"Le mensonge et la crédulité s'accouplent et engendrent l'Opinion" Paul Valéry

dimanche, 25 août 2013

Edward Snowden : « Après le 11-Septembre, la plupart des grands médias américains ont renoncé à leur rôle de contrôle du pouvoir »

Des gens portent des masques à l’effigie d’Edward Snowden lors d’une visite du Secrétaire d’État américain John Kerry au Brésil où il était venu défendre le programme de surveillance de la NSA. 



Questions & Réponses : Edward Snowden répond à Peter Maass

Dans le cadre d’un reportage sur Laura Poitras (ndt : Laura Poitras est productrice et réalisatrice de films documentaires aux États-Unis. Elle est membre fondatrice de la Fondation pour la Liberté de la Presse), Peter Maass a réalisé une interview cryptée de Edward Snowden pour laquelle Poitras a servi d’intermédiaire. Cette conversation est intégralement retranscrite ci-dessous.

Peter Maass : Pourquoi êtes-vous allé voir Laura et Glenn (ndt : Glenn Greenwald est chroniqueur au Guardian sur les questions de libertés civiles et de sécurité nationale. Il est également juriste et écrivain. C’est lui qui, avec Laura Poitras, a rendu public les documents d’Edward Snowden sur le programme PRISM) plutôt que des journalistes de grands médias (New York Times, Washington Post, Wall Street Journal, etc…) ? Et pourquoi précisément Laura, une réalisatrice de films documentaires ?

Edward Snowden : Après le 11-Septembre, la plupart des grands médias américains ont renoncé à leur rôle de contrôle du pouvoir – le journaliste a la responsabilité de dénoncer les excès du gouvernement – de peur d’être considérés comme non-patriote et sanctionnés par le marché à une période où le nationalisme américain était exacerbé. D’un point de vue commercial, c’était évidemment la stratégie qui s’imposait mais ce qui a bénéficié aux institutions a fini par coûter très cher aux citoyens. Les principaux médias commencent tout juste à sortir de cette période d’engourdissement.

Laura et Glenn font partie des rares personnes à avoir osé aborder courageusement des sujets controversés durant cette période, malgré de multiples attaques personnelles et méprisantes, ce qui a d’ailleurs conduit Laura a devenir la cible de ces mêmes programmes qui font l’objet des récentes révélations. Elle a fait preuve du courage et de l’habileté nécessaires pour traiter ce qui est probablement le sujet le plus dangereux que l’on puisse confier à un journaliste : enquêter sur les méfaits du gouvernement le plus puissant du monde. Et c’est cela qui faisait d’elle un choix évident.

P.M. : Est-ce qu’il y a eu un moment précis lors de votre contact avec Laura où vous avez réalisé que vous pouviez lui faire confiance ? Et comment cela est-il arrivé ?

E.S. : Lors des opérations de contrôle préalables, nous en sommes arrivés à un point où j’ai découvert que Laura était plus suspicieuse à mon égard que je ne l’étais vis à vis d’elle, et je suis pourtant un grand paranoïaque. La combinaison de son expérience, de sa rigueur et de son souci du détail lui conférait une aptitude naturelle pour la sécurité et c’est plutôt réconfortant de découvrir ce trait de caractère chez quelqu’un qui va vraisemblablement faire l’objet d’une surveillance intensive dans l’avenir car habituellement, ces risques sont rarement pris au sérieux par la plupart des gens. Comme j’ai été mis en confiance, il m’est devenu plus facile de m’ouvrir sans craindre que cette confiance ne soit trahie, et je pense que c’est uniquement comme ça qu’elle a réussi à m’amener devant une caméra. Personnellement je déteste les caméras et les micros mais, après avoir travaillé un certain temps avec elle, j’ai réalisé qu’inconsciemment je lui faisais confiance pour ne pas m’étrangler à chaque fois que je ferais une remarque irréfléchie. Elle est vraiment bien.

P.M. : Avez-vous été surpris que Glenn ne réponde pas à vos demandes et à vos instructions concernant les communications cryptées ?


E.S. : Oui et Non. Je sais que les journalistes sont très occupés et je me doutais qu’il serait difficile d’être pris au sérieux compte-tenu notamment du peu de détails que j’étais en mesure d’offrir au début. En même temps, on était en 2013 et c’était un journaliste qui rendait compte régulièrement de la concentration et de l’excès de pouvoir de l’état. J’ai été surpris de constater qu’il y avait des gens dans les rédactions qui n’arrivaient pas à admettre que n’importe quel message non crypté circulant sur Internet est susceptible d’être transmis à tous les services de renseignement de la planète. Après les révélations faites cette année, il paraît évident que les communications non cryptées entre les journalistes et leurs sources sont particulièrement imprudentes.

P.M. : La première fois que vous avez rencontré Laura et Glenn à Hong Kong, quelle a été votre première réaction ? Est-ce que quelque chose vous a surpris dans la façon dont ils travaillaient et communiquaient avec vous ?

E.S. : Je crois que ça les ennuyait que je sois plus jeune qu’ils ne le pensaient et j’étais moi-même embêté qu’ils soient arrivés trop tôt, ce qui a un peu perturbé le processus de vérification initiale. Néanmoins, dès que nous nous sommes retrouvés à huis clos, je pense que chacun de nous a été rassuré par l’attention obsessionnelle portée aux mesures de sécurité et à la franchise. J’ai été particulièrement impressionné par la capacité qu’avait Glenn de travailler plusieurs jours d’affilée sans dormir.

P.M. : Laura a commencé de vous filmer pratiquement dès le début. Est-ce que cela vous a surpris et pourquoi ?

E.S. : J’ai vraiment été surpris. Comme on peut l’imaginer, les espions ont, a priori, une certaine allergie pour les reporters et les médias, d’autant que j’étais une nouvelle source – tout fut vraiment surprenant. Si j’avais tenté de m’éclipser discrètement, je pense qu’il aurait été beaucoup plus difficile de travailler avec Laura, mais nous savions tous ce qui était en jeu. La gravité de la situation a vraiment permis de se concentrer sur ce qui était dans l’intérêt du public plutôt que dans le nôtre. Je pense que nous savions tous qu’il n’y aurait pas de retour possible une fois que la caméra serait allumée et que le résultat final était entre les mains du monde.

Une version de cet article a été publiée dans le Sunday Magazine du 18 aout 2013 sous le titre : Les complices de Snowden.

Peter Maass