samedi, 14 mai 2011

Les Américains vivent dans le 1984 de George Orwell

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Il est vrai que si George Orwell revenait aujourd’hui, il se pincerait sans doute à la vue de ce qu’est devenu le monde en 2011, si semblable par bien des points à son roman d’anticipation "1984", écrit au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. Mais il est probable que, comme Paul Craig Roberts l’écrit dans ce texte que nous publions ici, il en serait réduit à se demander comment les peuples, forts des enseignements puisés dans son roman, ont pu malgré tout en arriver à être aussi crédules.






Le récit de la Maison-Blanche sur la mort de Ben Laden commence à se craqueler de toutes parts. Est-ce que cela a une quelconque importance qu’en 48 heures, la version a tellement changée qu’elle ne ressemble plus du tout à celle de la déclaration du Président Obama dimanche soir, et qu’elle a perdu toute crédibilité ? Jusque là, cela ne semble pas gêner la BBC, organisme d’information autrefois légendaire, qui le 9 mars, soit huit jours après les faits, continue de nous servir l’histoire des commandos SEALS qui ont tué Ben Laden dans son antre pakistanais, où il vivait à deux pas de l’École militaire pakistanaise, et entouré par l’armée de ce pays.

Même le président pakistanais ne trouve pas cette histoire invraisemblable. La BBC rapporte que le président a lancé une vaste enquête pour savoir comment Ben Laden a pu vivre pendant cinq ans dans une ville de garnison sans se faire repérer.

Pour la plupart des Américains, l’histoire a commencé et s’est terminée avec les mots « We got bin laden » (nous avons eu Ben Laden). Les célébrations, ce doux goût de revanche, de victoire, de triomphe sur « l’homme le plus dangereux de la planète » ressemblent aux débordements de joie des supporters d’une équipe de foot victorieuse de son principal adversaire, ou d’une équipe de Baseball qui remporte les World Series. Aucun supporter ne souhaite entendre dès le lendemain qu’en fait ce n’est pas vrai, que c’était une erreur. Si dans quelques années, les Américains viennent à savoir que l’assassinat de Ben Laden était en réalité une comédie destinée à favoriser certains agendas, il jetteront cette information qu’ils prendront comme le fruit des divagations d’un [sale] communiste libéral.

Tout le monde sait qui a tué Ben Laden. Comment pourrait-il en être autrement ? Nous – le Peuple indispensable, la nation vertueuse, l’unique superpuissance au monde, le chevalier blanc – étions destinés à dominer. Aucune autre issue n’était possible. Personne ne remarque que ceux qui ont fabriqué cette fable ont oublié de nous montrer l’appareil de dialyse qui, d’une façon ou d’une autre, a maintenu Ben Laden en vie pendant ces 10 années. Aucun docteur n’était sur les lieux.

Personne ne se souvient de Fox News annonçant en décembre 2001 que Ben Laden est mort de maladie.

Si Ben Laden, défiant tous les pronostics, a réussi à survivre une décennie pour attendre, désarmé et sans défense l’arrivée des Navy Seals la semaine dernière, comment se peut-il que ce « cerveau du terrorisme » qui s’est joué par quatre fois ce matin-là non seulement la CIA et le FBI, mais chacune des 16 agences de renseignements US, sans oublier celles de nos alliés européens, israéliens, le National Security Council, le Pentagone, le NORAD, le contrôle aérien, et les services de sécurité des aéroports, comment se peut-il donc qu’il n’ait jamais remporté d’autres victoires depuis, même une petite, une toute petite victoire ? Mais qu’est-ce qu’il a fabriqué pendant ces 10 ans, ce « cerveau du terrorisme » ?

La « mort de Ben Laden » rend service à bien trop d’agendas politiques de tous bords pour que l’évidence du mensonge soit reconnue par quiconque. Les patriotes célèbrent dans l’euphorie la victoire de l’Amérique sur Ben Laden. Les progressistes saisissent cette occasion pour accuser les États-Unis d’un meurtre commis en marge de toute justice, et qui nous offense tous. Certains hommes de gauche sont tombés dans le panneau de l’histoire du 11/9 en raison de la satisfaction émotionnelle que leur avait procurée le fait de voir des Arabes oppressés se venger de leurs oppresseurs impérialistes. Et ces personnalités de gauche se réjouissent de voir qu’il a fallu 10 ans à cette Amérique incompétente pour attraper Ben Laden qui était pourtant à portée de main. L’incompétence des Américains dans leur recherche de Ben Laden prouve simplement, selon eux, celle du gouvernement US qui a échoué à protéger les Américains des attentats du 11-Septembre.

Ceux qui ont ordonné, et ceux qui ont écrit des mémos totalement faux juridiquement expliquant que la torture était tolérée par les lois US et internationales, offrant d’ailleurs ainsi la possibilité de poursuivre juridiquement George W. Bush et Dick Cheney, sont les mêmes qui aujourd’hui alimentent l’euphorie après la mort de Ben Laden, en déclarant que c’est la torture qui a permis de guider le [commando de] tueurs américains jusqu’à Ben Laden.

Tout d’un coup, la torture, qui était abandonnée et discréditée depuis des siècles, est de nouveau légitimée.

Tout ce qui peut mener à l’élimination de Ben Laden se trouve justifié.

Ceux qui veulent augmenter la pression sur le Pakistan et lui clouer le bec à propos des Américains tuant des citoyens pakistanais chez eux depuis les airs ou au moyen de troupes au sol, ont trouvé là un nouveau biais pour obliger le Pakistan à se soumettre : « Vous nous avez caché Ben Laden. » Ceux qui veulent continuer à engraisser les profits du complexe militaro-sécuritaire et à augmenter les pouvoirs du Département de la sécurité intérieure (Homeland Security), comme la Secrétaire d’État Hillary Clinton, utilisent la deuxième, voire la neuvième mort de Ben Laden comme preuve de réussite de l’Amérique dans sa guerre contre la terreur, et aussi comme argument pour continuer sur cette voie victorieuse jusqu’à l’anéantissement de tous les ennemis.

Mais la plus inquiétante de toutes fut la déclaration du directeur de la CIA selon laquelle la mort de ben Laden allait déclencher de nouveaux attentats contre l’Amérique et de nouveaux 11-Septembre par une al-Qaida avide de vengeance.

Cet avertissement fait dans les heures qui ont suivi la déclaration du Président Obama dimanche soir, amena l’inévitable message d’al-Qaïda diffusé par Internet, comme quoi l’Amérique allait subir un nouveau 11-Septembre pour avoir éliminé leur leader.

Si les Taliban savaient depuis décembre 2001 que leur leader était mort, pensez-vous vraiment qu’al-Qaida pouvait l’ignorer ?

En réalité, le citoyen lambda n’a aucun moyen de savoir si al-Qaida est autre chose qu’une sorte de père Fouettard créé par la CIA, et qui diffuse ces « annonces ». Il existe des indices très forts comme quoi ces annonces d’al-Qaida proviennent en réalité de la CIA. Des experts ont montré que les vidéos de Ben Laden diffusées ces neuf dernières années sont des faux. Pourquoi Ben Laden publierait-il de fausses vidéos ? Et pourquoi arrêterait-il de transmettre des vidéos et ne passerait-il plus que par des messages audios ? Un individu à la tête d’une organisation terroriste mondiale devrait être capable de publier une vidéo. Et il ne devrait pas non plus être protégé par seulement quelques femmes. Où était al-Qaida, cette organisation qui selon l’ex-chef du Pentagone Donald Rumsfeld, « rassemble les tueurs les plus dangereux, les mieux entrainés et les plus vicieux qui aient jamais été » ? Ces hommes "si dangereux" auraient-ils laissé tomber leur chef ?

L’avertissement du directeur de la CIA sur de possibles nouveaux attentats, suivi dans la foulée par un [communiqué douteux, mais] menaçant émis par al-Qaida, laisse penser que si d’aventure le public américain continuait à perdre son engouement pour les guerres sans fin de son gouvernement, lesquelles guerres alimentent le déficit du budget US, aux dépends de la valeur de change du dollar, de l’inflation, de la sécurité sociale, de la protection santé, des programmes de soutien salarial, de l’emploi, de la sortie de la crise, etc…, dans ce cas, al-Qaida reviendrait se jouer des 16 agences de renseignements US, de celles de nos alliés, du Norad, de la sécurité des aéroports, du contrôle aérien, etc… pour infliger à l’unique superpuissance mondiale un nouveau revers humiliant capable de revigorer le soutien [du peuple] américain pour la « guerre contre la terreur ».

Je pense que si al-Qaida détruisait la Maison-Blanche ou le Congrès, ou les deux, la majorité des Américains y croirait, tout comme les Allemands, peuple plus cultivé et plus intelligent, a cru à l’incendie du Reichstag – accompagnés par bon nombre d’historiens.

La raison pour laquelle je dis cela est que les Américains ont succombé à la propagande et ont été conditionnés pour croire qu’ils sont attaqués par des adversaires tout puissants. On trouve des preuves tous les jours dans les médias. Par exemple, le 9 mars, j’ai entendu sur la National Public Radio à Atlanta que l’université Emory, une université privée relativement connue, a proposé à ses étudiants fraichement diplômés un discours de Janet Napolitano, Secrétaire à la sécurité intérieure (Homeland Security).

Il s’agit de cette agence qui emploie des voyous pour palper les parties génitales d’enfants ou d’adultes, et qui a annoncé son intention d’étendre cette pratique, pour l’instant réservée au voyageurs aériens, à la clientèle des grands magasins, et aux usagers des bus et des trains.

Le fait qu’une université sérieuse invite une personne aussi immorale, qui n’a aucun respect pour les libertés civiles américaines et est aussi totalement dénuée de bon sens commun, et lui demande de s’adresser à une classe de jeunes diplômés faisant partie de l’élite des États-Unis du Sud, prouve bien que [nous vivons aujourd’hui] sous le règne du Ministère de la Vérité. Les Américains vivent comme dans "1984", le monde de George Orwell.

Pour ceux qui n’ont pas lu le grand roman de George Orwell qui prédisait notre époque, « Big Brother », [c'est-à-dire] le gouvernement, pouvait dire aux citoyens n’importe quel mensonge, ils l’acceptaient sans sourciller. Comme me le faisait remarquer un lecteur attentif, nous, les Américains, avec notre « presse libre », en sommes arrivés à ce point aujourd’hui : « Ce qui est vraiment inquiétant, c’est l’arrogance croissante de ces mensonges toujours plus bâclés, comme si le gouvernement était désormais tellement convaincu de sa faculté à tromper les gens qu’il ne faisait même plus l’effort de rester crédible. »

Un peuple aussi crédule que les Américains n’a aucun avenir.


Paul Craig Roberts
a été l’un des rédacteurs en chef du Wall Street Journal et il a également été secrétaire adjoint au Trésor américain et est le père de la "Reaganomics". Son dernier ouvrage, HOW THE ECONOMY WAS LOST (Comment on a perdu l’économie), vient d’être publié par CounterPunch/AK Press. On peut le joindre à l’adresse : PaulCraigRoberts (a) yahoo.com