"Le mensonge et la crédulité s'accouplent et engendrent l'Opinion" Paul Valéry

mardi, 27 mars 2012

Qui est Rich Blee ?





Deux noms ont été censurés à la suite de menaces de poursuites judiciaires par la CIA selon un usage sans précédent de la loi de protection des identités [du personnel] du renseignement (Intelligence Identities Protection Act, Ndt).



Narrateur : L’Agence centrale du renseignement fut créée après la Seconde Guerre Mondiale par le président Truman dans le seul but d’éviter de futurs Pearl Harbor. Un peu plus de cinquante ans plus tard, cette agence connaîtra son plus remarquable échec lorsqu’une attaque sur son sol tuera des milliers d’Américains. Truman était célèbre pour l’affiche au-dessus de son bureau où l’on pouvait lire, "la responsabilité commence ici". Etant donné que l’attaque du 11-Septembre a été attribuée à Oussama Ben Laden et à son organisation al-Qaïda, on pourrait estimer que la responsabilité "commence" à l’unité de la CIA en charge de Ben Laden – responsable de tout ce qui se rapport à al-Qaïda – et à son directeur, Richard Blee.

Pourtant, son nom n’apparait qu’occasionnellement dans les différents rapports d’enquête gouvernementaux qui ont suivi, et de manière souvent si vague qu’il est difficile de comprendre qui il était et ce qu’il faisait. Son nom complet n’étaitt jamais apparu dans les grands médias jusqu’au mois dernier, quand nous avons sorti dans la presse notre interview avec Richard Clarke, obligeant cet homme à faire sa toute première déclaration publique. Nous avons intitulé podcast d’investigation : "Qui est Rich Blee ?" Depuis dix ans, c’est une question qui a peu été posée, et qui a encore moins reçu de réponses. Durant la prochaine heure, nous approcherons plus que quiconque la réponse. C’est l’histoire du secret poussé à une extrême absurdité et à des conséquences tragiques et répétées.

Prologue

Narrateur :
C’était en juillet 2004. La Commission sur le 11-Septembre avait terminé son travail. Les familles de victimes remplirent une petite salle d’audition dans le centre-ville de Washington D.C., pour être les premières à lire son rapport définitivement intitulé "Rapport final". Kristen Breitweiser, une des "Veuves de Jersey" dont l’action a été déterminante pour l’ouverture d’une enquête indépendante et de qualité, ouvrit subrepticement son exemplaire directement à une page contenant une note explosive.

Lorie Van Auken : Kristen fut la première à se tourner vers la note de bas de page 44.

Narrateur : Voici Laurie Van Auken, une des "Veuves de Jersey".

Lorie Van Auken : Justement elle était celle qui s’était toujours intéressée à l’histoire de al-Hazmi / al-Mihdhar… à ces deux pirates qui étaient à bord du vol 77, et qui avaient échoué à San Diego. Et elle suspectait qu’ils avaient été suivis par des services de renseignements aux Etats-Unis… Et j’étais assise à côté d’elle, puis elle s’est tournée vers moi et a dit : "Oh mon dieu, regarde ça."

Narrateur : L’instant est capté par une photo symbolique du New York Times. Les deux femmes, les yeux grands ouverts, bouche bée. Kristen consacra plus tard un chapitre entier de ses mémoires sur cette information accablante, enfouie là, en petits caractères en bas du Chapitre Six. La lecture de ce chapitre nous lancera plus tard dans cette investigation.

Tom Kean : [Rory : Pouvez-vous ouvrir le rapport et lire la page qui est indiquée ?] OK. [Soupir. Les pages défilent.] Note de bas de page 44. Le câble de la CIA.

Narrateur : Voici le président de la Commission sur le 11-Septembre, Tom Kean, sur le point de lire le texte de la note de bas de page en question pour notre collègue Rory O’Connor et moi-même. C’était il y a trois ans. Nous sommes assis dans son bureau de Jersey, notre première interview.

Tom Kean : "Révélation des activités de Khalid, associé de Ben Laden." 4 janvier 2000. Son passeport saoudien – qui contient un visa de voyage pour les Etats-Unis – a été photocopié et transmis au siège de la CIA. Cette information n’a pas été partagée avec le siège du FBI, jusqu’au mois d’août 2001.

Un agent du FBI détaché à l’unité Ben Laden de la CIA tenta de partager cette information avec des collègues du siège du FBI. Une fonctionnaire de la CIA lui ordonna de ne pas envoyer le câble contenant cette information. Quelques heures plus tard, ce même fonctionnaire rédigea un câble diffusé uniquement à l’intérieur de la CIA, prétendant que les documents du visa avaient été soumis au FBI.

Elle admet qu’elle n’a pas personnellement transmis l’information et ne peut identifier qui lui a dit qu’elle avait été transmise. Nous avons été incapables de trouver une personne qui prétende avoir partagé l’information. Les documents actuels contredisent l’affirmation selon laquelle elle aurait été partagée.

Narrateur : En clair, cela veut dire que la CIA savait un an et demi avant les attaques qu’un sale type d’al-Qaïda nommé Khalid al-Mihdhar se dirigeait probablement vers les Etats-Unis et n’a rien dit au FBI ou à l’INS. Al-Mihdhar – comme nous le nommerons à partir de maintenant – serait l’un des deux premiers pirates du 11-Septembre à être arrivé pour le complot, celui présumé être le plus proche de Ben Laden lui-même.

Mais ce n’est pas une nouveauté. Michael Isikoff révéla ceci en Une de Newsweek en 2002 : "Les pirates que la CIA a laissé filer."

Michael Isikoff : Cette histoire reçut un écho correct à l’époque. Je ne sais pas si elle a vraiment eu l’impact que j’aurais voulu qu’elle ait… Ce fut un échec plutôt stupéfiant du renseignement, probablement un des plus gros échecs du renseignement de notre époque.

Narrateur : Pour son article, Isikoff s’est appuyé sur des fuites venant de la première investigation sur le 11-Septembre, réalisée par les comités du renseignement au Congrès. Elle est communément appelée Joint Inquiry (enquête conjointe, Ndt), ou la "JICI", dirigée par Eleanor Hill, la directrice du staff.

Eleanor Hill : L’histoire d’al-Mihdhar et d’al-Hazmi est l’une de celles que nous avons vraiment développées. Cette histoire n’est sortie que lorsque nous l’avons reconstituée à partir des dossiers, de nos interviews et du travail que nous avons réalisé…

Narrateur : En reprenant cette histoire à partir de zéro, ils sont tombés sur une info issue de la CIA datant de l’année 2000 à propos du visa dal-Mihdhar et de l’arrivée de son associé Nawaf al-Hazmi à Los Angeles. Un autre pirate du vol 77.

Eleanor Hill : Certaines personnes pensaient que cette information avait été transmise. Et nous avons fait tout notre possible pour retracer cela. L’Agence n’a rien pu trouver pour le confirmer. Nous n’avons rien trouvé au FBI pour le confirmer. Ils ont oublié ou ils ont cru que quelqu’un l’avait fait, croyant vraiment que l’information avait été transmise.

Narrateur : Hill et son enquêteur n’ont pu trouver la moindre preuve pour soutenir l’affirmation de la CIA selon laquelle l’information avait été partagée avec le FBI. Avec si peu d’éléments connus à l’époque, il était facile d’accepter les dires des agents de la CIA selon lesquels cette défaillance était due à une erreur.

Eleanor Hill : Vous savez, c’est vraiment une histoire tragique, car de nombreuses personnes ont fait la même erreur et, malheureusement pour le pays, ce fut une erreur terriblement coûteuse.

Narrateur : Maintenant, faisons un bond de deux ans en avant, de retour dans cette petite pièce d’audition de la Commission. Kristen et Lorie regardent pétrifiées la note de bas de page 44 du Chapitre Six, révélant deux nouveaux éléments d’information stupéfiants.

Le premier nouvel élément : ce n’était pas simplement une défaillance à transmettre l’information. C’était un ordre d’un fonctionnaire de la CIA de ne pas le dire au FBI.

Le second nouvel élément : ce même fonctionnaire de la CIA a trompé sa propre agence en leur faisant croire que l’info avait été partagée avec le FBI.

Lisant cela, les deux femmes en saisirent immédiatement la signification.

Lorie Van Auken : Donc en fait, quelque chose se passait en dehors des simples erreurs de bonne foi. Vous savez, il y avait autre chose qui se passait là. Et la note de bas de page 44 n’est qu’une petite fenêtre de cette histoire que plus vous entrouvrez et plus l’abomination afflue.

Narrateur : Dans les années qui ont suivi, cette fenêtre a été ouverte de plus en plus largement. D’abord par le rapport de l’inspecteur général du département de la Justice. Puis par quelques très bons journalistes tels que les auteurs Lawrence Wright et James Bamford. Et puis d’autres détails ont été divulgués par des initiés au gouvernement, y compris par l’ancien directeur de la CIA en personne, George Tenet, dans ses mémoires.

Ce qui suit pourrait paraître très banal – qui a lu quel câble et quand. Pourquoi devrait-on s’en soucier ? Parce qu’il s’avère que ces câbles et les actions que nous allons décrire furent les meilleures occasions d’empêcher les attaques du 11-Septembre de se produire, et de sauver près de 3000 vies. A vrai dire, plus nous en apprenons et plus il semble frappant que les attaques ne furent pas stoppées.

Ce podcast est le premier d’une enquête en deux parties que nous avons appelée "Qui est Rich Blee ?". Je suis Ray Nowosielski. [Et je suis John Duffy, et nous enregistrons ceci depuis Austin, Texas.]

Depuis dix ans maintenant, Rich Blee est parvenu à éviter l’attention du public pour ses actions au sein de la CIA. Le secret lui a permis d’échapper à ses responsabilités et d’évoluer vers d’autres postes à la CIA. Il fut responsable de la CIA en Afghanistan en décembre 2001, lorsque Ben Laden s’est échappé de Tora Bora pour aller au Pakistan, une erreur qui ne fut rectifiée que plus tôt cette année.

On nous a dit que Blee et beaucoup de ses employés dont vous entendrez parler dans cette histoire sont liés aux renditions et aux mauvais traitements de prisonniers. Lorsqu’il était chef d’unité à Kaboul, au moins un détenu est mort de mauvais traitement. Malgré celà, on lui a offert une promotion en tant que chef d’unité à Bagdad pendant la guerre d’Irak, mais il préféra prendre sa retraite.

Aujourd’hui, nous allons vous raconter son histoire autant que nous pourrons lever le voile du secret. Le secret se trouve partout ici, causant des tragédies, dissimulant l’histoire, épargnant les responsables, et autorisant finalement d’autres tragédies. Blee est le héros de l’histoire, mais le sujet peut être vu à la fois au travers de ceux qui ont travaillé pour lui et de ceux auprès desquels il rapportait à la CIA. Le sujet dépasse le 11-Septembre également. La leçon est aujourd’hui plus d’actualité que jamais. Le secret gouvernemental ne favorise pas souvent la sécurité nationale comme on nous le dit. Il ne nous protège pas. C’est juste l’inverse, le secret tue.

Premier Acte

Narrateur :
Nous avons terminé notre documentaire "9/11 Press For Truth" en 2006, qui raconte la lutte des familles du 11-Septembre pour imposer la Commission. A l’époque, nous pensions en avoir terminé avec le sujet. L’événement commençait à s’évanouir dans l’histoire. Mais l’information contenue dans la note de bas de page 44 nous agita, tout comme les Veuves de Jersey. Le mystère que cela représentait était trop grand pour être ignoré.

Ce que vous écoutez était censé être un autre documentaire théâtral, une pièce au budget atmosphérique ???dans le style d’un film d’Errol Morris. Après que toutes les producteurs qui financent ces choses-là nous aient dit qu’il n’y avait aucune audience pour ce sujet, nous avons décidé de conduire des interviews par intermittence au milieu d’autres projets et de boulots quotidiens, en majeure partie sans financement.

Nous avons obtenu notre première interview quand mon patron, Rory O’Connor, rencontra Tom Kean, le président de la Commission sur le 11-Septembre, à l’un des rares cocktails de Manhattan en 2008. Rory se présenta comme journaliste – il a produit 48 hours et PBS Frontline entre autres choses.

Ayant déjà rencontré une fois l’ancien gouverneur du New Jersey, il demanda si Kean se souvenait de lui. Kean – gardez à l’esprit que l’homme est un ancien politicien – répondit qu’il se souvenait évidemment de lui, et de leur interview quelques années plus tôt.

Rory ne l’a jamais interviewé mais a saisi l’erreur comme une opportunité et demanda rapidement s’il pourrait l’interviewer à nouveau pour un nouveau projet. Et c’est ainsi que nous nous sommes retrouvés à discuter de la note de bas de page 44 dans le bureau de celui dont nous avions tant critiqué la commission dans notre premier film.

Tom Kean : [Rory : Cela ne suggère-t-il pas autre chose qu’une faute de négligence ?]

Oh, ce n’était pas une négligence. C’était délibéré. Aucun doute là-dessus dans mon esprit. C’était délibéré. Mais nous pensions que c’était délibéré parce que ces agences ont été mises en place pour tout maitriser… La conclusion à laquelle nous sommes arrivés était que l’essence même de ces organisations était le secret. Un secret tel que vous ne le partagez avec personne…

[Rory : Enfin, au-delà de ne pas partager, c’était mentir en réalité.]

Oui. Oh oui. C’est, c’est – eh, ça vous étonne que la CIA soit amenée à mentir ?
[Rory : Ça m’étonne que la CIA mente au FBI.]

C’est vraiment scandaleux. Je veux dire, l’idée que cette information soit soustraite à ce qui était si essentiel pour le FBI, dont le travail est d’opérer à l’intérieur des Etats-Unis et de suivre la trace de ces personnes. Vous savez, c’est l’un des aspects les plus troublants de tout notre rapport, cette chose en particulier.

Narrateur : Nous n’avons pas demandé à l’époque pourquoi l’un des aspects les plus troublants de tout son rapport n’était pas inclus dans le corps du Rapport, mais seulement dans une note de bas de page. Nous avons regretté après coup. S’ils avaient choisi de raconter toute l’histoire de Rich Blee, ils auraient pu démontrer dans leur recherche que le secret était la cause principale du 11-Septembre. Au lieu de ça, il semble qu’ils ont eux-mêmes été victimes de la culture du secret.

Tom Kean : Vous avez un secret, vous le gardez. Et vous n’en parlez à personne.

Narrateur : Certaines personnes impliquées dans la note de bas de page 44 nous diront plus tard qu’elles n’ont même jamais été interviewées par la Commission. Outre la formulation de cette note, cela nous a fait soupçonner la Commission de s’être quasi entièrement reposée sur l’enquête en cours de l’inspecteur général au département de la Justice pour les détails de cet aspect de leur rapport.

Nous n’en saurions pas beaucoup plus aujourd’hui s’il n’y avait pas eu le rapport de l’inspecteur général, dans une version déclassifiée et lourdement expurgée qui fut délivrée un an plus tard. Et il est important de noter que ce rapport n’existerait peut-être même pas sans un lanceur d’alerte du gouvernement. Ils ont considéré les lourdes inquiétudes soulevées publiquement en mai 2002 par la lanceuse d’alerte du FBI Coleen Rowley sur la gestion de certaines informations préalable au 11-Septembre, comme le signal du directeur du FBI Mueller leur intimant d’enquêter.

Au bout d’un an, le département de la Justice était en train de conclure son travail lorsqu’il découvrit le titre d’un document que la CIA n’avait pas remis à son enquête. Ce document était l’avertissement préparé par un agent du FBI au sein de la CIA, l’avertissement de la note de bas de page 44. Cette découverte força l’équipe de la Justice à retarder la clôture de leur rapport afin de revenir et d’interviewer à nouveau le personnel de l’unité al-Qaïda de la CIA, ce dont ils n’étaient pas satisfaits, à ce qu’on nous a dit, dès lors qu’aucune personne concernée ne leur en avait parlé. Mark Rossini était l’une des personnes interviewées de nouveau par l’équipe de l’inspecteur général au département de la Justice.

Mark Rossini : L’atmosphère à Washington, le sentiment, était que quelqu’un allait bientôt devoir payer pour ça… Ce groupe de mères de famille du New Jersey qui a vaillamment mené le combat pour aller jusqu’au fond de tout ça. Il y avait une peur de ça. Aucun doute là-dessus. [Ah oui ?] Et bien, oui ! Une grande peur… Donc à l’époque, on nous a dit qu’on devait aller parler au DOJ OIG [Bureau de l’inspecteur général au département de la Justice, Ndt] ou à l’enquête conjointe du Congrès. Et au CIA OIG [Bureau de l’inspecteur général à la CIA, Ndt]. Et on ne vous offre aucune protection… Vous ne pouviez pas avoir la présence d’un avocat. Pas du tout. [Pas autorisé.] Non ! Non, aucune aide juridique, avec aucune garantie que ce que vous disiez ne pourrait être utilisé contre vous.

[Ray : Donc ça semble expliquer pourquoi toutes les personnes qui ont parlé au OIG n’avaient aucun souvenir d’aucune chose qui ne se soit jamais produite. (Rires.)]

Ça semble expliquer pourquoi nous faisions attention à ce que nous disions.

Narrateur : Le DOJ OIG – le rapport de l’inspecteur général au département de la Justice a retenu l’attention d’un Britannique vivant en République tchèque du nom de Kevin Fenton.

Kevin Fenton : Eh bien, il semble y avoir des informations là-dedans qui, si vous étiez capables de les assembler, pourraient vous révéler des choses. Vous auriez une compréhension plus approfondie… Mais partiellement, à cause de la façon dont il fut modifié de la version classifiée à la version déclassifiée, il a été privé de sa substance, et je ne l’ai pas saisi vraiment dans son intégralité.
Narrateur : Fenton a bien plus révélé sur cette histoire que la plupart de nos éminents journalistes, bien qu’il ne considère pas en être un lui-même.

Kevin Fenton : Non, non, non, non, non. En faisant ce truc avec History Commons, je me voyais comme un historien contemporain amateur.

Narrateur : History Commons se présente comme une application web de journalisme participatif au contenu libre. Presque tous les reporters travaillant sur le terrorisme se sont tournés pour des recherches à un moment ou un autre vers le site 9/11 Timeline, démarré par Paul Thompson.

Kevin Fenton : J’étais donc en train de parcourir le rapport du DOJ IG, et je me suis dit, je ne le comprends pas vraiment, mais je vais le convertir en éléments chronologiques et le mettre dans History Commons. Et je me suis dit, bon, il y a là une quantité énorme d’informations. Cela représente environ 400 pages. Alors j’ai pensé, je vais le faire par personnalité.

Narrateur : Il remarqua qu’une personnalité de la CIA, répondant au pseudonyme banal de "John", semblait revenir encore et encore dans les défaillances.

Kevin Fenton : Et j’avais supposé précédemment que les défaillances du renseignement avant le 11-Septembre avaient été commises par un grand nombre d’officiels. Mais quand j’ai vu que John été impliqué tout du long, je me suis dit que ça ne pouvait pas être une coïncidence. Ce personnage de John, il va devenir assez intéressant, et nous devons nous concentrer sur lui.

Narrateur : A peu près au même moment, le pseudonyme de John vola en éclat et son vrai nom fut révélé par Lawrence Wright, le journaliste du New Yorker : Tom Wilshere.

Lawrence Wright : Souvenez-vous, c’était au moment de l’affaire Valérie Plame, quand le simple fait de connaître des noms pouvait vous causer des ennuis. Et pouvait causer des ennuis à mes sources. Mais j’ai donné les noms.

Narrateur : Le livre The Looming Tower [La Guerre Cachée, Ndt] qui valut à Wright un prix Pulitzer, a servi de manuel indispensable au rapport de l’inspecteur général au département de la Justice pour comprendre toute l’histoire, dont les ramifications s’étendent au delà du simple incident de la note de bas de page 44 de janvier 2000, en passant à travers l’enquête de la brigade antiterroriste au bureau du FBI à New York sur l’attentat du [USS] Cole – et jusqu’au 11-Septembre.
Lawrence Wright : Les gars de la brigade I-49 auraient du mal à pardonner à certaines personnes de la CIA…

Narrateur : La brigade I-49 est une combinaison inhabituelle de procureurs et d’enquêteurs du FBI travaillant ensemble pour lutter contre le terrorisme, et qui s’est concentrée de plus en plus sur Ben Laden à la fin des années 1990. A la demande d’un agent supérieur très respecté là-bas, Pat D’Amuro, les anciens membres de la brigade ont largement coopéré au livre de Wright. C’était un effort délibéré de remettre les pendules à l’heure cinq ans après les attaques.

Lawrence Wright : J’ai discuté avec beaucoup de personnes dans cette brigade. Et eux, ils voulaient parler car ils se sont sentis irrités par toute l’histoire. Personne n’avait travaillé plus dur que ces gars pour essayer de stopper al-Qaïda. Et ils sentent à bien des égards qu’ils auraient pu le faire si seulement on leur avait donné l’information.

Narrateur : En 2008, quelques mois après notre interview avec le président de la Commission, l’agent du FBI au centre de la note de bas de page 44, la personne qui essaya d’alerter le Bureau [du FBI] s’est présentée, prête à parler au journaliste James Bamford, aux côtés d’un autre agent, Mark Rossini. Mais la permission leur fut refusée par le nouveau responsable des Affaires publiques au FBI, l’ancien reporter d’ABC News John Miller.

James Bamford : Nous l’avons rencontré à son bureau. Il a dit qu’il ne voulait pas nuire à ses relations avec le bureau des Affaires publiques à la CIA. J’ai dit, "Eh alors, qui s’en soucie ? Qu’est-ce que ça a à faire là-dedans ? C’est le public américain qui paye votre salaire, le public américain qui est en droit de connaître cette information. Alors qui se soucie de savoir si vous êtes copains avec les types de la CIA ?" Mais l’argument n’a pas fonctionné. Donc je n’ai jamais eu l’occasion d’interviewer [l'agent] Doug Miller et j’ai seulement interviewé Rossini après qu’il eut quitté le FBI.

[Duffy : Il a été viré du FBI, n’est-ce pas ?]

Oui, il a été viré.

Narrateur : Mark Rossini a démissionné après avoir fait l’objet d’accusations d’accès inapproprié aux dossiers du FBI, dans le but d’aider un détective privé, ami de sa compagne actrice. Sa carrière, longue de presque deux décennies au Bureau, se termina dans la disgrâce et il fut condamné plus tard à un an de probation et à une amende 5.000 dollars. Le malheur de Rossini fit le bonheur de Bamford.

James Bamford : Je l’ai interviewé le lendemain de son licenciement.

Narrateur : Tout comme Bamford, nous n’avons reçu aucune coopération du gouvernement US sur cette histoire. Les bureaux des Affaires publiques ont refusé nos demandes d’interview et n’ont pas éprouvé le besoin de fournir une explication. On nous disait parfois que nous devions soumettre des requêtes à la loi sur la liberté de l’information pour des informations ayant été autrefois sur les sites web des agences. Les récits que vous êtes sur le point d’entendre n’auraient pas pu être racontés, ne serait-ce que quelques années en arrière, lorsque les personnes en question étaient encore employées au gouvernement.

Mark Rossini : [Le téléphone sonne.] Bonjour, Mark Rossini à l’appareil. [Bavardages.]

Narrateur : Grâce à l’introduction de Bamford, nous parlions à notre premier initié, un homme du FBI au sein de la CIA, une personne finalement en position de dire ce qu’il s’est passé.

Mark Rossini : [Duffy : C’est l’histoire que nous explorons principalement.]

C’est ça l’histoire. C’est celle du 11-Septembre.

Mark Rossini : Je suis arrivé à Alec en janvier 99.

Narrateur : Quelques mois après les attentats à la bombe de 1998 contre les ambassades US, l’homme du contre-terrorisme au FBI John O’Neill, désigna son ami Rossini pour déménager de New York City à Langley en Virginie, afin d’être ses yeux et ses oreilles à l’intérieur du siège de la CIA. C’était une pratique commune pour le FBI de détacher un agent du contre-terrorisme aux bureaux de la CIA et vice versa. C’était fait pour créer une ambiance de coopération.

Si vous n’avez jamais entendu parler de l’homme du FBI John O’Neill, un bon début serait l’excellente émission Frontline special "The Man Who Knew" [L’Homme Qui Savait, Ndt.] de Michael Kirk et Jim Gilmore, disponible sur PBS.com. O’Neill a atteint une sorte de statut légendaire, poursuivant al-Qaïda avec acharnement à une époque où peu de gens réalisaient la menace, pour être finalement tué par eux au World Trade Center.

Treize ans plus tard, Mark Rossini devient nos yeux et nos oreilles sur ce lieu et cette époque, notre espion à l’intérieur de l’agence d’espionnage.

Mark Rossini : C’était juste une porte quelconque dans un couloir… Et quand vous passiez cette porte, vous étiez en fait dans une autre unité, Alec Station.

Narrateur : Il y a quelques notions de base que vous devez connaître à propos de la CIA avant que nous allions plus loin : Chaque capitale dans le monde possède sa propre unité secrète de la CIA, chacune constituée d’environ une douzaine ou plus d’agents, selon l’importance de la région, rendant compte auprès d’un chef d’unité. Ces unités relèvent de la Direction des Opérations, la DO.

Toutes les informations en provenance de ces unités devaient être analysées et rassemblées dans des rapports à destination du directeur de la CIA et des décideurs à Washington comme à la Maison Blanche. Ce travail était effectué par des analystes de la Direction des Renseignements, la DI [Directorate of Intelligence, Ndt.].

Si vous comparez avec l’école, alors ceux de la DO sont les durs et ceux de la DI sont les intellos. Dans ce mélange, pendant l’ère Reagan, est arrivé le Centre du contreterrorisme, le CTC [CounterTerrorism Center, Ndt.]. Relevant techniquement de la DO, il a empiété sur les deux mondes et sur toutes les régions, répondant à la transnationalité du terrorisme.

Mark Rossini : Alec Station a été conçue pour informer directement le DCI [Director of Central Intelligence, Ndt.], directement George. Quand Tenet l’a créée, elle était censée transcender les politiques de la DI, la DO, et le CTC.

Narrateur : Mais l’unité devint immédiatement le bébé de son premier chef, un gars de la DI nommé Mike Scheuer – il lui a même donné pour nom de code celui de son fils « Alec » – et il l’a remplie depuis 1996 avec des collègues analystes de la DI. Il n’y avait qu’un ou deux agents seulement de la DO.

Mark Rossini : Le tout était composé de personnes de la DI, des analystes que Mike Scheuer avait apportés avec lui… Et ils étaient tous des gars à lui. Ils s’appelaient entre eux la famille Scheuer, comme la famille Manson [référence, Ndt.], car ils lui étaient férocement dévoués. Et tous étaient très, très brillants. Des gens vraiment très brillants.

Narrateur : Ouvrant cette porte banale dans un couloir quelconque, Alec Station était une pièce de 167 m², d’environ 18 mètres sur 9, remplie d’une cinquantaine de ces analystes travaillant dans des bureaux à cloisons. La fenêtre de Rossini donnait directement vers l’ouest. Il dit qu’il pouvait souvent voir arriver les orages.

Et malheureusement, c’est à l’intérieur d’Alec Station qu’on trouve la plupart des personnes responsables de l’erreur de n’avoir pas accordé suffisamment d’attention aux pirates de l’air al-Hazmi et al-Mihdhar – et donc à la meilleure chance d’arrêter le 11-Septembre et de sauver près de 3000 vies.

Mark Rossini : Nous travaillions en milieu restreint. Et al-Qaïda était un très petit groupe de personnes auxquelles nous nous intéressions. Alors ça semble presque loufoque, mais tout et n’importe quoi était coordonné entre tous. Et vous ne pouviez pas considérer un sujet sans être associé à un autre, ou en examinant le domaine d’une autre personne.

Narrateur : Peu après l’arrivée de Rossini, une jeune SOO – pour staff operations officer [agent de soutien aux opérations, Ndt.] – du nom de Jennifer Lynn Matthews, l’approcha lors d’un déjeuner.

Mark Rossini : Elle fut ma première amie là-bas. Elle est venue vers moi deux semaines aprés mon arrivée. Nous étions voisins à la cafétéria. Elle a dit, "Ok Rossini, qu’as-tu fait de mal ? Tout le monde sait que les personnes détachées vers d’autres agences ont commis une faute. Ils ont merdé." J’ai dit, “Je n’ai absolument rien fait de mal. J’ai un parcours impeccable…” J’ai ajouté, "Je suis le gars sélectionné par O’Neill."

Narrateur : Chaque agent de soutien aux opérations détient ce que l’on appelle un "ticket" sur un sujet ou une région particulière. Jen Matthews avait le ticket sur l’Asie du Sud-Est, ce qui signifie qu’elle était responsable de tout ce qui se passait en lien avec al-Qaïda dans cette région.

Rossini apprit également à connaitre une autre jeune agent de soutien aux opérations, une avec qui il n’a pas senti le même genre de connexion instantanée. Une femme de 27 ans : [Michael C.].

Mark Rossini : Bon, je veux dire, elle était assez agréable. [Rires] Assez agréable. Mais très axée sur l’Agence. Très catégorique sur ses positions. Une vraie combattante à bien des égards. Issue d’une famille travaillant à l’Agence. De nombreux membres de sa famille ont été, ou sont peut-être encore à l’Agence. Une vraie gosse de l’Agence.

Narrateur : [Michael], à laquelle Rossini se réfère du pseudonyme de "Michelle", comme utilisé dans le Rapport de l’inspecteur général du département de la Justice, partageait un des plus importants tickets de tout Alec Station avec le chef adjoint, Tom Wilshere.

Mark Rossini : Tom est un personnage très intense. Très brillant. Un gars très ambitieux. Un lecteur acharné. Et il écrit également très vite sur un clavier. Il écrit si vite qu’il fait beaucoup d’erreurs car il est tellement pressé d’écrire ses pensées…

Narrateur : Tom Wilshere travaillait pour l’Agence sur les questions du Hezbollah dans les années 90 et s’est fait un tas d’alliés au FBI. Rossini pense qu’il était le chef adjoint de Scheuer depuis le début d’Alec Station.

Mark Rossini : Eh bien, je sais que Michelle et Wilshere, ils avaient le fameux ticket sur le Yémen. Ils étaient les plus impliqués avec le Yémen et la cellule yéménite.

Narrateur : Bien que partageant ce ticket, le supérieur direct de [Michael] était techniquement un superviseur d’un âge moyen et aux cheveux roux du nom de [Frances B.].

Mark Rossini : Le travail de la rousse était – elle était juste une supérieure, une analyste en chef que Scheuer avait ramenée, qui avait été loyale à Scheuer depuis des années. Elle était la référence pour tous les travaux analytiques, l’écriture des rapports, etc. Mais elle était la responsable de Michelle. Sur le papier. Mais il n’était pas inhabituel pour Michelle d’aller directement vers Wilshere. Pas du tout en fait.

[RAY : Proche de Wilshere ?]

Oh, très proche. Très, très proche. Oui. Très proche. Oui.

Narrateur : Rossini se plongea dans son travail et s’occupa de ses propres affaires. Il s’habitua aux trajets entre Washington D.C. et New York, étant donné qu’il travaillait généralement au moins un jour par semaine à la brigade "I-49", de retour à la section new-yorkaise du FBI.

Quelques mois passèrent. Un jour, le bruit courut que Mike Scheuer était parti. Pour la première fois depuis sa création trois ans plus tôt, l’unité Ben Laden de la CIA allait recevoir un nouveau chef d’unité. Cette fois, un gars de la DO… Richard Earl Blee.

Mark Rossini : Rich arriva directement du personnel interne de George. Ce qu’il a fait pour lui dans son personnel, je ne le sais pas. Mais quand ils se sont débarrassés de Michael Scheuer, c’est là qu’ils ont nommé Blee. En avril 99.

Narrateur : Le nom complet et les détails sur cet homme, connu seulement sous le nom de Richard dans les rapports d’enquête gouvernementaux, sont restés un mystère presque total jusqu’à ce que de nouveaux détails en 2007 aient permis à Kevin Fenton de les reconstituer.

Kevin Fenton : Blee s’est fait quelques ennemis à la CIA… Et quand il arriva à la position de chef d’unité à Bagdad… Ken Silverstein de chez Harpers a écrit un billet sur lui sur Internet, et nous avons eu quelques informations supplémentaires venant de là. Et l’élément clef fut que Silverstein a écrit qu’il était le fils d’un ancien agent de la CIA.

Et puis George Tenet a écrit son livre en 2007, "Dans l’Œil du Cyclone" [At the Center of the Storm, Ndt.]. Et George Tenet ne se réfère pas à lui comme à Richard ou Rich. Il s’est rapporté à lui comme à Rich B., donnant l’initial de son vrai nom de famille. Donc nous avons cherché quelqu’un dénommé Richard, dont le nom commençait par B, et qui était le fils d’un ancien agent controversé de la CIA. Et il y a très, très peu de personnes satisfaisant ces critères.

Narrateur : Le meilleur candidat devint le fils de Richard Bissel, le fameux architecte de l’invasion de la baie des Cochons. Et puis, en 2009, les archives de la Commission sur le 11-Septembre commencèrent à être publiées.

Tom Kean : Nous avons tenté de rendre ces choses publiques. A la demande du gouvernement, nous avons mis un scellé de cinq ans sur la plupart d’entre elles… Une chose que la Commission a senti, et que je ressens très fortement, c’est que la plupart des secrets du gouvernement ne devraient pas l’être.

Narrateur : Fenton remarqua les notes manuscrites sur un document.

Kevin Fenton : Et ça disait un truc du genre, "Personne n’avait anticipé ce qu’al-Qaïda ferait. Bon, excepté Clarke, Black et Blee." Et ça m’a frappé, "Oh, Blee, ça doit être ce Rich B."

Narrateur : Ces dernières années, le gouvernement a essayé de prétendre que même de tels documents, désormais du domaine public, sont toujours classifiés jusqu’à ce qu’ils disent le contraire, comme nous l’avons vu bien évidemment avec les câbles de Wikileaks. Mais Fenton a pris le risque et a publié le nom sur Internet.

Kevin Fenton : Eh bien, en fait, j’y ai réfléchi un peu, et je me suis dit que si quelqu’un a fait quelque chose de mal, alors peu importe… Hum, je pense que si j’apprenais l’identité d’un agent de la CIA qui n’a rien fait de mal, je la garderais secrète. Parce que je n’aurais aucune raison de le faire.
Narrateur : Nous avons décidé aussi de publier les noms de [Frances B.] et [Michael C.] pour la première fois dans ce podcast, et pour les mêmes raisons. Nous souhaitons insister sur le fait qu’aucune de nos sources ne nous a divulgué ces noms. Au fur et à mesure que les interviewés nous fournissez des détails de fond au sujet de la mystérieuse rousse anonyme et la jeune agent de soutien aux opérations, nous avons été capables d’utiliser ces détails en lien avec des recherches Internet afin de débattre des candidats potentiels selon leurs identités.

Puis, pendant des interviews avec ceux en mesure de savoir, nous mentionnions simplement les noms de candidats comme Blee, [Frances] et [Michael] au milieu d’une question. Du genre, "Est-ce que Rich Blee et George Tenet avaient de bonnes relations ?" Tout ce dont on avait besoin, c’était une réponse comme, "Oui, tout à fait", pour que nous ayons notre confirmation.

Mark Rossini : Il y a eu une période d’adaptation, maisje pense que pour tout le monde… Vous savez, Rich était rigoureusement, et dés qu’il est arrivé, la loyauté s’est transférée à lui, oui, ils étaient très loyaux envers Rich. Aucun doute là-dessus. Parce qu’il était venu du 7ème étage et que son père était une sorte de légende de l’Agence, du temps de l’ancien espionnage soviétique…

Narrateur : Il s’avère en fait que Rich est né au cours d’une mission de la CIA, le 14 octobre 1957 à Pretoria en Afrique du Sud, pendant que son père, David Blee, était infiltré sur place. A cette époque, son père de 41 ans avait déjà passé une décennie à l’Agence, ayant d’abord servi au Bureau des services stratégiques [OSS, Ndt.] à espionner les Japonais, puis au lancement de la CIA après la guerre.

Margaret, la mère de Rich, était institutrice à Venice en Californie. Né quatre ans plus tard que ses quatre frères et sœurs, Rich passa ses jeunes années à l’école de l’ambassade américaine en Inde, pendant que son père était le responsable de sa première unité à New Delhi. David se fera une réputation en aidant la fille de l’ancien dictateur soviétique Joseph Staline à passer clandestinement en asile aux USA, s’assurant ainsi de futures promotions. La seule photo connue de Richard Blee provient d’un annuaire de l’école durant cette période, âgé de neuf ans et lisant un livre avec ses camarades de classe.


Richard Blee âgé de 9 ans, debout en noir, durant l’année scolaire 1966-67 à son école de Delhi en Inde

En 1968, le père de Rich hérita de la direction de tout le Moyen-Orient. La famille rentra aux USA, dans une maison du quartier de Bethesda au Maryland, littéralement de l’autre côté de [la baie de] Chesapeake par rapport au siège de la CIA.

Durant la jeunesse de Rich, son père David grimpa les échelons de la CIA. En 1968, on lui donne tout le Moyen-Orient à gérer. La carrière de Rich à la CIA débuta en 1984, alors âgé de 26 ans, et il travailla pour l’ambassade US en République centrafricaine. David Blee était revenu au siège [de la CIA] au poste de directeur adjoint du contre-espionnage. Il prit sa retraite l’année suivante.

Quelques années plus tard, Rich était au Niger. Ensuite, l’Algérie à 35 ans, pendant la sanglante guerre civile entre le gouvernement et les guérillas islamiques. Au moment où George Tenet devint directeur adjoint à la CIA, Rich fut nommé dans un groupe de travail sur l’Irak destiné à déstabiliser le gouvernement de Saddam Hussein. Quand le président Clinton fit de Tenet son nouveau directeur de la CIA en juillet 1997, Tenet amena Rich au 7ème étage avec lui – où tous les hauts gradés de la CIA avaient un bureau – comme l’un de ses assistants exécutifs adjoints, juste à temps pour le 40ème anniversaire de Rich. Plus tard dans l’année, pour le 50ème anniversaire de l’Agence, Rich a vu Tenet remettre une médaille à son père lors d’une cérémonie en l’honneur des 50 plus importants pionniers de l’Agence.

Le jour où Richard Blee entra à l’unité Alec Station, il avait 41 ans, cinq ans de moins que son père lorsqu’il a pris son premier poste de chef d’unité.

Mark Rossini : Il est arrivé avec un héritage familial dans l’Agence, et il portait clairement cette gravitas, cet air grave. Et venant du 7ème étage, c’était visiblement quelqu’un qui avait un accès direct à George. Et cela en disait long sur cette personne qui pouvait [vraiment] faire avancer les choses.

Narrateur : L’arrivée de Blee à Alec Station en avril 1999 n’était qu’une partie d’un remaniement de personnel cette année, signalant un changement d’attention sur le terrorisme à la CIA à la suite des attentats contre les ambassades US de 1998.

Au bout d’un couloir et de l’autre côté d’un jardin, au sous-sol d’un nouveau bâtiment d’acier et de verre de la CIA, le Centre du contre-terrorisme (CTC) fut repris par un homme nommé Cofer Black, un autre membre de la DO ayant la réputation d’affectionner les opérations secrètes.

Richard Clarke : [RAY : Pourquoi ces personnes ont-elles été placées à ces postes à cette période ?]

Eh bien, parce que les personnes qui dirigeaient le Centre de contre-terrorisme à la CIA avant le remaniement étaient très inefficaces. Je me plaignais à leur sujet. Je pressais George Tenet de changer la direction au CTC, et il l’a fait. Nous avons alors développé ensemble le plan.

Narrateur : Voici Richard Clarke. Bill Clinton l’avait placé récemment à un poste nouvellement créé, "Tsar" du contre-terrorisme à la Maison Blanche, le poste techniquement le plus élevé du contre-terrorisme au sein du gouvernement US. L’expérience préalable de Clarke avait été de présider le groupe de sécurité du contre-terrorisme au Conseil national de sécurité, nommé à l’époque par le premier président Bush au département d’État de Ronald Reagan.

Il pense que les nouvelles personnes à la CIA étaient de bons choix pour ce que Tenet voulait faire.

Richard Clarke : Lorsque Cofer Black devint le chef du Centre du contre-terrorisme à la CIA, il était consterné de ne pas avoir de sources à l’intérieur d’al-Qaïda. Et par ailleurs, ils n’avaient jamais essayé d’avoir de sources au sein d’al-Qaïda, car ils pensaient que c’était trop dur. Alors juste après être devenu directeur du Centre du contre-terrorisme, il m’a dit, "Je vais tenter d’obtenir des sources chez al-Qaïda."
Narrateur : Homme aux lunettes à montures en corne et à l’air renfrogné, et dont le nom fait penser à un vilain d’Harry Potter, Black était précédemment chef d’unité au Soudan du temps où Oussama Ben Laden était basé là-bas.

Richard Clarke : Cofer Black avait la réputation d’être ambitieux. Il avait fait du bon boulot au Soudan… Vous savez, la plupart des agents de la CIA à ce moment-là n’aimaient pas vraiment se salir les mains. Ils aimaient travailler sous couverture diplomatique dans des ambassades et aller à des soirées cocktail pour recruter des espions soviétiques. Cofer Black a été dans les ruelles de Khartoum… Et Rich Blee comprenait comment la CIA fonctionnait car il avait siégé comme assistant au côté de George Tenet…Certainement George Tenet, certainement Cofer Black, et ses principaux superviseurs à l’intérieur du Centre du contre-terrorisme – tous l’avaient compris. Ils avaient compris qu’al-Qaïda était une grande menace. Ils étaient motivés. Et ils essayaient vraiment dur.

Narrateur : Blee occupait l’un des trois bureaux privés à Alec Station, celui juste à côté de celui de Tom Wilshere. Mark Rossini raconte que durant la première semaine de Blee au poste de chef, il l’a appelé dans son bureau.

Mark Rossini : Lui et moi on s’est assis et, [ce fut] très plaisant. Il m’a toujours traité équitablement, très sympa. Et il m’a dit, "Je veux que vous soyez plus opérationnel, voyagez davantage, faites plus de choses sur le terrain." Je n’avais pas de problème avec ça. Mais O’Neill ne voulait pas. Il voulait que je reste sur place. Parce qu’il disait que "si tu n’y es pas, alors je ne sais pas ce qu’il se passe…" Et cela a conduit à une confrontation entre O’Neill et Blee.

Narrateur : Il apparait que les tensions qui existaient entre l’unité Alec Station de Mike Scheuer et le bureau à New York de John O’Neill allaient se poursuivre avec Blee.

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