"Le mensonge et la crédulité s'accouplent et engendrent l'Opinion" Paul Valéry

samedi, 2 avril 2011

Anthrax revisité : le FBI a-t-il coincé le mauvais gars ? (2ème partie)

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En février 2003, l’anthrax entra dans l’argumentation destinée à justifier l’invasion de l’Irak. Colin Powell se rendit au Conseil de sécurité des Nations unies, notamment pour parler d’éventuelles armes biologiques. « Il a fallu moins d’une cuillère à thé d’anthrax sec pour faire fermer le Sénat, dit-il. Saddam Hussein pourrait en avoir… assez pour remplir des dizaines de dizaines de dizaines de cuillères. » Deux semaines plus tard, Tom Ridge conseilla aux Américains d’acheter de la bande collante et des films plastiques pour se protéger contre une attaque biologique. Quatre semaines plus tard, l’invasion de l’Irak commençait.

Pendant que la guerre démarrait, la vie d’Hatfill évoluait. Il avait été licencié par SAIC, et un travail de remplacement à l’université d’état de Louisiane tomba à l’eau, sur pression du Département de la justice. Il passait ses journées « à remodeler les chambres de l’appartement de mon amie, dit-il, ce qui a pris des mois ». « Je n’ai jamais pensé au suicide », dira-t-il par la suite à The Atlantic, mais il était soumis à un stress émotionnel et mental extrême. A l’automne 2003, Hatfill porta plainte contre le Département de la Justice pour violations de ses droits constitutionnels et de sa vie privée. Après que Vanity Fair et The New York Times eurent publié des articles suggérant qu’il était coupable, Hatfill porta plainte contre Condé Nast (qui possède Wired et Vanity Fair) et le Times.

En public, le FBI défendait ses actions. Mais plus l’équipe enquêtait sur Hatfill, moins elle était convaincue de son implication. Les achats de ciprofloxacin, la photo dans le magazine, le CV falsifié – rien de tout cela n’en faisait un tueur. « Il correspond au profil général, déclara l’agent spécial Brad Garrett à ses collègues après un interrogatoire, mais je ne vois aucune véritable preuve ».

Pendant ce temps, l’équipe de Fraser-Liggett travaillait d’arrache-pied pour déterminer une signature ADN de l’anthrax utilisé dans les attaques. Pour cela, ils devaient séquencer non seulement l’anthrax extrait du liquide céphalo-rachidien de Stevens, mais aussi de la souche originale Ames (prise dans la collection de Keim), ce qui devait leur permettre d’identifier des marqueurs génétiques spécifiques. L’équipe passa des mois à découper des segments d’ADN, à les marquer au moyen de colorants fluorescents, à les scanner au laser, et finalement à réassembler numériquement les paires de bases au moyen d’algorithmes avancés.

En octobre 2003, ils obtinrent les résultats. « Et merde, dit Fraser-Liggett en regardant ceux-ci ; il n’y a pas la moindre différence ». Les tests effectués démontraient que les quelque cinq millions et demi de paires de bases étaient identiques, et dans le même ordre. Du fait des mécanismes naturels et humains qui ralentissent l’évolution de l’anthrax, les bactéries utilisées lors des attaques étaient pour l’essentiel du pur Ames. L’idée selon laquelle les nouvelles techniques d’analyse génétiques pourraient permettre d’identifier les spores des attaques aboutissait apparemment à un cul-de-sac.

Il restait encore quelques options. La meilleure consistait à analyser les colonies mutantes – les spécimens jaunâtres de forme ronde qui affectaient le sang – identifiées par Pat Worsham. Il était possible que ces colonies contiennent des différences génétiques détectables qui permettraient aux scientifiques de les distinguer de la souche Ames. Si tel était le cas, ces mutants pourraient donner un profil génétique utilisable. L’équipe de Fraser-Liggett lança une nouvelle série de séquençage. « Tout espoir n’était pas perdu », dit Fraser-Liggett, mais elle n’était pas optimiste.

En attendant, le FBI décida de faire confiance aux yeux de Worsham. Des enquêteurs commencèrent à lui amener des échantillons Ames provenant de ses entrepôts, pour qu’elle les incube et recherche des mutants.

Un échantillon attira son attention. Il contenait les mutants à ronds concentriques et tous les autres aussi. Comme il était décrit par un code anonymisé, Worsham ne savait pas d’où il venait. Mais le FBI savait qu’il s’agissait d’un échantillon de la série virulente RMR-1029 de Bruce Ivins, qu’il avait fourni au laboratoire de biodéfense Batelle en Ohio. Et cela signifiait que quelque chose ne collait pas.

Si l’échantillon de Batelle produisait des mutants, la série RMR-1029 d’Ivins devrait aussi le faire– ils étaient supposés être quasiment identiques. Mais le RMR-1029 d’Ivins n’en produisait pas. Les enquêteurs se demandèrent si, malgré des directives spécifiant explicitement le contraire, Ivins n’avait pas sélectionné des colonies saines plutôt que recueilli un échantillon représentatif du flacon RMR-1029. Ou si ce qu’il avait remis n’était pas le RMR-1029.

En décembre 2003, les enquêteurs découvrirent 22 échantillons d’anthrax Ames non documentés, lors d’un inventaire des locaux de bioconfinement de l’Institut. Ils commencèrent à craindre que l’entreposage, qu’ils avaient mis deux ans à mettre en place, avait des lacunes. Alors, pour la première fois, le FBI décida de ratisser l’Institut pour trouver tous les flacons qu’ils avaient manqué jusque-là.

Le personnel de l’Institut prit la fouille assez mal – des expériences en cours seraient perturbées, dirent-il. Heine, le collègue d’Ivins, décida de se venger un peu de l’agente du FBI qui le suivait. Alors que l’agente rassemblait des échantillons dans le laboratoire de Heine – revêtue d’un scaphandre – celui-ci lui tendit un flacon en lui précisant qu’il s’agissait d’un échantillon mortel de la peste. Le flacon trembla un peu dans la main gantée de l’agente. Heine lâche le morceau. « Ils dépendaient totalement de moi pour identifier le contenu de chaque boîte. J’aurai pu soulever une preuve critique, leur dire que c’était toute autre chose et le mettre de côté. Ils n’avaient aucun moyen de le savoir. »

Durant la fouille, les enquêteurs prirent tout le lot RMR-1029 – et non plus un échantillon. Ils prélevèrent un échantillon qu’ils placèrent dans un flacon avec un numéro d’identification et l’envoyèrent à Pat Worsham, à deux pas de là, pour qu’elle l’analyse.

Plus tard, ce jour-là, dans le patio du mess des officiers, Heine, Ivins et les autres scientifiques de la division bactériologique burent quelques bières et essayèrent de rire. Chacun faisait des blagues pour dire lequel des autres était l’expéditeur des lettres à l’anthrax.

Les jours qui suivirent, Worsham incuba des cultures fraîches des spores RMR-1029 saisies. Contrairement aux cultures faites avec l’échantillon fourni par Ivins en avril 2002, les nouvelles présentaient les mutations à cercles concentriques trouvées dans les spores des lettres adressées à Leahy, à Daschle et au Post. Et aussi celles plus petites et plus irrégulières. Comme l’échantillon Batelle, cela semblait être le même matériau que celui utilisé lors des attaques.

Les enquêteurs parlèrent aux collègues d’Ivins et fouillèrent dans ses emails archivés. Ils découvrirent que les femmes le faisaient se sentir maladroit. Il n’aimait pas parler au téléphone. Plus sérieusement, Ivins s’inquiétait de savoir s’il souffrait d’un « désordre paranoïde de la personnalité » et craignait qu’il soit aussi schizophrène. L’idée qu’un homme manipulant quelques-uns des pathogènes les plus mortels puisse être un malade mental n’était pas très rassurante. (Il n’est pas certain qu’Ivins souffrait de ces maladies. Son dossier médical est encore sous scellés.)

Le 31 mars 2005 – après plus d’une vingtaine d’interrogatoires – les enquêteurs décidèrent de pousser Ivins dans ses derniers retranchements. Ils lui demandèrent pourquoi il n’avait pas remis tous ses échantillons pour l’entreposage ; il n’avait pas d’explication convaincante. Ils l’interrogèrent à propos de la chasse aux spores « à la cowboy » dans son bureau ; il dit qu’il était seulement prudent. Ils lui dirent qu’ils avaient copié son disque dur. Cela le perturba – il demanda ce que le FBI faisait lorsqu’il trouvait quelque chose comme de la pornographie infantile sur un ordinateur.

Les enquêteurs mirent aussi la pression sur Ivins à propos de sa vie privée. Il dit qu’il avait cessé de prendre des antidépresseurs. « Il intériorisait ses émotions négatives et, en conséquence, souffrait d’ulcères et de troubles intestinaux, indique un résumé d’un interrogatoire par le FBI. Quand on lui demanda si son état psychique l’avait conduit à faire quelque chose qui l’avait surpris… Ivins répondit qu’il n’était pas « en représentation et qu’il n’avait jamais battu sa femme ».

Cette conversation dévasta Ivins. Même les enquêteurs s’inquiétaient de son impact. Le lendemain, un agent demanda à Ivins s’il allait survivre au week-end. « Je ne vais pas sauter d’un pont ou quelque chose du genre » répondit Ivins. Mais il commença à reprendre ses médicaments. Quelques jours plus tard, il engagea un avocat.

Entre-deux, l’équipe de Fraser-Liggett avait séquencé génétiquement les quatre mutants de l’anthrax des attaques. Ils étaient identiques à 99.99%. Mais cette minuscule différence – moins d’un millier de paires de bases – était suffisante pour donner à chaque mutant une signature génomique unique. Si un échantillon d’anthrax était testé positivement sur ces quatre mutants, on pouvait prouver qu’il était identique à l’anthrax des attaques. Auparavant, les chercheurs devaient s’en remettre à l’œil acéré mais toujours subjectif de Worsham pour leur dire quels échantillons semblaient similaires à l’anthrax des attaques. Maintenant, ils avaient des données génétiques sérieuses qu’ils pourraient fournir à un juge et un jury.

Avec d’autres laboratoires, l’équipe de Fraser-Liggett développa des tests optimisés pour détecter chaque mutant. Puis ils entreprirent la lourde tâche de tester tous les échantillons collectés par le FBI auprès des laboratoires à travers le monde. Dans un laboratoire aux allures d’entrepôt, 75 chercheurs travaillaient en 3-8 six jours par semaine, testant et testant encore les échantillons. Aucun d’eux ne savait quels seraient les résultats ; les échantillons étaient codés et les équipes compartimentées. Ils peinaient sans savoir s’ils progressaient.

Même s’ils allaient de l’avant avec les nouveaux tests génétiques, ils continuèrent à réfléchir à d’autres moyens d’identification de la source de l’anthrax des attaques. L’équipe de Fraser-Liggett, et d’autres, passèrent une année à tracer un contaminant trouvé dans deux des lettres. Cette recherche n’apporta aucun élément tangible pour la procédure. Les essais de rétro-ingénierie sur les spores échouèrent. De même, ceux portant sur des traces d’étain et de silice trouvées dans les enveloppes ne permirent pas de déterminer où les spores avaient été produites.

Finalement, Robert Mueller, le directeur du FBI, sembla perdre patience. Le président Bush le taquinait fréquemment à propos de ce cas lors de ses séances avec les services de renseignements. « Bob, comment se passe cette enquête sur l’anthrax ? » demandait sarcastiquement Bush. En 2006, l’agent chargé de diriger l’enquête fut remplacé.

Edward Montooth, un vétéran avec deux décennies d’enquêtes sur des cas d’antiterrorisme et d’homicides, fut désigné pour diriger l’enquête. Il cultivait envers l’extérieur une image relaxée, un comportement ralenti, donnant l’impression d’être une sorte de Columbo du Midwest bien rasé. L’agent Vince Lisi fut désigné comme son second. Yeux bleus, le visage rougeaud d’un quarterback, Lisi n’avait aucune tolérance pour les suspects sournois et les enquêtes qui traînaient. Dellafera, de l’inspection des Postes, conserva son poste à la direction de l’enquête, en partie grâce à sa capacité à comprendre tous les détails, depuis la fermentation de l’anthrax, en passant par la psychologie médico-légale, jusqu’aux fibres des enveloppes.

Et des détails, il y en avait ! Les échantillons d’anthrax déposés, l’identification génomique, des milliers de transcriptions d’interrogatoires. Dans les locaux de l’équipe d’enquête, prise en sandwich entre un hôtel et une autoroute à Tysons Corner, Virginie, des salles entières étaient remplies de dossiers – plus de 400 000 documents. Il semblait impossible d’absorber tout cela. « Je suis rentré à la maison tous les soirs avec un mal de tête pendant un an » dit Montooth.

D’un autre côté, la liste des suspects potentiels était maintenant suffisamment courte pour tenir sur une page, grâce aux résultats ADN qui commençaient à sortir. L’analyse des mutants n’était pas terminée, mais les résultats disponibles, une fois décodés, pointaient du doigt vers le RMR-1029 et ses rejetons. Cela signifiait que les scientifiques ayant eu accès à cette lignée étaient dignes d’intérêt. En d’autres termes, des gens comme Bruce Ivins. « C’est la science qui a amené cela, dit un ancien responsable du FBI ; cela réorienta complètement l’enquête ».

Les enquêteurs se réunissaient dans une salle de réunion de fortune – si bruyante que les agents devaient crier pour se faire entendre. Lisi, Dellafera, et Montooth hurlèrent leurs nouvelles directives : repartir du RMR-1029 et de ses rejetons ; déterminer qui y avait accès ; biffer autant de noms que possible ; le dernier nom qui resterait serait celui du tueur. « Pas de présuppositions. Contentez-vous de prouver qu’ils sont coupables – ou qu’ils ne le sont pas » dit Lisi. « Plus de conversations amicales. Même avec ceux qui nous ont aidés ».

Les enquêteurs fouillèrent les listes d’appels téléphoniques, les comptes email, les cartes d’accès de tous les spécialistes de l’anthrax pouvant avoir eu accès au RMR-1029, dans le but de déterminer leurs faits et gestes à l’automne 2001, au moment où les lettres avaient été postées. Ils étudièrent à nouveau les registres de transfert de l’anthrax, les cahiers de laboratoire et les publications scientifiques pour mieux comprendre la manière dont chaque scientifique utilisait son anthracis. « Si vous étiez capable de produire des spores en grande quantité, vous aviez le FBI sur le dos en permanence », dit Heine. Pat Worsham – qui avait trouvé les mutants – fut parmi les personnes interrogées avec insistance.

Worsham réussit à se disculper, mais d’autres noms étaient plus difficiles à biffer. Heine avait des rejetons de RMR-1029. John Ezzell, chef du Laboratoire de test des pathogènes spéciaux à l’Institut, était sans doute le seul scientifique de l’Institut à travailler avec des spores sèches – même si elles étaient mortes. Mais il aurait été très inhabituel pour eux de conserver un stock de spores dans leurs frigos. Un des nombreux techniciens ou scientifiques partageant ces espaces avec eux aurait remarqué des quantités inhabituelles, selon la théorie du FBI. Ivins, comme responsable de la production de spores, avait de nombreuses raisons de conserver des quantités importantes d’anthrax. Mais le principal point contre Ivins tenait au fait qu’il n’avait aucun alibi vérifiable pour les jours critiques.

Ivins, Heine et leurs collègues continuaient à se détendre à l’ancien mess des officiers. Parfois, les copains d’Ivins le taquinaient sur son statut de suspect no 1. « Bruce, qu’est-ce que tu as fait ? » lui demandaient-ils de manière sarcastique. Parfois, ils injuriaient le FBI, qui, ils en étaient sûrs, les espionnait. Ils continuèrent leurs tournois de volley-ball. Ivins continua à envoyer ses emails avec des gags foireux.

L’intérêt pour Ivins continua de grandir. Des agents commencèrent à rechercher des informations anciennes pouvant le concerner. Cela les conduisit à Nancy Haigwood, sa collègue d’étude qui avait appelé le FBI déjà en 2002 pour dire qu’elle pensait qu’Ivins était l’expéditeur. Ils l’avaient complètement ignorée à l’époque. Maintenant, ils l’encouragèrent à envoyer des mails à Ivins sous leur supervision. Obtenir une réponse ne serait pas difficile : Ivins était toujours intéressé par sa sororité Kappa Kappa Gamma. Peut-être pourraient-ils parler du fait que la boîte aux lettres utilisée se trouvait à deux pas des locaux de KKG à Princeton. (Ni Haigwood, ni le FBI ne voudront discuter du détail de ces échanges.)

A la même période, le Ministère public demanda à Ivins de témoigner devant un grand jury à propos des aspects scientifiques du cas. Au sens légal strict du terme, il n’était pas la cible de l’enquête, lui dit-on. Ivins accepta et- à partir du 7 mai 2007, témoigna pendant deux jours, sans être assisté d’un avocat. Les questions relatives à sa manière de gérer l’anthrax – et à sa vie privée – le mirent en vrille.

« Ils m’accusaient d’avoir dilué, modifié ou travesti une préparation importante d’anthrax, écrivit-il dans un mail à un ami, faisant très vraisemblablement référence à son dépôt corrompu de RMR-1029 d’avril 2002 ; te rends-tu compte que quiconque serait mis en accusation – à n’importe quel titre – en lien avec les attaques à l’anthrax… risquerait la peine de mort ? »

Il commença à envisager son départ de l’Institut. Et peut-être plus. « J’étais là-dedans, comme encagé, pour la plus grande partie de ma vie. Je veux passer mon éternité à l’extérieur, écrivit-il dans un autre mail ; j’ai l’air d’avoir 90 ans et me sens plus vieux encore… j’aurais sans doute dû commencer plus tôt avec [l’antidépresseur] Celexa, il y a de nombreuses années ; de même avec la caféine et l’alcool ». L’ancien poids plume était devenu un gros buveur.

En août, l’équipe de Fraser-Liggett présenta ses résultats ADN finaux au FBI. Ces résultats étaient partiellement contradictoires. Certains échantillons initialement testés positivement pour les mutants le furent négativement lors d’un second test. Mais, parmi les 1059 échantillons valides présents dans les entrepôts du FBI, huit produisaient tous les mutants de manière régulière. L’un était le flacon de RMR-1029 d’Ivins, les autres étaient des rejetons de celui-ci. Ceci innocenta complètement Hatfill, qui n’eut jamais accès au RMR-1029 lorsqu’il travaillait à l’Institut. (Plus tard, le Ministère de la Justice accepta de payer 5.8 millions de dollars de compensation et écrivit une lettre le disculpant. Condé Nast conclut un accord secret avec lui. Le cas du New York Times fut déclaré sans suite.) Même si des dizaines d’autres scientifiques avaient eu accès aux rejetons du RMR-1029, ils étaient peu à peu biffés de la liste. Chaque fois qu’un alibi ou qu’un élément probant était confirmé, les enquêteurs se rapprochaient d’Ivins.

Le FBI n’était pas prêt pour autant à aller plus loin à ce stade. Ils avaient la génétique pour eux, mais les preuves ADN n’allaient pas au-delà d’un certain point. Il restait ces sept rejetons et ces résultats parfois incohérents. Les enquêteurs savaient dans quel magasin l’arme avait été achetée et qui l’avait enregistrée – mais pas qui l’avait utilisée. Montooth était inquiet. Il avait perdu une fois un cas de meurtre parce que le jury n’avait pas accepté les preuves ADN. « Tout comme la possession d’une arme n’implique pas un homicide, dit Montooth, la science à elle seule n’allait pas le faire condamner ».

Un jury ne voudrait pas non plus condamner Ivins pour ses longues heures passées sans raison apparente dans son laboratoire, sa recherche suspecte de spores dans son bureau ou son dépôt bâclé d’un échantillon Ames de RMR-1029 auprès du FBI en avril 2002. Les agents n’avaient aucun témoin du dépôt de lettres, pas de confession, pas de motif évident – seulement de la science complexe, des coïncidences difficiles à expliquer et un comportement singulier.

Au cours de plusieurs réunions, les agents discutèrent de savoir s’il fallait maintenant perquisitionner le domicile d’Ivins. Ils décidèrent d’en parler avec des psychiatres experts auprès des tribunaux. Les médecins dirent qu’Ivins était sans doute le genre de personne voulant conserver un souvenir de leur crime, mais ils prévinrent aussi qu’il était fragile qui avait déjà été poussé très, très loin dans ses retranchements. Le 25 septembre, Ivins arriva au travail avec un œil au beurre noir. Il raconta qu’il était rentré en collision avec quelque chose – le poing de sa femme. Un mois plus tard, il parlait de son nouveau cocktail favori : tequila et [le sédatif] Ambien.

« Les psychiatres nous ont dit que le jour où nous y irions franchement, nous le couperions de tous ses liens à la vie. Les choses pourraient se compliquer » dit Montooth. Mais ils n’avaient plus d’autre choix. La perquisition fut planifiée pour le 1er novembre 2007.

Ce jour-là, deux agents du FBI accostèrent Ivins à l’entrée de l’Institut. Il demanda s’il avait besoin d’un avocat. Non, lui dirent-ils ; venez avec nous et écoutez ce que nous avons à vous dire. Vous avez essayé de nous tromper depuis longtemps, dirent-ils. Vous saviez déjà en 2002 que votre RMR-1029 était proche, très proche, des spores des attaques : même souche, même type de mutants. A l’époque, vous saviez que nous recherchions ces mutants pour savoir s’ils nous mèneraient à l’anthrax des attaques. Vous saviez que nous voulions faire des analyses ADN ; mince, c’est vous qui nous l’avez suggéré! Et maintenant, nous savons que vous avez saboté votre dépôt du RMR-1029. Les résultats de l’analyse génétique des mutants sont connus, Bruce. Le RMR-1029 et les spores des attaques. Ils collent. Parfaitement. Ce que vous nous avez remis en avril 2002 ? Ce que vous avez appelé du RMR-1029 ? Cela ne colle pas. Et nous savons pourquoi. Vous étiez censé nous remettre un échantillon représentatif, y compris les mutants. Au contraire, vous avez sélectionné les colonies d’où ne sortiraient jamais les mutants.

Ivins offrit toutes sortes d’excuses. Il n’avait pas compris les directives. Il n’avait pas compris à quel point RMR-1029 était important. Il déclara même, de manière absurde, qu’il n’était pas un expert de l’anthrax. Ses piètres excusent agacèrent les agents. Pour ébranler Ivins, ils lui posèrent ce qu’on appelle une question de rupture – une question volontairement provocatrice sans lien avec ce qui précède. Parlez-nous du mari de Nancy Haigwood, dit un agent.

Ivins s’éloigna de la table, croisa ses bras et ses jambes et déclara aux enquêteurs qu’il garderait dorénavant le silence, conformément au 5e amendement de la constitution américaine [qui garantit le droit de ne pas s’incriminer soi-même].

Vers 20 heures, Ivins dit qu’il partait. Les enquêteurs lui répondirent que ce n’était pas une bonne idée. "Des agents sont en train de parler à votre femme et à vos enfants. Une fouille de votre bureau, de vos voitures et de votre demeure est en cours. Cela va prendre du temps. Nous avons réservé des chambres d’hôtel pour vous et votre famille. Voulez-vous que nous vous y accompagnions ?"

Dellafera, l’inspecteur des Postes, attendait à l’entrée de l’Institut. Ivins et lui se connaissaient depuis le début de l’enquête. Ils roulèrent jusqu’au Hilton Garden Inn, avec Ivins dans le siège du passager. Dellafera demanda à Ivins : êtes-vous préoccupé par ces fouilles ? Oui, répondit Ivins. Je fais des choses « qu’un homme d’âge mûr ne devrait pas faire ». Ivins lui parla alors d’un sac dans la maison plein de vêtements féminins qu’il aimait porter.

Suivit un moment de silence embarrassé. Ivins semblait nerveux, mal à l’aise. Il dit ne pas vouloir être étiqueté comme un tueur en masse. Je ne suis pas un terroriste, dit-il. Je n’arrive pas à croire que vous pensez que je suis le tueur à l’anthrax.

Dellafera lui dit qu’il sympathisait. Que l’expéditeur n’avait jamais voulu blesser quiconque. Que les enveloppes étaient étanches. Que les lettres disaient aux destinataires de prendre de la pénicilline. Ivins ne répondit pas. Il se balançait sur son siège, la tête baissée.

Pendant que Dellafera et Ivins enregistraient ce dernier à l’hôtel, des équipes du FBI convergeaient discrètement vers son domicile. Ils entrèrent doucement. Montooth ne voulait pas de cirque médiatique. A l’intérieur, la maison était complètement en désordre : des relevés bancaires, des vidéos VHS de l’émission de Mary Tyler Moore, des cassettes de musique classique. Les agents saisirent le tout, dans l’espoir de trouver quelque chose – n’importe quoi – qui lierait Ivins aux envois. Finalement, vers 5 heures du matin, Montooth mit fin à la perquisition. « Nous avons même les châtons de poussière » dit-il.

Montooth, Dellafera et Lisi tentèrent de garder leur élan. Les agents trouvèrent quelques objets incongrus : une perruque, des lettres à des politiciens et des journaux (le même genre de personnes ayant reçu des lettres à l’anthrax), trois pistolets, une note manuscrite à propos de « tirer le premier… et le dernier ». Ivins avait même composé une chanson en l’honneur de l’astronaute Christa McAuliffe, décédée dans l’accident d’une navette – une autre de ses nombreuses fixations. D’une certaine manière, la maison d’Ivins était un microcosme du cas : beaucoup d’éléments suspicieux et inquiétants, mais pas de preuve d’un crime.

Le jour de la perquisition, Ivins perdit son habilitation de sécurité, limitant drastiquement le type d’activité qu’il pourrait avoir à l’Institut. Il était persuadé qu’Heine, son ami proche et collègue, l’avait désigné comme étant l’expéditeur. Tel n’était pas le cas, mais le soupçon érigea un mur entre Ivins et son compagnon de beuverie.

Les deux scientifiques cessèrent de se parler, même s’ils collaboraient sur des projets. Lorsqu’ils devaient communiquer, ils le faisaient par l’intermédiaire de leur patron. Les soirées au bowling et les bières au mess étaient finies. Heine ne se rendit pas au Noël de la division pour qu’Ivins puisse y aller, mais Ivins ne parut pas.

Une semaine après la perquisition, un agent de surveillance aperçut Ivins à une heure du matin, en pyjama, jetant un exemplaire du livre culte de Douglas Hofstadter Gödel, Escher, Bach. Ivins avait de nombreux livres chez lui. Pourquoi jeter celui-là en particulier ?

Le livre parle abondamment de codes – notamment des bases de nucléotides qui forment l’ADN, représentées par les lettre A, T, C et G. Les enquêteurs suspectaient depuis longtemps qu’au moins deux des lettres contenaient un code. Certains des A et des T avaient été écrit en gras, et le mot pénicilline avait été orthographié avec un A en gras au milieu. Peut-être que le codage de Hofstadter pouvait fournir l’explication.

Les agents savaient que des groupes de trois bases – appelés codons – servaient à la formationsd’acides aminés, qui étaient aussi codés avec des lettres. En ne gardant que les lettres en gras, les enquêteurs purent obtenir la séquence TTT AAT TAT. Les acides aminés obtenus à partir de ces codons commençaient par les lettres P, A et T. Elles formaient un prénom féminin d’une collègue d’Ivins à laquelle il semblait s’intéresser particulièrement : Pat Fellows. Les lettres codant ces acides aminés sont F, N et Y. Cela signifiait peut être : Fuck New York ; les enquêteurs savaient qu’Ivins détestait New York. Mais il ne s’agissait que d’hypothèses.

Plus l’enquête se refermait sur lui, plus Ivins semblait détaché. Ses collègues le trouvaient avachi dans son fauteuil, le regard dans le vide. De temps en temps, il explosait sans préavis : « Je n’aurais jamais pu tuer ou blesser quelqu’un intentionnellement ». Pour leur prochain interrogatoire, les enquêteurs décidèrent de ne pas aborder les attaques, mais de se concentrer sur la partie bizarre, la partie personnelle.

Le 16 janvier 2008, ils se réunirent tous dans les locaux du Ministère public, au centre-ville de Washington. Lisi ouvrit les feux avec des questions sur Kappa Kappa Gamma, la sororité ayant intéressé Ivins depuis des années. « Oh, ce n’est pas un intérêt, répondit Ivins, c’est une obsession ». Ivins expliqua en détail cette obsession à des enquêteurs choqués. Ivins raconta comment il était entré par effraction dans les locaux de la KKG dans les années 70 et avait volé leur livre codé des rituels et leurs codes. Comment il avait vendu des copies de ce livre par email. Comment il s’organisa pour tout apprendre sur Nancy Haigwood une fois qu’il eut su qu’elle était une Kappa. Comment il avait vandalisé la propriété où elle vivait.

Lisi demanda à Ivins si sa femme, Diane, était au courant. Elle n’en a pas la moindre idée, répondit Ivins. Elle ne surveillait pas ses allées et venues.

C’était le genre de réponse que voulaient entendre Lisi, Montooth, Dellafera et la procureure Rachel Lieber. Si le cas aboutissait en justice, Ivins ne pourrait pas utiliser sa femme comme un alibi pour les envois. Pas après qu’il se soit vanté de disparaître à tout moment sans qu’elle s’en rende compte. Ils aimaient aussi les autres réponses d’Ivins. Il avait avoué de multiples crimes en lien avec le vandalisme – des crimes qu’il était allé commettre loin de chez lui. L’usage répété du mot obsession, qui lui aliénerait un jury pouvant sympathiser avec Bruce Ivins, le volontaire de la Croix-Rouge.

Un second interrogatoire, le 13 février, débuta dans la même lignée. Ivins décrivit sa fascination pour la domination, commençant par le bandage des yeux de son ours en peluche vers cinq ou six ans. Puis Lisi aborda un sujet plus sensible. Il ressortit le diagramme dessiné par Ivins en janvier 2002 pour expliquer les différences entre les souches d’anthrax. Dans ce diagramme, Ivins montrait comment ses échantillons d’anthrax extrêmement purs différaient totalement des spores utilisées dans les attaques. Ivins dit qu’il ne se rappelait pas l’avoir dessiné. Lisi lui confirma que tel était bien le cas et lui demanda de l’interpréter à nouveau, en direct. Ivins se contenta de lire les noms et les lieux mentionnés dans le diagramme.

Un peu plus d’un mois plus tard, le 19 mars à 14:09, Diane Ivins appela Police-secours. Son mari était inconscient après l’ingestion d’une quantité excessive de pilules et d’alcool.

Ivins passa quelques jours dans un hôpital local. Lorsqu’il reprit le travail, il était à la peine. En mai, il entra dans une institution psychiatrique à Cumberland, Maryland, et y passa quatre mois. Mais il ne cessa pas de boire et de prendre des médicaments.

Le 5 juin, Ivins téléphona à un ami et se plaignit de se réveiller tout habillé avec ses clés à côté du lit et de se dire : « Merde, est-ce que j’ai roulé hier soir ? » L’ami demanda à Ivins s’il avait commis un acte effroyable. Ivins ne dit pas non, mais dit : « Je ne me rappelle pas avoir jamais commis quelque chose du genre [des attaques à l’anthrax]. De fait, je ne sais pas comment faire, comment confectionner une arme biologique et je ne veux pas le savoir. » L’ami suggéra l’hypnose pour l’aider à se rappeler. Ivins répondit : « Que se passera-t-il si je me rappelle quelque chose qui serait enfoui très profondément… si je trouve que je suis impliqué d’une manière ou d’une autre ? »

Quelques jours plus tard, des agents interrogèrent Ivins pour la dernière fois. Le but était d’enfoncer le clou sur des aspects-clés du dossier. « Ce dont nous avions besoin pour l’accusation » expliqua Dellafera.

Pourtant la discussion pris de nouveau une tournure étrange et personnelle. Lisi sortit le livre Gödel, Escher, Bach. Ivins dit qu’il en avait un exemplaire écorné à la maison. Lisi lui posa des questions sur l’ADN et le codage. Ivins répondit qu’il n’était pas tellement un fana de génétique. (Ceci venant d’un gars qui envoya une fois un mail tournant autour de la blague suivante : « Petite annonce bio… ATGCATG solitaire aimerait faire la paire avec TACGTAG congénital »). Lisi lui demanda pourquoi il détestait New York. Ivins répondit que cela remontait à la fin des années 60. Une serveuse avait un comportement brusque et avait jeté son repas sur la table. Lisi lui demanda s’il se rappelait le plat. Bien sûr, répondit Ivins, une salade d’épinard.

Pourtant la mémoire lui fit défaut lorsque les questions portèrent sur de détails de l’enquête. Ivins affirma qu’il ne se rappelait pas pourquoi le FBI avait voulu entreposer des échantillons d’anthracis ou ce qu’il voulait faire avec ceux-ci ou s’il avait préparé ses échantillons lui-même.

Ivins suivait une thérapie, mais cela ne semblait pas améliorer son état mental. En juin 2008, il posta un commentaire sur la page YouTube d’un clip de l’émission TV The Mole, suggérant qu’une des candidates féminines devrait « être égorgée au moyen d’une hachette, tranchant l’artère carotide et la veine jugulaire. » Le 9 juillet, Ivins se rendit à une séance de thérapie de groupe et déclara qu’il avait un plan pour mettre fin à ce harassement par le gouvernement. Il dit avoir accès à un calibre 22, un pistolet Glock et un gilet pare-balles. Il tuerait tous ses collègues et tous ceux qui lui avaient fait du tort.

Le lendemain, Jean Duley, sa conseillère en dépendances, appela la police et les informa de ses propos. Des policiers furent envoyés à l’Institut, où Ivins participait à une réunion sur les vaccins de nouvelle génération contre la peste. Il semblait stressé, dirent ses collègues, mais pas fou. Les policiers emmenèrent Ivins. Il quitta discrètement l’Institut et n’y revint jamais.

La police n’arrêta pas Ivins, mais l’emmena à l’hôpital Frederick Memorial pour une évaluation. Deux semaines plus tard, le 24 juillet 2008, Ivins rentrait à la maison. Cet après-midi-là, il se rendit deux fois à la pharmacie, achetant à chaque visite une bouteille de [l’analgésique] Tylenol. Ce soir-là, sa femme lui laissa une note à côté de son lit. « Je suis blessée, inquiète, confuse et fâchée quant à ton comportement des dernières semaines, écrivit-elle. Tu me dis que tu m’aimes, mais tu as été grossier, sarcastique et méchant en de nombreuses occasions. Tu me dis ne pas vouloir acheter d’autre arme et tu remplis une demande en ligne pour une autorisation de port d’arme. »

Le 27 juillet 2008, vers une heure du matin, Diane Ivins se réveilla pour voir comment son mari allait. Il n’était pas dans son lit. Elle se rendit dans la salle de bains et le trouva couché sur le sol. Il était en liquette, au milieu d’une mare de ce qui semblait être de l’urine. « Il était inconscient. Sa respiration était haletante. Il transpirait » dit-elle à l’opérateur de Police-secours. La police et l’ambulance arrivèrent sur place en même temps. Les policiers et Diane comptèrent les pilules restantes dans l’armoire à pharmacie pendant que les ambulanciers emmenaient Ivins sur une civière.

Ils le conduisirent d’urgence à l’hôpital. Les médecins pensèrent qu’il avait fait une overdose et l’intubèrent rapidement.

Des tests sanguins montrèrent que la teneur en paracétamol dans son sang était 10 fois supérieure à ce qui est considéré comme sûr. Cette dose massive de Tylenol surchargeait son foie. Il n’existe que peu de manières d’agoniser qui soient plus douloureuses – rien que la douleur abdominale est une vraie torture. Les médecins lui administrèrent un antidote, le N-acétylcystéine. Mais il était trop tard.

A huit heures, une infirmière réveilla Ivins et lui demanda : « Avez-vous intentionnellement essayé de vous suicider ? » Ivins confirma de la tête et essaya d’arracher les tubes. L’infirmière le fit attacher. Les médecins conseillèrent à Diane de le transférer dans un autre hôpital en vue d’une transplantation du foie. Il ne veut pas être sauvé, dit-elle.

Le 29 juillet 2008, à 10 heures 47, Ivins mourut. Il n’y avait pas de note explicative. Il avait simplement gribouillé une réponse au dos de la lettre de sa femme. Il avait ensuite tracé certains mots et laissé la lettre à côté de son lit. « J’ai terriblement mal à la tête. Je vais prendre du Tylenol et dormir jusqu’à demain, écrivit-il. S‘il te plaît, laisse-moi dormir. S‘il te plaît. »

Durant l’année et demie qui suivit, le Département de la justice rédigea un « résumé » de 92 pages de l’enquête sur Bruce Ivins, rendit publics des milliers de pages de documents, accepta des audits du Conseil national de la recherche et de l’Office de la responsabilité du gouvernement et déclara le cas clos. C’était un effort extraordinaire et sans précédent pour prouver la culpabilité d’un homme qui n’avait été accusé d’aucun crime. Mais le document était insatisfaisant à de nombreux égards, puisqu’il ne parlait que d’un seul suspect – Ivins. Même les personnes travaillant sur le dossier admettaient qu’il y avait des lacunes.

Fraser-Liggett et son équipe de généticiens travaillaient dans de nouveaux locaux du complexe de biotechnologie de Baltimore Ouest. Au mur, à côté de photos de ses caniches primés, on trouve des copies encadrées de ses articles publiés dans la prestigieuse revue Nature. Elle est fière de ses collègues, tels Jacques Ravel and David Rasko, qui développèrent dans son laboratoire cette nouvelle science de la médecine légale microbienne au cours de l’enquête. Et pourtant, lorsqu’elle parle du dossier, Fraser-Liggett est gênée. « C’est comme si, d’une certaine manière, nous – c’est-à-dire ceux d’entre nous qui ont participé en faisant tout ce travail sur les mutants – étions complètement solidaires des conclusions du FBI » dit-elle.

Le travestissement, l’obsession sur la sororité, le bondage – « il est facile de se laisser entraîner là-dedans, parce que cela fait une histoire pour la une d’un tabloïd, dit-elle. Ivins était un peu bizarre. Mais être bizarre fait partie de nos libertés fondamentales. »

Certains points sont restés sans réponse scientifique satisfaisante, fait-elle remarquer. Le RMR-1029 était une potion magique combinant 35 cycles de production. Peut-être les mutants ne venaient que de quelques-uns de ces cycles et n’apparaissaient que lors de tests spécifiques.

Personne n’est sûr de rien, comme la rétro-ingénierie n’a pas réussi à venir à bout du RMR-1029. « Cela soulève quelques questions très importantes » dit Fraser-Liggett. "Refaisons cette expérience et voyons si nous pouvons créer à nouveau le RMR-1029 ».

Le rapport du Conseil national de la recherche jette un doute sur la question de savoir si les spores des attaques étaient bien des rejetons du flacon de RMR-1029 d’Ivins. Le FBI avait échantillonné le RMR-1029 trente fois, indique le rapport. Les quatre mutants n’apparurent que dans 16 cas.

De plus, le FBI affirme que seuls huit échantillons Ames de ses dépôts étaient génétiquement identiques aux quatre mutants des spores des attaques – et que tous les scientifiques y ayant eu accès avaient été soigneusement contrôlés. Mais le Conseil national de la recherche découvrit que la collection du FBI n’était pas complètement fiable. Trop d’échantillons avaient été mélangés ou étaient les rejetons d’échantillons d’anthracis d’autres laboratoires pour espérer obtenir un échantillonnage vraiment représentatif de l’anthrax Ames. C’est sans doute la raison pour laquelle 10% des échantillons du FBI furent testés positivement pour au moins un des mutants.

Paul Keim, qui contribua à réunir la collection Ames du FBI, se demande encore si l’on peut se fier à une collection basée sur des échantillons remis par les scientifiques eux-mêmes (qui sont aussi les suspects). « Nous ne savons pas si les gens le firent correctement et il n’y a aucun moyen de contrôler cela » dit Keim.

Même si chacun s‘est montré honnête, il n’est pas certain que le FBI a pu identifier jusqu’au dernier échantillon d’anthrax. Par exemple, chaque fois qu’Ivins remettait des spores à Hank Heine pour ses expériences, ce dernier en mettait une petite partie de côté, au cas où l’expérience tournerait mal. « Ce n’est que de la bonne pratique scientifique, dit Heine. J’ai eu de nombreux échantillons de RMR-1029 ». Il paraît invraisemblable qu’il soit le seul dans son cas. Parce que ces réserves étaient petites et non documentées, il fallut au FBI trois ans pour constituer sa collection – une durée plus que suffisante pour se débarrasser d’un lot compromettant.

Il y a aussi la question de savoir quand Ivins aurait eu le temps de produire les spores. Dans un email à des collègues du 23 avril 2004 – sans lien avec l’enquête et avant qu’il ne devienne le suspect no 1 – Ivins estimait que cela prendrait 60 heures pour produire 500 milliards de spores. Chaque lettre en contenait quatre fois plus. Cela signifie que, pour produire les spores contenues dans les lettres, cela aurait demandé entre cinq et six mois. Il était quasiment impossible à Ivins de réaliser cela sans que quiconque s’en aperçoive. Il peut paraître étrange de s’en remettre à Ivins pour ces estimations, mais ses collègues ne les contestent pas. Le Conseil national de la recherche prétend que cela aurait pu être réalisé plus rapidement, mais ses indications ne sont pas concluantes. « Le temps nécessaire varie entre deux ou trois jours à plusieurs mois, indique son rapport. Du fait des incertitudes quant au mode de production des spores, le comité ne peut aboutir à une conclusion tranchée quant au niveau de qualification de la personne responsable ».

Cela soulève un autre problème. Des vétérans de l’Institut débattent pour savoir si Ivins avait accès aux installations nécessaires pour sécher et moudre les spores. Même si tel était le cas, disent certains, Ivins n’aurait pas su comment l’employer. L’expérience d’Ivins sur les spores humides ne lui servait en rien pour les spores sèches, disent Heine et d’autres.

Montooth admet qu’il n’est pas sûr de savoir comment Ivins a réussi à produire et à sécher de telles quantités. « Mais cela n’a pas vraiment d’importance » dit-il. Les enquêteurs savent précisément les jours de septembre et d’octobre 2001 durant lesquels les lettres ont été postées. C’est cela qui constitue l’acte meurtrier. L’anthrax a pu être produit et traité petit à petit sur plusieurs mois ou plusieurs années. L’alibi d’Ivins pour ces jours d’automne est quasiment inexistant.

Il y a encore un autre problème. Les spores étaient si volatiles qu’elles contaminèrent par contact quantité d’autres envois. Pourtant, on ne trouva jamais de spores dans la maison d’Ivins ou sa voiture et seulement quelques-unes dans son laboratoire. Il n’y a pas de preuve de trajets à Princeton pour poster les lettres. Et bien que les spores soient des rejetons d’un flacon de l’Institut, cela ne prouve pas que l’expéditeur soit un scientifique de l’Institut. En fait, le FBI ne réussit pas à déterminer où les spores avaient été produites. « Il aurait été facile de sortir de l’anthrax, d’en voler un peu, dit un ancien responsable de l’Institut. Tout le monde aurait pu le faire. »

Finalement, reste la question du motif. Le Département de la justice affirme dans son résumé qu’Ivins a envoyé les lettres pour induire par réaction un soutien pour le développement d’un vaccin contre l’anthrax, utilisant quelques emails et remarques faites à des amis et aux enquêteurs comme preuve de cela. S’il existe d’autres preuves allant dans ce sens, Wired n’en a pas trouvé trace dans les milliers de pages du dossier rendu public par le gouvernement ou dans les interrogatoires conduits par les enquêteurs. Montooth admet qu’il s’agit au mieux d’une justification de substitution. Les règles usuelles de la logique ne s’appliquent pas à quelqu’un d’aussi perturbé qu’Ivins, surtout pour quelque chose d’aussi grave que le meurtre. « Vous ne pouvez pas y penser que dans une seule dimension ou une seule couche. Ce n’est pas aussi simple, dit Montooth. Vous ne trouverez jamais une cause ou un motif unique expliquant ce qui a été fait ».

Malgré toutes ces imperfections, les preuves circonstancielles restent déterminantes. Cela pourrait avoir été juste une coïncidence que les spores aient pu être tracées jusqu’à un seul flacon d’origine et que ce flacon ait été détenu par un scientifique dépressif ayant parfois des fantasmes violents. Cela pourrait avoir été juste une coïncidence que ce même scientifique ait bâclé sa remise d’échantillon au FBI – alors même qu’il avait participé à l’élaboration des directives relatives à cette remise. Cela pourrait avoir été juste une coïncidence que ses heures de travail supplémentaires aient eu lieu juste avant les envois. Mais mettez ensemble toutes ces coïncidences et vous obtenez quelque chose de plus consistant que le simple hasard. Pour le Département de la Justice, c’était suffisant pour prouver qu’Ivins était bien l’expéditeur des lettres à l’anthrax.

Il est ironique que le coupable soit un expert gouvernemental de l’anthrax. Depuis 2001, le gouvernement a construit des dizaines de laboratoires, dépensé un peu moins de 62 milliards de dollars et engagé une armée de chercheurs pour prévenir une seconde attaque. En fait, Washington a consacré la décennie passée à former et à équiper des centaines de personnes comme Ivins.

C’est un scénario inquiétant. Mais il y a quelque chose d’encore plus inquiétant. Il est encore possible que le gouvernement se soit trompé à propos d’Ivins, comme il l’a fait concernant Hatfill. Si tel est le cas, l’expéditeur de l’anthrax court toujours. Et cela signifie que quelqu’un lança l’attaque biologique la plus meurtrière de l’histoire des Etats-Unis – et s’en est tiré.

Noah Shachtman
(noah.shachtman@gmail.com) a écrit sur la guerre aérienne en Afghanistan dans le numéro du 18 janvier. Adam Rawnsley a contribué à cet article.