"Le mensonge et la crédulité s'accouplent et engendrent l'Opinion" Paul Valéry

mardi, 22 mai 2012

Un analyste de la NSA : “Nous aurions pu empêcher le 11-Septembre”


L’ex-agent de la National Security Agency, Thomas Drake



« Nawaf Alhazmi et Khalid Almihdhar, deux des terroristes qui ont détourné un avion pour le précipiter contre le Pentagone, communiquaient depuis le sol américain avec d’autres membres d’al-Qaïda à l’étranger. Mais nous n’avons appris leur présence aux USA que lorsqu’il fut trop tard. L’autorisation que j’ai donnée à la National Security Agency après le 11-Septembre a permis de corriger ce problème d’une façon totalement compatible avec mes pouvoirs et mes responsabilités constitutionnels. Les activités que j’ai autorisées rendent beaucoup plus probables l’identification et la localisation à temps de tueurs comme les pirates du 11/9. » (*)

Président Bush, 17 décembre 2005


Thomas Drake, un brillant analyste du renseignement, ingénieur logiciel, et consultant en infrastructures informatiques, a travaillé pour la CIA dans les années 1980, puis comme contractant à la National Security Agency, et plus récemment a intégré en 2001 la NSA à un poste de haut dirigeant. Mais depuis 2006 et jusqu’en 2011, il est devenu l’ennemi public du gouvernement US et de la NSA.

Pourquoi ? Depuis son poste haut perché à la NSA, il a été témoin des échecs à agir au niveau du renseignement pour empêcher les attentats du 11/9, et s’est rendu compte de la corruption qui sévit jusqu’aux plus hautes sphères.

Et donc, il a tiré la sonnette d’alarme. Par quatre fois, entre l’automne 2001 et 2004.

Les deux premières fois, à l’attention des Comités permanents de la Chambre et du Sénat pour le renseignement. Une 3e fois, en réponse à deux enquêtes du Congrès appelant à plus d’informations sur les échecs des agences de renseignement par rapport au 11/9, y compris sur ce que la NSA savait ou ne savait pas, ce qu’elle aurait pu savoir, ce qu’elle a fait ou n’a pas fait. Drake a été sollicité comme témoin matériel dans le cadre d’une enquête du Congrès, initialement menée par le républicain Saxby Chamblys (État de la Géorgie). On lui a demandé de ne pas dire à la NSA qu’il coopérait à l’enquête.

La 4e sonnette d’alarme, Drake la tira en septembre 2002, en déposant une plainte à travers la « Defense Hotline » de l’Inspecteur général du département de la Défense (DOD IG) qui permet aux sonneurs d’alertes (Whistleblowers) de faire état d’une fraude. L’appel déclencha un audit sur la façon dont la NSA honorait des contrats portant sur plusieurs milliards de dollars ou gérait ses programmes. Cette fois, Drake avertit des superviseurs qui ont totalement négligé ses informations, ou bien l’ont écarté des missions délicates.

Lorsqu’il fut évident que l’audit de l’Inspecteur général du DoD ne mènerait nulle part, il prit les informations qu’il avait – aucune d’entre elles n’étant classifiée – et les communiqua au Baltimore Sun.

Il a récemment été écarté du monde du Renseignement et accusé de pas moins de dix chefs d’inculpation en avril 2010, dont cinq au titre de l’ « Espionnage Act 1917 ». « Je me suis mis en travers du chemin du pouvoir, » explique-t-il.

Des bouts de son histoire ont paru dans la presse, dans le New Yorker, sur des blogs, et lors d’une émission de 60 minutes qui décrivait comment le FBI avait perquisitionné son domicile à la recherche de documents pour prouver qu’il avait communiqué des informations à des journalistes du New York Times au sujet de programmes illégaux d’écoutes téléphoniques de la Maison Blanche et autres irrégularités.

Bien que le FBI n’ait jamais trouvé de telles preuves, le département de la Justice l’a poursuivi devant les tribunaux.

J’ai demandé à Drake s’il y avait autre chose que le public ne savait pas. « Bien sûr, » a-t-il dit, mais en vertu des négociations entamées avec le gouvernement, il ne pouvait rien révéler jusqu’à la date du verdict, en juillet dernier. Sinon le gouvernement aurait pu utiliser cela contre lui au cours du procès.

Les charges contre lui furent abandonnées, et l’accusation accepta de lever les 10 accusations contre Drake ; il plaida « coupable » pour une accusation mineure d’ « usage abusif d’un ordinateur [!] », et ne fut condamné à aucune peine d’emprisonnement ou amende.

Mais tout cela eut un impact sévère sur sa vie personnelle. Drake travaille dans un magasin Apple depuis août 2009.

Voici ce qu’il nous a dit :

Barbara Koeppel : Qu’avez-vous déclaré au sous-comité du congrès Saxby Chamblys et à l’enquête conjointe du Congrès ?
Thomas Drake : Je ne peux pas tout vous dire, car c’est classifié. Mais j’ai montré que la NSA en savait long sur les menaces du 11-Septembre et sur al-Qaïda, ils surveillaient électroniquement différentes personnes et organisations depuis plusieurs années – depuis que leur rôle est la collecte de renseignements. Le problème est qu’ils n’ont pas partagé toutes ces informations. S’ils l’avaient fait, d’autres services gouvernementaux les auraient exploitées, et il est plus que probable que la NSA aurait stoppé, je dis bien, stoppé, les attentats du 11/9. Et ils auraient pu par la suite localiser al-Qaïda – lorsque les USA ont envahi l’Afghanistan.
Il est vrai qu’il y a des dysfonctionnements dans le système de Renseignement, mais la NSA était une des pièces maitresses. J’ai donné au deux comités des preuves « prima facie », documentées. L’une d’elles consistait en une étude interne de la NSA de 2001 conduite sur plusieurs années portant sur al-Qaïda et les mouvements sympathisants qui confortait ce que la NSA savait, ce qu’elle aurait pu faire, et ce qu’elle aurait dû faire. C’était une analyse étonnamment bien faite sur l’état du Renseignement. Peu après le 11/9, certains analystes de la NSA m’ont appelé à ce sujet. Pourquoi ? Parce qu’ils s’arrachaient, les cheveux en voyant qu’ils avaient eu ces informations à disposition, et qu’ils n’avaient pas réussi à faire en sorte que la direction de la NSA les partage avec le reste de la communauté du renseignement – même si cela était obligatoire ! C’étaient des informations qui appelaient des actions. Rappelez-vous à l’époque, nous étions aux premières heures de la guerre en Afghanistan. Les gens devaient exploiter ces informations, et remonter les réseaux d’al-Qaïda.
Mais les leaders de la NSA ont délibérément choisi de ne pas les diffuser. Et donc, l’analyse – sur ce qu’ils savaient avant et après le 11/9 – a été enterrée très profondément, parce que cela les aurait fait apparaitre sous un jour très défavorable.
En réalité, après que les analystes m’eurent appelé pour se plaindre, je l’ai dit à ma supérieure, Maureen Baginski (ci-contre), Directrice des Signaux (SIGINT), qui était la numéro 3 à la NSA. Mais plutôt que de réagir, elle s’en est prise à moi. Elle m’a dit : « Tom, j’aurais préféré que vous ne me parliez jamais de cette affaire. »
BK : Pourquoi ?
TD : Mais parce qu’elle n’avait plus aucune échappatoire, elle ne pouvait plus nier.
BK : Et ensuite ?
TD : J’ai répondu : « Mo (c’est comme ça qu’on l’appelle), je vous en parle parce que ce sont des informations que nous devons partager. C’est crucial pour dénicher al-Qaïda. » Mais elle a refusé. Elle allait protéger l’institution. Et mettre en danger la sécurité nationale.
BK : Parlez-moi des enquêtes du Congrès.
TD : Le sous-comité Saxby Chamblys a débuté ses auditions en février / mars 2002. Il avait le pouvoir d’appeler à comparaitre sous serment, mais m’a entendu à huis clos, car il enquêtait sur la NSA. J’ai donné au sous-comité, et à celui bien plus vaste de l’enquête conjointe, des volumes assez importants d’information.
BK : Qu’en ont-ils fait ?
TD : Je n’en sais rien. Il existe bien un rapport, mais il est classifié. Je ne l’ai jamais vu. Et le public n’a eu qu’une version très réduite des informations que je leur ai données. En fait, il y a très peu de surveillance au Congrès désormais. Et quand il y en a, ce sont juste des discussions.
BK : Comment la NSA a-t-elle réagi à ces enquêtes ?
TD : Elle a fait tout ce qu’elle a pu pour l’entraver et pour cacher ce qu’elle savait. Je me rappelle l’audition du général Michael Hayden, le directeur de la NSA, alors que l’enquête était en cours, qui disait combien il était « commode » que la CIA et le FBI se prennent toute la pression, tandis que nous restions dans l’ombre. Je paraphrase ses propos, mais [globalement] la NSA en savait long.
BK : Comment la NSA a-t-elle fait obstruction ?
TD : D’abord, elle a demandé aux enquêteurs du Comité de prendre un bureau à la NSA, où l’agence pourrait disposer des sbires, des agents de la NSA qui s’y installeraient et prendraient des notes. Mais le Comité a refusé.
BK : Et à part ça ?
TD : La NSA a mis en place ce qu’ils ont appelé la War Room, la « salle de guerre », pour travailler à une réponse à l’enquête Saxby Chamblys. La blague qui circulait était : « Contre qui sommes-nous en guerre ? Le Congrès ou bien les terroristes ? »
Ensuite, en février, Mo m’a demandé de prendre la tête d’une équipe et de faire le tour de l’Agence pour y collecter des informations sur ce que la NSA savait et qu’elle aurait pu donner au sous-comité en tant que déclaration officielle classifiée, pour le public.
J’ai donc formulé la déclaration, qui a subi de nombreuses retouches. Ensuite, je suis parti en Angleterre sur une autre mission, et j’ai reçu l’appel d’un gars de mon équipe qui me disait : « Tom, ils nous ont écartés de l’affaire et l’ont refilée à quelqu’un d’autre. » J’ai demandé pourquoi. « Et bien, c’est compliqué, il faudra que tu demandes à Mo. » À mon retour, la première chose que j’ai faite fut d’aller lui demander pourquoi nous avions été retirés de l’affaire. Elle m’a dit : « Cohérence des informations. » C’était un doux euphémisme.
BK : Un euphémisme pour dire quoi ?
TD : Qu’il y avait un problème avec les informations. Mais ce n’était pas vraiment un problème. Ils ne voulaient tout simplement pas que ça sorte. Le Congrès nous demandait de nous mettre à poil, de dire ce que nous avions mal fait, et comment le réparer.
Mais la NSA n’a pas choisi cette solution. Elle a persisté dans le camouflage et n’a rien dit des masses considérables de renseignements dont elle disposait dans les banques de données et qu’elle n’a pas partagés. Quand on l’a mise sous enquête, elle a serré les rangs. Dire qu’elle n’a pas coopéré avec les enquêtes sur le 11/9 est un euphémisme.
La NSA a créé une équipe secrète qui rapportait à Bill Black, le directeur adjoint de l’Agence, dont la tâche était de découvrir les dessous de cette affaire du 11-Septembre. Pourquoi ? Pour le cas où vous seriez mis sur la sellette, c’est toujours mieux de savoir où vous êtes vulnérables pour pouvoir formuler une réponse, ou en créer une qui serve de camouflage. L’idée était que la NSA ne dise au Congrès que ce qu’elle voulait laisser filtrer, et le Congrès devait découvrir ce que la NSA savait vraiment. Le problème est : comment le Congrès peut-il découvrir quelque chose s’il ne sait pas ce qu’il cherche, ni où fouiller ? Et si la NSA peut garder tout cela caché, la probabilité que Congrès le découvre est très faible.
BK : Y a-t-il eu d’autres formes d’obstruction ?
TD : Oui, et extrêmement grave. Cela s’est passé en 2002, lorsque MO m’a averti : « Soyez prudent, ils cherchent des mouchards. » Ce qu’elle avait en tête était plutôt : « Gardez le silence ! Ne dites rien de plus au Congrès que le strict nécessaire. » Mais je ne mouchardais pas aux médias, il ne s’agissait pas de fuites (leaks) en dehors des canaux établis. J’étais un témoin matériel dans une enquête officielle sur la NSA !
BK : Mais pourquoi parler de « mouchardage », de fuites ?
TD : C’est eux qui l’appelaient comme cela. Du point de vue de la NSA, c’étaient des fuites. Moi je n’étais qu’un témoin matériel devant le Congrès qui m’avait convoqué pour cela. Ce n’est pas moi qui suis allé vers eux.
BK : Si la NSA le voulait, pouvait-elle suivre ce que vous faisiez ?
TD : Bien sûr. C’est ce qu’ils ont fait. En réalité, pendant tout ce temps, la NSA a fait tout ce qu’elle a pu pour savoir qui coopérait avec les enquêteurs et qui était appelé comme témoin matériel.
BK : Pourquoi était-ce si important pour la NSA de cacher ce qu’elle savait ?
TD : Parce que la NSA est un monde clos, c’est la culture du secret. Son objectif premier est de collecter des données, même au sein de la communauté du renseignement.
La vraie valeur, c’est ce que l’on sait. Si je le partage avec vous, alors je perds mon pouvoir. Pourquoi devrais-je abandonner mon pouvoir ? Nous collectons des informations, et donc nous les possédons. Si nous les possédons, si elles sont à nous, nous les contrôlons. Si nous les contrôlons, nous pouvons dire [aux autres] ce qu’elles signifient. Nous vous disons ce que nous voulons, ou bien nous ne le disons pas. J’ai entendu dire cela durant des réunions de direction après le 11-Septembre. D’autres agences exigeaient d’avoir les données brutes, ou pratiquement brutes, pour pouvoir faire leurs propres analyses. Mais la NSA a refusé, car « nous ne savons pas ce qu’ils vont en faire. »
BK : Mais la NSA n’aurait-elle pas dû vouloir empêcher le 11/9 ou poursuivre al-Qaïda ?
TD : C’aurait été logique. Mais rappelez-vous que la NSA est une institution, et qu’elle préserve son intégrité avant toute chose. Règle numéro un. C’est pathologique. C’est ce que j’appellerais la face sombre, le côté caché de cette culture, un aspect dont on ne parle pratiquement jamais.
Tout est secret. Depuis des décennies, les gens travaillent, communiquent, et s’engagent au secret. Évidemment, il est légitime que certains secrets d’État restent cachés, mais là, le secret va beaucoup trop loin. L’agence pense que si elle donne des informations, cela brise son identité. En réalité, avant le 11-Septembre, la NSA a réprimandé des agents pour avoir coopéré avec d’autres composantes de la communauté du Renseignement.
BK : D’autres services de renseignement opèrent-ils selon cette même logique ?
TD : Oui. Lorsque j’étais à la CIA, je travaillais au directorat de la Science et de la Technologie dans le domaine des armes de destruction massive (Weapons of Mass Destruction, ou WMD). Des agents du Centre national d’interprétation géographique de la CIA m’ont demandé de regarder certaines photos de personnes « ciblées » dans le cadre des WMD. J’ai accepté, mais d’après les seules photos, je ne pouvais pas dire qui parlait avec qui, sans en savoir plus sur ces cibles. J’ai donc appelé mes collègues à la NSA – car ils travaillent sur l’espionnage électronique – pour en savoir plus, et ils m’ont dit ce qu’ils savaient. Mais les gens avec qui je travaillais à la CIA m’ont interpellé : « Pourquoi les as-tu appelés ? Tu as tout ce qu’il te faut ici. » Eh bien non. C’est tellement arrogant de croire qu’on ne peut rien apprendre des autres. Mais c’est dans leur culture. Et c’est même bien pire à la NSA.

HuffingtonPost




Note : Barbara Koppel est une journaliste d’investigation basée à Washington.