atomiques du Pakistan ? Si c’est le cas, qu’est-ce qui empêche l’ISI de planifier impunément des attaques similaires à l’avenir contre n’importe quel pays ?

Peut-être que les États-Unis prévoient de s’occuper tôt ou tard du Pakistan. En janvier 2003, Musharraf a prévenu d’un "danger imminent" selon lequel le Pakistan deviendra une cible de guerre pour les "forces occidentales" après la crise irakienne. "Nous allons devoir travailler seuls pour parer le danger. Personne ne viendra à notre secours, pas même le monde islamique. Nous devrons compter sur nos forces." Se référant à "un certain nombre de ‘réunions d’informations’ et de ‘fuites’ récentes" venant du gouvernement américain, "les officiels pakistanais craignent que l’administration Bush ne se prépare à changer radicalement de discours, une fois que la guerre d’Irak ne sera plus sur leur route." Et si c’était le cas, cela pourrait-il conduire à une guerre nucléaire ?

Les États-Unis ignorent-ils la complicité du Pakistan dans le 11-Septembre parce que cela pourrait être un fil conducteur qui conduirait dans d’autres directions embarrassantes ? Par exemple, des rapports ont fait état d’accords secrets entre de riches Saoudiens, l’ISI et ben Laden. L’Arabie Saoudite a soutenu les Talibans en finançant l’ISI. Avant le 11-Septembre, Asia Times a rapporté que le prince héritier Abdallah, de facto le dirigeant de l’Arabie Saoudite, soutenait ben Laden en secret. De plus, il s’est rendu discrètement en Afghanistan durant l’été 2001 avec le général Mahmoud Ahmed pour s’accorder avec les Talibans sur le meilleur moyen d’éviter que ben Laden ne soit pas inquiété par les États-Unis. Une autre rencontre secrète entre Mahmoud et le prince héritier Abdallah aurait eu lieu peu après le 11-Septembre. Bien que de tels rapports soient très fragmentaires et spéculatifs, il est intéressant de noter que le sénateur Graham a dit que "des gouvernements étrangers" — au pluriel, et non au singulier — étaient derrière le 11-Septembre. Newsweek a signalé un lien possible entre le gouvernement saoudien et certains pirates de l’air, et rapporté depuis que "la possibilité d’un lien saoudien avec le 11-Septembre se renforce."

Le fil pourrait-il se démêler également dans d’autres directions ? Par exemple, que dire de l’hypothèse selon laquelle Saïd [photo, visage couvert] était un agent de la CIA ? Un expert de longue date de cette région et ayant des liens étroits avec la CIA, a déclaré publiquement en mars 2001 que "la CIA entretient toujours des relations de proximité avec l’ISI," et a réitéré cette affirmation sur CNN en février 2002. Un ancien responsable de l’ISI a déclaré sous anonymat que "le plus gros problème que nous avons [au Pakistan], ce sont les éléments dévoyés dans les services secrets, surtout ceux qui ont été impliqués à un moment avec la CIA." Au strict minimum, l’ISI pourrait connaître des faits très embarrassants sur les États-Unis. Par exemple, ils pourraient savoir une chose ou deux sur les implications de la CIA dans le trafic de drogue et/ou le soutien à ben Laden dans les années 80. Malheureusement, Daniel Pearl a été tué avant de pouvoir enquêter sur les liens entre les États-Unis et l’ISI, et aucun journaliste ne semble vouloir explorer des sujets aussi dangereux depuis sa mort.

Que penserait le public américain des motifs pour la guerre en Irak, s’ils savaient qu’un pays entretenant des liens bien plus étroits avec al-Qaïda et participant aussi à la prolifération d’armes de destruction massive était ignoré à ce point ?
  
Aamir Qureshi