"Le mensonge et la crédulité s'accouplent et engendrent l'Opinion" Paul Valéry

samedi, 24 mars 2012

La question des "échecs" de la CIA le 11 septembre 2001 : intention ou incompétence ?

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Bien que l’enchaînement des actions menées par la CIA le jour du 11-Septembre soit difficile à reconstituer, un début d’analyse laisse clairement apparaître que l’Agence est allée d’échec en échec, et que ces échecs ont permis aux attentats de se produire. Le point crucial qui fait l’objet de discussions depuis 10 ans est de savoir si ces échecs furent délibérés ou s’ils sont dus à une surcharge de travail ou à de l’incompétence. Pour rendre un jugement éclairé, il faut prendre le temps d’examiner tous ces échecs, de les remettre dans l’ordre et d’analyser ce que tout cela signifie.

Le problème le plus évident réside sans aucun doute dans le périmètre même des défaillances de la CIA. Il n’y a pas eu simplement des erreurs faites par quelque obscur néophyte, mais une véritable chaîne de défaillances. Comme l’a commenté Tom Wilshire, l’un des responsables-clés de la CIA impliqué dans la dissimulation de l’information lors de l’enquête du Congrès : « Dans l’année et demie qui vient de s’écouler, tout ce qui devait mal se passer s’est mal passé. Tous les processus qui avaient été mis en place, toutes les sécurités, tout le reste, tout a échoué à chaque fois que c’était possible. Rien ne s’est passé comme prévu. »

En outre, certains échecs sont extrêmement graves. Par exemple, le manquement avoué par l’unité de la CIA appelée Alec Station dédiée à Ben Laden, d’informer George Tenet, le directeur de la CIA, que le pirate de l’air Khalid Al-Mihdhar (qui était à bord du Vol77), se trouvait aux États-Unis en août 2001, va au-delà de toute compréhension. Ajoutés à cela, des échecs ont été commis par un petit groupe d’officiers du renseignement, centré autour de Wilshire et de son patron, Richard Blee, qui s’était focalisé sur quelques membres d’al-Qaïda, en particulier sur Al-Mihdhar et son partenaire Nawaf Al-Hazmi. Enfin, l’un des officiers qui a dissimulé des renseignements l’a admis publiquement, un second l’aurait fait en privé, et certains documents qui ont survécu contredisent « l’excuse de l’incompétence ».

L’histoire de la CIA et du pré-11-Septembre commence à la fin du mois de décembre 1999, quand la NSA intercepte une communication d’al-Qaïda, apparemment entre Al-Mihdhar et Khallad ben Attash, l’associé de Ben Laden qui se trouve aujourd’hui à Gitmo (NdT : Guantanamo). L’un des deux appelait du Centre des opérations d’al-Qaïda au Yémen, centre que la NSA surveillait depuis un certain temps. La communication indiquait qu’un groupe d’al-Qaïda allait bientôt se rendre à Kuala Lumpur en Malaisie. La NSA transmit l’information à la CIA et au FBI.

La CIA suivit Al-Mihdhar du Yémen jusqu’à une escale à Dubaï aux Émirats Arabes Unis où une photocopie de son passeport fut faite. Les responsables américains découvrirent qu’il disposait d’un visa américain depuis quelques mois et que celui-ci expirait en avril 2000. Cette information fut rapportée aux différents services de la CIA impliqués dans l’opération de filature, et à la Alec Station au siège de la CIA le 5 janvier 2000.

Un employé du FBI nommé Doug Miller lut les câbles qui lui parvenaient du terrain et rédigea un message destiné au FBI pour leur dire qu’Al-Mihdhar était en possession d’un visa américain. Le FBI est un organisme axé vers le national, et donc si ce n’était le visa américain, Al-Mihdhar était juste un terroriste étranger à l’étranger, et ne suscitait pas d’inquiétude particulière. Mais le visa américain aurait pu rendre Al-Mihdhar intéressant pour le Bureau. Une agente de la CIA que l’on appellera «Michael» demanda alors à Miller de ne pas envoyer le message tout de suite, expliquant que Wilshire voulait tenir ça à distance – personne sous Wilshire n’avait le pouvoir de fournir ces informations au FBI.

Quelques heures après qu’elle eut bloqué le câble de Miller destiné au FBI, Michael envoya un câble en indiquant que le FBI avait bien reçu l’information sur le visa d’Al-Mihdhar. Ce n’était pas vrai, et Michael devait le savoir à ce moment-là.

Vous ne trouverez pas cet épisode dans le texte principal du Rapport de la commission sur le 11-Septembre. Malgré son importance évidente, la Commission l’a relégué en note de bas de page, numéro 44 du chapitre 6 (voir aussi Note de bas de page)

Miller se retourna alors vers un collègue du FBI, Mark Rossini, qui alla demander à Michael ce qui se passait. Selon Rossini, Michael indiqua que le FBI n’aurait pas l’information tant que la CIA ne le souhaitait pas, et que le prochain attentat d’al-Qaïda se produirait en Asie du Sud-Est.

En outre, selon plusieurs officiers de la CIA interrogés par l’inspecteur général de l’Agence, il était de pratique courante de confirmer que le Bureau avait reçu ce genre d’information. Cela n’a pas été fait.

Environ une semaine plus tard, Miller envoya un email à Wilshire demandant s’il pouvait désormais diffuser le message au FBI. Il ne reçut aucune réponse.

Après le 11-Septembre, les enquêteurs furent incapables de retrouver l’ébauche de câble de Miller pendant près de deux ans et demi, et les personnes impliquées avaient tout oublié. Il fut retrouvé début 2004, ce qui nécessita d’interviewer à nouveau les fonctionnaires concernés. Toutefois, ils réaffirmèrent n’en avoir aucun souvenir.

Rossini a commencé à parler plus librement de ce qui s’était passé à Lawrence Wright en 2006 pour son livre The Looming Tower (publié en français che R.Laffont, La Guerre Cachée – NdT), dans lequel il explique qu’un responsable anonyme de la CIA a dit Miller : "Ce n’est pas le problème du FBI." Rossini ayant ensuite quitté le Bureau en disgrâce, il fournit en 2008 un compte-rendu complet de ce qui était arrivé alors, à l’auteur James Bamford et au journaliste Jeff Stein. Selon Rossini, il n’avait eu aucun problème de mémoire lors de son interrogatoire par les enquêteurs, il avait simplement choisi de mentir sous la pression de la CIA. Rossini expliqua également qu’il y avait un surveillant dans la salle lors de l’entrevue, une situation tristement typique des enquêtes post-11-Septembre.

Le même jour où le câble de Miller fut bloqué, un officier de la CIA prêté au FBI que nous appellerons «Robert» informa deux collègues du FBI à propos de ce que la CIA savait sur la réunion en Malaisie. Robert leur raconta à peu près tout ce que la CIA savait, sauf le point crucial qui aurait permis au FBI de réagir et de prendre note, à savoir qu’Al-Mihdhar était en possession d’un visa américain. Robert dit alors à un autre officier de la CIA détaché au Bureau qu’il n’était pas nécessaire d’informer le FBI au sujet de la Malaisie parce qu’il l’avait déjà fait, assurant cet officier qu’il n’aurait pas laissé passer l’information sur le visa d’Al-Mihdhar.

Pendant ce temps, en Malaisie, la CIA et un service de renseignement malaisien local poursuivaient Al-Mihdhar, Al-Hazmi et leurs contacts. De nombreuses photos furent prises, les participants à la réunion furent filmés dès le premier jour; les participants se rendirent dans un cybercafé pour utiliser des ordinateurs, et les responsables du renseignement en profitèrent ensuite pour les examiner. Cependant, une tentative de piéger la réunion échoua.

La liste complète des participants n’est pas connue. Mais en plus d’Al-Mihdhar et Al-Hazmi, nous savons que deux radicaux de premier plan, ben Attash et Hambali, un leader d’al-Qaïda affilié au Jemaah Islamiyah, étaient présents, ainsi que plusieurs autres militants de moindre importance. Selon l’expert du contre-terrorisme Rohan Gunaratna et selon un document du Pentagone sur Hambali, Khalid Sheikh Mohamed, le "cerveau" du 11-Septembre était là aussi. Si c’est vrai, cela rend pour le moins bizarre l’échec de la CIA à piéger cette rencontre (l’Agence le recherchait activement afin de le présenter à la justice de New York pour son implication dans le complot Bojinka de 1995 qui prévoyait de faire exploser plusieurs avions en vol.)

Le 8 janvier, Al-Mihdhar, Al-Hazmi et ben Attash quittèrent Kuala Lumpur pour Bangkok en Thaïlande. La CIA affirme qu’elle les a perdus à ce moment-là, échouant à envoyer à temps des agents à l’aéroport pour les suivre. Cette affirmation doit être prise avec des pincettes (ben Attash avait été "écouté" en Malaisie passant un appel vers l’Hôtel Washington de Bangkok, où les trois hommes s’étaient installés : il ne devait donc pas être très difficile de les trouver là.

Quelque chose d’étrange s’est produit à la Alec Station les 12 et 14 janvier. Quatre jours après que les trois hommes eurent quitté Kuala Lumpur, Richard Blee, le patron de Wilshire informa ses supérieurs, y compris vraisemblablement le chef principal du contreterrorisme, Cofer Black, et le directeur de la CIA, George Tenet, de ce qui se passait. Il prétendit à tort que la surveillance en Malaisie suivait son cours. Deux jours plus tard, il donna une autre fausse information, en disant que la réunion avait été piégée et, encore une fois à tort, que les participants étaient toujours sous filature.

Cela ressemble à un puzzle. Il est difficile de croire que Richard Blee, qui gérait seulement quelques dizaines d’officiers, pouvait être aussi ignorant des différents câbles envoyés et reçus à propos des voyages à Bangkok. Alors pourquoi a-t-il choisi de désinformer ses supérieurs ? Cherchait-il véritablement à les tromper ? Ou bien, ses supérieurs lui avaient-ils dit ne pas vouloir de traces écrites les reliant à ce qui se passait ?

Le 15 janvier, la Alec Station abandonna définitivement l’affaire, sans même prendre la peine de rédiger un rapport complet sur la question. Toutefois, en février, un service de renseignement étranger proposa son aide pour Al-Mihdhar, cette offre est mentionnée dans le rapport d’enquête du Congrès sur le 11-Septembre, mais pas dans le rapport de la Commission sur le 11-Septembre. La réponse qui revint fut qu’aucune aide n’était nécessaire parce que la CIA était au cœur d’une enquête "pour déterminer ce qu’il en était." C’est un document-clé, car il contredit l’affirmation selon laquelle à cette date, la Alec Station avait tout oublié au sujet de ces deux hommes.

Toujours en février, une agence de la CIA (presque certainement celle de Kuala Lumpur) relança l’agence de Bangkok à propos d’Al-Mihdhar. Qu’est-ce qui lui était arrivé ? Bangkok resta silencieux pendant un certain temps, puis répondit qu’ils ne savaient pas, et qu’ils auraient des difficultés à en savoir plus. Comme la Thaïlande avait placé Al-Mihdhar et Al-Hazmi sous surveillance à la demande de la CIA à la mi-janvier, il est presque certain qu’ils savaient, ou pouvaient obtenir l’information sur simple appel téléphonique. Quelques semaines plus tard, Bangkok renvoya finalement une réponse par câble, également envoyé à la Alec Station, déclarant qu’Al-Hazmi avait pris un vol pour Los Angeles le 15 janvier avec un compagnon, qui n’était pas nommé, mais dont on sait que c’était en réalité Al-Mihdhar. L’absence de nom du compagnon est extrêmement étrange, le câble du 5 mars ayant été rédigé en réponse précisément à une question sur Al-Mihdhar, et donc Bangkok devait bien connaître son nom, alors pourquoi l’omettre ?

La Alec Station ne fit aucun usage de ce câble, perdant encore une fois l’occasion de mettre les deux hommes sur une liste de surveillance et d’en informer le FBI. Ce n’était pas la dernière fois que des défaillances allaient avoir lieu.

La façon dont les deux enquêtes principales, conduites d’une part par le Comité du renseignement du Congrès, et d’autre part par la Commission d’enquête sur le 11-Septembre, ont géré le câble du 5 mars est très instructive. Le rapport de la Commission sur le 11-Septembre n’y consacra que quelques lignes. En revanche, la Commission d’enquête du Congrès réalisa à quel point le sujet était important et repartit de zéro. Tenet fut interrogé publiquement et sous serment à ce sujet par le sénateur Carl Levin, et Tenet… eh bien, fut très loin de dire la toute vérité et rien que la vérité. Dans une réponse en cours d’interrogatoire, il affirma : « Je sais que personne n’a lu ce câble », et il répéta cette affirmation deux fois. En réalité, comme le public l’a appris cinq ans plus tard, au moins 50 personnes à la CIA avaient lu le câble. Il est difficile de croire que Tenet, qui a dû se préparer soigneusement à une si importante présentation devant le Congrès, ait pu penser que ce qu’il disait était exact. Et donc, la question est simple : qui essayait-il de couvrir ?


Kevin Fenton
Auteur du livre Disconnecting the Dots: How CIA and FBI Officials Helped Enable 9/11 and Evaded Government Investigations





Note :

La note de bas de page N°44 du chapitre 6 du Rapport de la Commission sur le 11/9 :

"CIA cable, ‘Activities of Bin Laden Associate (Flight 77 Hijacker) Khalid Revealed,’ Jan. 4, 2000. His Saudi passport — which contained a visa for travel to the United States — was photocopied and forwarded to CIA headquarters. This information was not shared with FBI headquarters until August 2001. An FBI agent detailed to the Bin Laden Unit at CIA attempted to share this information with colleagues at FBI headquarters. A CIA desk officer instructed him not to send the cable with this information. Several hours later, this same desk officer drafted a cable distributed solely within CIA alleging that the visa documents had been shared with the FBI. She admitted she did not personally share the information and cannot identify who told her they had been shared."

Traduction

Message de la CIA : ‘les activités de Khalid, un complice de Ben Laden (vol AA77) mises en évidence‘, 4 janvier 2000, son passeport saoudien – qui contenait un visa pour voyager aux USA – a été photocopié et transmis au quartier général de la CIA. Cette information n’a pas été partagée avec le quartier général du FBI jusqu’en août 2001. Un agent du FBI détaché à l’unité de la CIA en charge de Ben Laden (ndlr. Alec Station) a tenté de partager cette information avec des collègues au quartier général du FBI. Une cadre administratif de la CIA lui a demandé de ne pas diffuser ce message avec cette information. Plusieurs heures plus tard, la même femme cadre administratif a publié un message distribué seulement au sein de la CIA. Il affirmait que les documents relatifs au visa avaient été partagés avec le FBI. Elle a admis qu’elle n’avait pas personnellement partagé l’information et qu’elle ne peut pas identifier qui lui a dit qu’ils avaient bien été partagés.