vendredi, 20 septembre 2013

L’aveuglement face à la tempête


Couverture du Harper’s Magazine pour les 10 ans du 11-Septembre


C’était peut-être la plus célèbre réunion d’information présidentielle de l’histoire.

Le 6 août 2001, le président George W. Bush a reçu une note classifiée sur les menaces posées par Oussama ben Laden et son réseau terroriste Al-Qaïda. Ce matin là, "la lettre quotidienne d’information du président", ce document top-secret de synthèse des agences de renseignement américaines, mettait en exergue le titre désormais infamant : "Ben Laden est déterminé à frapper les Etats-Unis" Quelques semaines plus tard, le 11-Septembre, Al-Qaïda réalisa son projet.

Le 10 Avril 2004, la Maison Blanche, sous la pression de la Commission du 11/9 qui enquêtait sur les événements précédant l’attaque, a déclassifié cette note, et seulement celle-là. Les responsables de l’administration ont contesté l’importance de document, en disant que, malgré le titre aguicheur, il s’agissait seulement d’une évaluation de l’histoire d’Al-Qaïda et non une mise en garde concernant une attaque imminente. En revanche, d’autres ont estimé que cette interprétation était absurde, une lecture attentive du document montre que l’argument a une certaine validité.

A moins, bien sur, que cette note ne soit mise en parallèle avec les autres notes quotidiennes qui l’ont précédée, celles que l’administration Bush n’a pas désiré rendre publique. Bien que ces documents ne le soient toujours pas, j’ai lu des extraits de beaucoup d’entre elles, ainsi que d’autres documents récemment déclassifiés, et je suis arrivé à une conclusion inévitable : la réaction de l’administration à ce que M. Bush a appris dans les semaines précédant la note "infâme" reflète de manière irréfutable beaucoup plus de négligences qu’il n’en a été divulgué. En d’autres termes, la note du 6 août, par toute la controverse qu’il a provoquée, est loin d’être aussi choquant que nombre d’autres documents qui l’ont précédée.

Les avertissements directs à M. Bush sur la possibilité d’une attaque d’Al-Qaïda ont commencé au printemps 2001. Le 1er mai, la CIA a communiqué à la Maison Blanche un rapport l’informant "qu’un groupe présent sur le territoire des Etats-Unis" planifiait une opération terroriste. Quelques semaines plus tard, le 22 Juin, la note d’information quotidienne mentionnait que des frappes d’Al Qaïda pourraient être «imminentes», bien que les renseignements laissaient entendre que la date n’était pas arrêtée.

Mais certains dans l’administration ont considéré l’information comme une simple fanfaronnade. Un responsable du renseignement et un membre de l’administration Bush m’ont dit tous deux, lors d’interviews, que les dirigeants néo-conservateurs qui venaient de prendre le pouvoir au Pentagone avaient averti la Maison Blanche que la CIA avait été dupée ; selon cette hypothèse, Ben Laden faisait simplement semblant de projeter une attaque dans le but de distraire l’attention de l’administration de Saddam Hussein en qui les néoconservateurs voyaient comme une menace plus importante. Les responsables du renseignement, m’ont dit ces sources, ont protesté, disant que l’idée d’une conspiration entre un Ben Laden fondamentaliste islamique, et un irakien laïque, M. Hussein, était ridicule, néanmoins, les néoconservateurs l’ont emporté.

En réponse, le C.I.A. a préparé une analyse plaidant auprès de la Maison Blanche pour un danger bien réel posé par Ben Laden.

"Les Etats-Unis ne sont pas la cible d’une campagne de désinformation par Oussama Ben Laden," clamait la note quotidienne du 29 juin, en utilisant la translittération gouvernementale du prénom de Ben Laden. Continuant sur plus d’une page, le document citait un grand nombre de faits, dont une interview récent d’un journaliste du Moyen-Orient qui incluait des avertissements de la part de complices de Bin Laden sur d’une attaque à venir, il citait aussi les pressions croissantes auxquelles le chef terroriste était soumis du fait du grand nombre d’islamistes en cours de recrutement pour la région russe séparatiste de Tchétchénie.

Et la C.I.A. a réitéré ses avertissements dans les notes qui ont suivi. Des agents opérationnels liés à Ben Laden, le 29 juin, prévoyaient que les attaques planifiées à court terme auraient des «conséquences dramatiques», faisant de nombreuses victimes. Le 1er Juillet, la note quotidienne disait que l’opération avait été retardée, mais "se produirait bientôt." Certaines notes rappelaient encore à M. Bush que bien que le moment de l’attaque ne fût pas fixé, malgré un possible retard, l’attaque prévue était en cours.

Pourtant, la Maison Blanche n’a pas pris de mesures significatives. Les responsables du Centre de lutte contre le terrorisme de la CIA ont failli avoir une attaque. Deux personnes présentes à une réunion le 9 juillet, m’ont confié lors d’une interview qu’un fonctionnaire avait suggéré que le personnel dépose une demande de mutation, afin de ne pas être tenu pour responsable lorsque l’attaque aurait lieu. La suggestion n’avait été écartée, disaient-ils, que faute de temps pour la formation de nouveau personnel.

Ce même jour, en Tchétchénie, suivant les revues d’analyse de renseignement que j’ai examinées, Ibn Al-Khattab, un extrémiste connu pour sa brutalité et ses liens avec Al-Qaïda, a déclaré à ses partisans qu’il y aurait bientôt de très grandes nouvelles. Un agent du renseignement m’a dit que l’information avait été transmise à la Maison Blanche dans les 48 heures, étayant encore les avertissements de la CIA. Pourtant, la sonnette d’alarme ne retentit pas.

Le 24 Juillet, M. Bush a été informé que l’attaque était encore à l’ordre du jour mais qu’elle avait été reportée, peut-être de quelques mois. Mais le président pensait que les informations sur d’éventuelles attaques étaient insuffisantes, m’a dit un responsable du renseignement et il a plutôt demandé une analyse plus large sur Al-Qaïda, ses aspirations et son histoire. En réponse, le C.I.A. se mit au travail sur la note d’information du 6 août.

Après le 11/9, les responsables de l’administration Bush ont tenté de détourner les critiques les accusant d’avoir ignoré les mises en garde de la CIA en clamant qu’ils ne leur avaient été révélé ni la date, ni le lieu de l’attaque. C’est exact, mais ce n’est pas le problème. Tout au long de l’été, il y a eu des événements qui auraient pu dévoiler les projets terroristes si le gouvernement avait été aux aguets. En effet, alors que la note du 6 août était en préparation, Mohamed al-Kahtani, un Saoudien soupçonné de s’être vu attribuer un rôle dans les attentats du 11/9, était arrêté à l’aéroport d’Orlando, en Floride, par un agent des douanes suspicieux et renvoyé à l’étranger le 4 août. Deux semaines plus tard, un autre co-conspirateur, Zacarias Moussaoui, a été arrêté sur des accusations portant sur les règles d’immigration dans le Minnesota après avoir éveillé des soupçons à une école de pilotage. Mais ces points n’ont pas été mis en relation, et Washington n’a pas réagi.

Est-ce que les attentats du 11-Septembre auraient pu être stoppés si l’équipe Bush avait fait preuve de réactivité devant les avertissements quotidiens contenus dans toutes ces notes ? On ne le saura jamais. Et c’est peut-être la chose la plus atroce de cette histoire.
Kurt Eichenwald, 
contributeur de Vanity Fair et ancien journaliste du New York Times, est l’auteur de « 500 Jours : Secrets et mensonges dans les guerres contre la terreur »