lundi, 11 avril 2011

L’expérience de Solomon Asch : Une étude sur le conformisme (1958)

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Imaginez-vous dans la situation suivante : vous acceptez de prendre part à une expérience psychologique, et à une date donnée vous et 7 autres personnes que vous prenez pour des participants, arrivez dans une petite pièce où l’on vous fait asseoir à une table. Vous ne le savez pas à cet instant, mais les autres sont en fait des complices de l’expérience, et leur comportement à été soigneusement préétabli. Donc, le seul et véritable sujet de l’étude, c’est vous.

L’expérimentateur arrive et nous dit que l’étude à laquelle vous vous apprêtez à participer concerne le jugement visuel des personnes. Elle place deux cartes devant vous. La carte de gauche contient une ligne verticale. La carte de droite contient trois lignes, de longueurs différentes.


L’expérimentateur demande à tous, chacun à son tour, de choisir parmi les trois lignes de la carte de droite laquelle est de même longueur que la ligne dans la carte de gauche. L’expérience est répétée de nombreuses fois avec des cartes différentes. À certains moments, les autres « participants » répondent de façon unanime en choisissant la mauvaise ligne. Il est clair pour vous qu’ils se trompent, mais ils donnent tous la même réponse.

Que faites-vous ? Allez-vous rejoindre l’opinion majoritaire, ou allez-vous conserver votre opinion et vous fier à vos yeux ?

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En 1951, le chercheur en psychologie sociale Solomon Asch a conduit cette expérience afin d’examiner jusqu’à quel point la pression venant d’autres personnes pouvait affecter notre perception. Au total, environ 1/3 des sujets placés dans cette situation a rejoint la majorité qui pourtant d’évidence se trompait.

Asch a montré des lignes comme celles ci-dessus à des étudiants d’université par groupes de 8 à 10. Il leur a affirmé qu’il faisait des recherches sur la perception visuelle et que leur tâche consistait à choisir dans la carte de droite la ligne qui avait la même longueur que dans la carte de gauche. Comme vous pouvez le voir, la tâche est relativement simple, et la réponse correcte est évidente. Asch a demandé aux élèves de donner leur réponse à voix haute. Il a répété l’expérience avec 18 ensembles de cartes. Seul un des étudiants dans chaque groupe était le vrai objet de l’étude. Tous les autres étaient des complices qui avaient reçu des instructions pour donner des réponses incorrectes à 12 des 18 essais. Asch a fait en sorte que le vrai « sujet » dans chaque groupe soit l’avant-dernier à donner sa réponse, afin qu’il entende la plupart des réponses incorrectes de ses collègues avant de donner la sienne. Allait-il se joindre [à l’avis] du groupe ?

À la surprise d’Asch, 37 des 50 « sujets » se conformèrent à l’avis majoritaire au moins une fois, et 14 s’y conformèrent dans plus de 6 des 12 cas (de réponses fausses – NdT). Lorsqu’il était confronté à une réponse fausse de la part des autres membres du groupe, le « sujet » principal se conformait dans 4 des 12 essais. Ces résultats laissèrent Asch perplexe : « La tendance au conformisme dans notre société est si forte que des personnes jeunes, raisonnablement intelligentes et censées sont amenées à désigner le noir pour du blanc. C’est très préoccupant. Cela soulève des questions sur notre façon d’éduquer et sur les valeurs qui guident notre comportement. »

Pourquoi ces personnes se sont-elles conformées aussi facilement ? Lorsqu’on les interrogea après l’expérimentation, la plupart expliquaient qu’ils ne croyaient pas vraiment à leurs réponses « conformistes», mais qu’ils avaient rejoint [l’avis] du groupe de peur d’être ridiculisés et de passer pour quelqu’un de « spécial ». Certains d’entre eux dirent qu’ils croyaient vraiment que les réponses du groupe étaient correctes.

Asch a mené une version alternative de cette expérimentation afin de découvrir si les « sujets » ne croyaient effectivement pas à leurs réponses incorrectes. Losqu’il leur fut permis d’écrire leurs réponses après avoir entendu celles des autres, leur tendance au conformisme s’abaissait à environ 1/3 de ce qu’il était dans l’expérimentation originale.

Apparemment, il existe deux raisons au conformisme des gens : leur volonté d’être « aimé » par le groupe, et leur conviction que le groupe est mieux informé qu’eux. Supposez que vous arrivez à un dîner et vous remarquez à votre grand désarroi qu’il y a quatre fourchettes à côté de votre assiette. Lorsque le premier plat arrive, vous ne savez pas laquelle utiliser. Si vous êtes comme tout le monde, vous regardez autour de vous et vous utilisez celle qu’utilisent tous les autres. Vous faites cela parce que vous voulez être accepté par le groupe et parce que vous pensez que les autres en connaissent plus que vous sur l’« étiquette » à table.

Conformisme, taille des groupes, et cohésion.

Asch a découvert que l’un des facteurs situationnels qui influençaient le conformisme était la taille du groupe majoritaire. Lors d’ une série d’études, il fit varier de 1 à 15 le nombre de « participants » qui donnaient la mauvaise réponse. Ses résultats montrent que les « sujets » se conforment à un groupe de 3 ou 4 aussi facilement qu’il le font pour un groupe plus important. Cependant, leur conformisme baisse notablement s’ils ont un « allié ». Lors de certaines expériences, Asch a demandé à l’un des participants (complices) de donner des réponses correctes. En présence de cet anticonformiste, le « sujet » ne rejoint l’avis majoritaire qu’1/4 des fois par rapport à l’expérience originale. Il y a plusieurs raisons à cela : premièrement, le vrai « sujet » voyait que la majorité ne se moquait pas de l’autre dissident, et ne le tournait pas en ridicule pour ses réponses. Deuxièmement, les réponses du dissident renforçaient l’idée du « sujet » comme quoi la majorité se trompait. Troisièmement, le « sujet » subissait aussi bien la pression sociale du dissident que celle de la majorité. La plupart des « sujets » dirent plus tard qu’ils voulaient être comme leur partenaire dissident (on retrouve donc le principe de similarité). Apparemment, il est difficile d’être une minorité de un, mais pas tellement de faire partie d’une minorité de deux.

Certains des « sujets » indiquèrent après-coup qu’ils pensaient que les autres personnes avaient raison et que leur propre perception était fausse. D’autres savaient qu’ils avaient raison, mais ne voulaient pas être différents du reste du groupe. Certains ont même affirmé haut et fort avoir vu la longueur des lignes comme la majorité l’avait indiqué.

Asch conclut qu’il est difficile de soutenir que l’on voit quelque chose lorsque personne d’autre ne le voit. La pression du groupe exercée par l’intermédiaire des opinions exprimées par les autres peut amener à la modification et à la distorsion, et vous faire effectivement voir pratiquement n’importe quoi.



*** Illustration vidéo ***


Le WTC 7, un cas d’école ?

La vidéo que nous vous (re)proposons concerne ces expériences de Asch qui ont fait l’objet d’une série d’études publiées dans les années cinquante. Elles démontrent le comportement de conformité au sein de groupes. Ces expériences sont également connues sous le nom de "Paradigme de Asch". Ce montage vidéo fait un parallèle entre ces expériences de Asch et la situation actuelle de l’opinion publique, véhiculée par les médias et les autorités internationales, concernant l’effondrement du bâtiment 7 du WTC le 11 septembre 2001.

Solomon Asch : "Né en 1907 à Varsovie (Pologne), il émigre vers les Etats-Unis d’Amérique en 1920. En 1928, il obtient sa licence en à l’université de New York. Plus tard, il obtiendra son master (1928) ainsi que son doctorat (1932) à l’université de Columbia. Solomon Asch est aussi connu pour avoir été le professeur du célèbre étudiant Stanley Milgram. Ses travaux ayant inspiré en grande partie les travaux de Milgram, notamment du fait d’avoir été son directeur de thèse à l’université de Harvard."