"Le mensonge et la crédulité s'accouplent et engendrent l'Opinion" Paul Valéry

mercredi, 30 mars 2011

Anthrax revisité: Le FBI a-t-il coincé le mauvais gars ? (1ère partie)

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Finalement, l’enquête était finie. L’énigme résolue. Le 18 août 2008 – presque sept ans après,10’000 interrogatoires et des millions de dollars pour développer une forme totalement nouvelle de biologie médico-légale – quelques-uns des meilleurs limiers du FBI se réunirent dans une salle mal éclairée et remplie de drapeaux à leur quartier général à Washington DC. Ils étaient là pour présenter les preuves démontrant qui était responsable des attaques à l’anthrax qui terrifièrent les Etats-Unis à l’automne 2001.

Les journalistes réunis à cette occasion furent informés que cette enquête avait été l’affaire la plus coûteuse, et sans doute la plus difficile, de l’histoire du FBI. Mais les faits démontraient que le chercheur en biodéfense de l’Armée de terre Bruce Ivins était responsable de la mort de cinq personnes et de la maladie de 17 autres durant ces semaines inquiétantes qui suivirent le 11 septembre 2001. C’était Ivins, ils en étaient maintenant certains, qui avait posté ces lettres contenant de l’anthrax, exposant ainsi plus de 30’000 personnes aux spores mortelles.

Le FBI avait résolu le mystère, dirent les responsables, en partie grâce aux microbiologistes assis à une table en U dans la salle. Parmi eux, Paul Keim, qui fut le premier à identifier la souche d’anthrax utilisée dans les attaques, et la généticienne Claire Fraser-Liggett, qui dirigea l’équipe de séquençage de l’ADN de l’anthrax, permettant de remonter jusqu’à son double génétique : un flacon d’anthrax super-concentré et ultra-pur détenu par Ivins. Plusieurs de chercheurs réunis autour de la table avaient été des collègues, et même des amis, d’Ivins. Maintenant, ils contribuaient à le dépeindre comme un monstre.

Les responsables et les scientifiques formaient un groupe imposant. C’était nécessaire. Ivins s’était suicidé trois semaines auparavant. Il n’y aurait pas d’arrestation, pas de procès, pas de condamnation. En l’absence d’une cour de justice et d’un verdict, tout ce que le FBI pouvait faire était de présenter ces trouvailles et de déclarer l’affaire close.

Aucune des personnes présentes n’exprima le moindre doute concernant la culpabilité d’Ivins. Mais les choses ne sont pas toujours aussi évidentes qu’elles semblent l’être lors d’une présentation du FBI. Deux ans plus tard, assise dans son bureau dominant l’ouest de la ville de Baltimore, Fraser-Liggett admet qu’elle a des doutes. « Il reste quelques lacunes » dit-elle, détournant le regard vers la fenêtre, gênée. A presque 2’000 kilomètres de là, à Flagstaff, Arizona, Keim a ses propres préoccupations. « Je ne sais pas si Ivins a envoyé ces lettres » dit-il avec de l’irritation et de la tristesse dans la voix. Même l’agent Edward Montooth, qui a dirigé la chasse du FBI au tueur à l’anthrax, dit que – même s’il reste convaincu qu’Ivins a bien envoyé les lettres – il est moins sûr sur beaucoup d’autres points, de la motivation d’Ivins au moment où il a produit les spores mortelles. « Nous avons encore de la peine à fixer la chronologie, dit-il. Nous ne savons pas quand il a produit ou séché les spores. » En d’autres termes, dix ans ont passé depuis que la plus mortelle attaque bioterroriste de l’histoire américaine a conduit à une chasse à l’homme qui a ruiné la réputation d’un scientifique et poussé un autre au suicide, et certains problèmes lancinants demeurent. Des problèmes qui s’empilent en une réalité dérangeante : malgré les déclarations du FBI, il n’est pas certain que le gouvernement aurait pu poursuivre Ivins pour crime.

Cela a pris des semaines pour que quelqu’un se rende compte que les attaques avaient eu lieu. Lorsque Robert Stevens, un éditeur de la section photographie du tabloïd Sun, ressentit des frissons lors de vacances en Caroline du Nord le 29 septembre 2001, ni lui ni sa femme n’ont pris cela au sérieux. Elle est allée passer l’après-midi avec leur fille, lui est resté allongé. A ce moment-là, des milliers de spores remplissaient déjà ses poumons. Blottis dans les sacs respiratoires, les particules sont entrées lentement en contact avec les macrophages – des cellules blanches présentes dans le sang – qui ont transporté les bactéries vers les nœuds lymphatiques de la cavité centrale dans sa poitrine (médiastin). Là, les germes se sont développés, se sont débarrassés de leur enveloppe et multipliés sans relâche. Les bactéries ont déversé deux types de toxine dans le système sanguin de Stevens. Le premier a causé une accumulation de liquide dans le médiastin, compressant son cœur et ses poumons contre ses côtes, rendant sa respiration difficile. Le second a commencé à tuer les macrophages de Stevens, décimant ses défenses naturelles.

Deux jours plus tard, Stevens était fiévreux, essoufflé et apoplectique. Lui et sa femme se mirent en route pour rentrer chez eux en Floride ; Stevens dégoulinait sur son siège. A leur arrivée, sa femme l’accompagna à l’hôpital, dans un état délirant. Le 4 octobre, la contamination à l’anthrax était confirmée. Le lendemain, il décédait.

Les médecins et les responsables de santé publique pensèrent qu’il s’agissait d’un cas anormal mais naturel, peut-être contracté par Stevens lors d’une randonnée dans les forêts de Caroline. L’anthrax étant connu comme un agent potentiel de guerre bactériologique, le cas attira l’attention au niveau national, mais sans générer de panique. « Cela semble être un cas isolé » dit le président George W. Bush à la nation le 9 octobre.

Trois jours plus tard, une lettre à l’anthrax était trouvée dans les bureaux centraux de NBC News. Une semaine plus tard, le FBI récupérait une lettre identique dans les bureaux du New York Post. La lettre contenait le message suivant : « 11 septembre 2001 / Ceci esT la suiTe / Prenez de lA pénicAlline / MorT à l’Amérique / MorT A Israël / Allah esT grand ».

A la mi-octobre, quatre personnes supplémentaires étaient contaminées à l’anthrax et Leroy Richmond, un employé du centre de tri postal de Brentwood Road à Washington DC, essayait de convaincre ses collègues de se relaxer. Le personnel de tri ne risquait presque rien, pour autant que les mesures de précaution soient respectées, selon les dires du gouvernement, lus à haute voix par Richmond à ses collègues. Bacillus anthracis apparaîtra sous la forme d’une poudre blanche que vous devrez garder éloignée de votre visage.

Soyez prudents, mais continuez votre travail, dit Richmond tout en reniflant. Tout ira bien.

Quelques jours plus tard, Richmond arrivait à peine à traverser le rez de chaussée de la salle de tri, où passent le courrier du Sénat et de dizaines d’agences gouvernementales. Ses épaules et sa poitrine lui faisaient mal, comme frappées à coup de bâton. « Mon dieu, pensa-t-il, c’est peut-être mon dernier souffle ». Le 20 octobre, les docteurs de l’hôpital Inova de Fairfax confirmaient qu’il était contaminé à l’anthrax.

Richmond survécut, mais pas ses collègues Thomas Morris et Joseph Curseen.

La lettre qui les avait vraisemblablement infectés fut découverte dans le bureau de Tom Daschle, chef de la majorité au Sénat. La lettre portait un tampon de Trenton, New Jersey, et une adresse au dos écrite en majuscules : « 4e primaire, école de greendale ». Une équipe du FBI revêtue de scaphandres plaça la lettre et l’enveloppe dans un container scellé, puis l’achemina à une cinquantaine de kilomètres de là à Fort Detrick, au fameux Institut de recherche médicale sur les maladies infectieuses de l’armée de terre US (USAMRIID), le principal centre de biodéfense militaire.

John Ezzell, un barbu chevauchant une Harley, dirige le Laboratoire de test des pathogène spéciaux à l’Institut. Il attendait les agents du FBI. Il passa la journée à analyser l’emballage, puis l’envoya à Bruce Ivins, un des meilleurs connaisseurs de l’anthrax de l’Institut. Ivins enfila ses mains revêtues de gants doublés dans le boîtier de biosécurité contenant l’échantillon, sous le regard de ses collègues microbiologistes massés dans le couloir. Il ouvrit l’emballage d’une main. Lorsqu’il approcha son autre main, les granules dans l’emballage se déplacèrent vers son gant, attirées par une faible charge électrostatique. Les microbiologistes haletèrent ; ils étaient habitués à travailler avec des spores humides, qui tombaient facilement vers le sol. Mais cet anthrax était sec et ionisé – il resterait en suspension et se répandrait comme un gaz. Il était potentiellement mortel pour quiconque se trouvait à proximité. « C’était incroyable, dit Ivins selon un collègue, je n’ai jamais rien vu de pareil. »

Ivins mesura la concentration de l’échantillon : un milliard de spores par gramme – trois ordres de grandeur plus concentré que tout ce que les chercheurs n’avaient jamais obtenu. « Ce ne sont pas des spores développées dans un garage, écrira plus tard Ivins dans un rapport ; des techniques de production professionnelle ont été utilisées. »

Si quelqu’un à l’Institut connaissait quelque chose à propos de la production de spores, c’était bien Ivins. Après deux décennies passées à l’Institut, il avait maîtrisé l’équilibre délicat de chimie, de chaleur et de temps nécessaire à la multiplication d’anthracis. Ivins fournissait en spores non seulement ses collègues de l’Institut, mais aussi la plupart des chercheurs mondiaux sur l’anthrax.

En plus de son expertise sur l’anthrax, Ivins était connu comme un personnage très singulier dans un institut plein de personnages singuliers. Il pouvait venir travailler en pantalons patte d’eph à carreaux et chemises à fleurs, de plusieurs tailles trop petites pour son gabarit de fil de fer. C’était un jongleur, un mono-cycliste et un fana de météo. Aux Noëls de l’Institut, c’est lui qui récitait les limericks grivois [sonnets populaires d'origine irlandaise, NdT.]. Au fitness, il s’entraînait en chaussettes noires et en grosses chaussures.

Fils du pharmacien local, minçolet, amateur de science, Ivins grandit dans la petite ville de Lebanon, Ohio. Il étudia à l’université de Cincinnati, où il rencontra sa femme, Diane, et y obtint son bachelor, son master et son doctorat en microbiologie. Après un post-doctorat à l’université de Caroline du Nord, le couple s’installa dans le Maryland, où est situé l’Institut dans lequel Ivins fut engagé en 1981. Deux ans auparavant, une dissémination d’anthrax dans une installation militaire secrète en Sibérie – tuant au moins 66 personnes – démontra que les Soviétiques avaient raffiné l’anthrax en une arme biologique. Ivins fut engagé pour initier la recherche d’un nouveau vaccin, plus efficace.

Ivins était un pilier des activités sociales et sportives de l’Institut. Diane se tenait à distance, bien qu’ils eurent vécu à quelques pâtés de la base avec leurs enfants adoptés, Andy et Amanda. (La famille Ivins a refusé nos demandes répétées d’interview.). Ivins participait donc seul aux tournois de volley-ball – pas pour jouer, mais pour s’amuser et se moquer des arbitres – et aux troisièmes mi-temps, tenues dans l’ancien mess des officiers de Fort Detrick, au cours desquelles il se contentait d’un verre de vin quand tous les autres finissaient complètement ivres.

Ivins aimait avoir des bonbons sur son bureau et abreuvait de paroles quiconque osait s’approcher pour en prendre un. Quand il était énervé – ce qui arrivait souvent – il balbutiait et battait des bras pour se faire comprendre. Si vous receviez un mail avec un mauvais jeu de mots ou des bavardages, vous saviez qui blâmer. Il organisait une « messe hippie » dans l’église catholique St-Jean l’Evangéliste de Frederick, jouant du clavier et de la guitare acoustique. Il était volontaire à la Croix-Rouge. Ses collègues le considéraient comme intelligent et généreux. « Il avait de l’expérience et était prêt à la partager » se rappelle Hank Heine, un ami d’Ivins et un collègue au sein de la très soudée division de bactériologie. « Le jour de mon arrivée, il m’a dit de venir le voir si j’avais besoin d’aide. »

Il n’est donc pas surprenant que, lorsque le FBI mit en place une petite équipe, après les premières attaques, destinée à le soutenir sur le plan scientifique, Ivins souhaita ardemment y participer. Peut-être un peu trop. Alors que d’autres membres de l’Institut jurèrent qu’aucun d’eux ne pouvait être responsable de ces attaques, Ivins suggéra plusieurs noms de collègues, actuels ou anciens, comme des coupables potentiels. « Il est rare que quelqu’un pointe des collègues du doigt » dit Thomas Dellafera, l’agent de l’inspection des postes qui participa à l’enquête, « mais lui le fit. Ce type aurait écrasé sa propre mère. »

Ivins envoya régulièrement des mails à des amis et des connaissances à propos de l’enquête, y compris à une ancienne coreligionnaire de l’université de Caroline du Nord appelée Nancy L. Haigwood. Une photo qu’Ivins envoya à Haigwood – devenue elle aussi une microbiologiste – était particulièrement dérangeante : elle montrait Ivins tenant à main nue une boîte de Pétri pleine d’anthrax. Haigwood était déjà très énervée contre Ivins : il avait fait montre d’une fascination excessive envers elle et les rituels de sa sororité Kappa Kappa Gamma, et avait essayé d’attirer son attention par tous les moyens possibles depuis lors. Par exemple, elle soupçonnait Ivins d’avoir peint les lettres grecques KKG en rouge sur la clôture de la maison de son ami, plusieurs années après la fin de leurs études. Lorsque la Société américaine de microbiologie demanda à ses membres d’aider à l’enquête, Haigwood pensa à Ivins. « A ce moment précis, j’ai su que c’était lui » dit-elle. Elle fit part de son sentiment au FBI, qui envoya deux agents pour l’interroger mais ne sembla pas intéressé par son intuition à ce moment-là.

Assis sur le capot de son SUV Toyota parqué au coin du tarmac de l’aéroport Pulliam de Flagstaff, Arizona, Paul Keim regardait les couleurs changeantes du ciel au crépuscule. Microbiologiste à l’université du Nord Arizona, Keim est responsable de l’une des plus grandes collections d’anthrax au monde, plus de 1’000 échantillons. Cet après-midi-là, il avait reçu un appel du FBI lui demandant de réceptionner un nouveau spécimen : du liquide céphalo-rachidien provenant de la première victime, l’éditeur Robert Stevens. Vers 19 heures, un avion Gulfstream atterrit et s’arrêta près de la voiture de Keim. Avant même l’arrêt des moteurs, une femme blonde descendit de l’avion, traversa la piste et tendit à Keim une boîte. Il prit la boîte et la ramena directement à son laboratoire.

Keim était connu parmi ses collègues pour avoir développé un test ADN permettant d’identifier la souche d’un échantillon de Bacillus anthracis. En analysant certaines sections du génome de l’anthrax, Keim pouvait identifier des séquences répétitives de nucléotides révélateurs de la souche. Dix heures après la réception du spécimen, Keim avait terminé son analyse de l’anthrax qui avait tué Stevens. La signature pointait vers une souche particulièrement virulente connue sous le nom d’Ames. Cette souche était utilisée principalement dans des laboratoires US pour tester des vaccins et autres traitements. En d’autres termes, l’attaque à l’anthrax avait très certainement été lancée depuis le sol américain.


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Les scientifiques


L’enquête sur les attaques à l’anthrax de 2001 nécessita un travail scientifique sans précédent – produit principalement par des chercheurs US. Quelques-uns des principaux acteurs :
Hank Heine
Un des plus proches amis d’Ivins à la division de bactériologie de l’Institut.
Paul Keim
Démontra que la souche d’anthrax utilisée dans les attaques était identique à celle utilisée dans de nombreux laboratoires US.
Pat Worsham
Identifia les quatre mutants présents dans l’anthrax utilisé dans les attaques.
Claire Fraser-Liggett
Dirigea l’équipe de généticiens chargée d’analyser l’ADN de l’anthrax.


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Les échantillons des attaques suivantes provenaient également de la souche Ames. Ce fut la première percée significative des enquêteurs. En fait, ce fut leur unique percée : sous tout autre angle, le cas semblait insoluble.

Contrairement à une enquête normale pour meurtre, les victimes n’avaient presque rien en commun. Les lettres ne portaient aucune empreinte ou ADN humain. Le lieu de dépôt des envois était inconnu. C’était suffisant pour rendre fou l’inspecteur des Postes Dellafera. Parce que les attaques utilisaient le système postal, Dellafera, qui dirigeait jusque là une unité de sept personnes s’occupant du vol de courrier, fut nommé dans l’équipe de pilotage de l’enquête. Maintenant, ce natif du Connecticut interviewait des centaines d’employés postaux pour voir s’ils avaient remarqué des enveloppes suspectes. Il fit chou blanc. Rapidement, il devint apparent qu’il ne s’agissait pas seulement de trouver qui-l’avait-fait, mais aussi où-l’avait-t-il-fait, pourquoi-l’avait-t-il-fait et comment-l’avait-t-il-fait.

Le rapprochement de l’anthrax des attaques de la souche Ames donnait un point de départ à l’enquête, mais dans une certaine mesure seulement. Découvrir sa source nécessiterait un degré de précision bien plus élevé. Plus d’une dizaine de laboratoires – et des milliers de chercheurs – utilisaient la souche Ames. En identifier un en particulier serait compliqué, tous les échantillons étant quasiment identiques génétiquement. Tous les échantillons en circulation provenaient d’une génisse morte à Sarita, Texas, en 1981. En prenant une analogie balistique, Keim connaissait le calibre de l’arme utilisée, mais les balle tirées pouvaient l’avoir été par un millier d’armes différentes.

Pour espérer obtenir l’équivalent de la signature mécanique d’une arme pour cet anthrax, les scientifiques devaient aller au-delà des tests de Keim, qui se limitaient à huit zones du génome, avec quelques centaines de paires de bases chacune. Ils devraient décoder l’ensemble du génome, 5.2 millions de paires de bases. Donc ils se tournèrent vers Claire Fraser-Liggett.

Cheveux foncés, mâchoire carrée, les joues d’un top-modèle, Fraser-Liggett fut l’une des pionnières du séquençage du génome. En 1995, avec des collègues de l’Institut de recherche génomique, elle publia la séquence complète de l’ADN d’une bactérie. J. Craig Venter, alors son époux, pilota l’effort du secteur privé pour réussir le séquençage du génome humain à la fin des années 90. Au moment des attaques, elle et son équipe avaient déjà révélé le code génétique de dizaines de micro-organismes – y compris la bactérie responsable de la maladie de Lime et de la syphilis. Et ils travaillaient déjà sur l’anthrax – un échantillon Ames de Porton Down, un laboratoire britannique de biodéfense.
L’équipe de Fraser-Liggett entrepris immédiatement le séquençage de l’anthrax prélevé sur Robert Stevens. L’espoir était de trouver quelques séquences de nucléotides uniques qui suffiraient à identifier la source. En 2001, le séquençage génétique était encore si difficile et coûteux qu’il faudrait des mois pour le réaliser.

Pendant ce temps, les attaquent continuaient. Le 28 octobre, Kathy Nguyen – une employée à l’économat d’un hôpital âgée de 61 ans – tomba malade de manière si subite qu’elle pouvait à peine parler à son entrée aux urgences. Elle mourut trois jours plus tard, peu après que l’anthrax ait été diagnostiqué. Personne n’arrivait à déterminer comment elle avait été infectée. Une lettre à l’anthrax avait peut-être été frottée contre un colis pour l’hôpital en route et avait laissé de spores. Puis, deux semaine plus tard, une lettre adressée au sénateur Patrick Leahy fut trouvée dans une pile de courrier en quarantaine.

Le même jour, Ottilie Lundgren, une veuve de 94 ans, entrait à l’hôpital pour une toux légère et un affaiblissement. Rien de grave, mais les médecins décidèrent de la garder en observation pour la nuit. Elle vivait dans la petite bourgade rurale d’Oxford, Connecticut, et ne voyait presque personne. Quatre jours plus tard, les médecins confirmèrent l’infection à l’anthrax. Le lendemain, elle décédait.

Le Centre de contrôle et de prévention des maladies (CDC) avertit que « des dizaines de milliers de lettres, et peut-être plus, [pouvaient être] à un certain degré potentiellement dangereuses dû à une contamination par contact. » Le pays, toujours sous le choc du 11 septembre, fut plongé dans un état de panique encore plus profond. Chaque salle de rédaction de New York et chaque bureau de Washington devint un laboratoire de biosécurité de fortune. Les gens prenaient d’assaut les cabinets médicaux pour obtenir du ciprofloxacin, le puissant antibiotique utilisé pour contrer l’anthrax ; certains allèrent au Canada lorsque les pharmacies US furent en rupture de stock. Et les canulars commencèrent. Un extrémiste anti-avortement envoya 554 lettres contenant une poudre à des cliniques pratiquant l’IVG dans tout le pays. Le 4 décembre, Tom Ridge, le chef de la sécurité intérieure nouvellement nommé, déclara qu’il mettait la population « en état d’alerte générale ».

Le directeur du FBI, Robert Mueller, tint des séances quotidiennes – et parfois deux fois par jour – sur cette enquête, demandant des rapports d’étape à tout instant. « Qui serait assez courageux pour venir lui dire qu’il n’y avait rien de nouveau » se rappelle un vétéran du FBI. Mais ils n’avaient pas presque rien.

Pat Worsham, une de collègues d’Ivins, ressentait l’accélération des événements « comme si le monde était devenu fou ». Une spécialiste de l’anthrax, amatrice de lecture, à l’allure composée de bibliothécaire. Elle était habituée au train-train de l’Institut. Maintenant elle était au centre d’une enquête nationale frénétique sur le bioterrorisme.

Worsham avait acquis ses galons dans la communauté scientifique en étudiant les variantes d’anthracis, travail au cœur de la recherche d’un vaccin. Il était donc logique que Terry Abshire, une technicienne de l’Institut, lui ait envoyé la photo d’une boîte de Pétri contenant des colonies d’anthracis à l’apparence étrange. Abshire laissa incuber des colonies de spores, provenant de la lettre adressée à Leahy, deux à trois jours de plus qu’il n’était usuel de le faire dans un tel cas. Lorsqu’elle sortit les colonies de l’incubateur, elle remarqua que de nombreuses colonies avaient une coloration jaunâtre plutôt que le gris clair usuel. De plus, ces colonies semblaient avoir affecté le sang de chèvre servant de substrat, le tournant en un vert maladif.

Worsham étudia la photo, mais n’était pas sûre de ce que cela signifiait. Elle incuba donc un second échantillon provenant de la lettre adressée à Leahy et des colonies jaunâtres à l’apparence étrange apparurent. Finalement, quatre variantes prédominantes furent identifiées. Deux présentaient deux cercles presque parfaitement concentriques. La troisième était un peu plus petite et plus irrégulière. La quatrième était largement translucide. Worsham, par la suite, incuba des colonies à partir des spores trouvées sur les lettres adressées à Daschle et au New York Post. Les mêmes colonies mutantes apparurent.

Worsham, d’une nature prudente, n’en tira pas de conclusion hâtive. « Bon, dit-elle à des collègues, elles semblent similaires, mais ne ont peut-être pas similaires ». Mais elle soupçonnait qu’elles étaient spécifiques aux attaques à l’anthrax, ce qui pourrait donner aux enquêteurs une caractéristique à rechercher.

Pendant ce temps, le FBI utilisa une méthode d’enquête plus conventionnelle : le profilage comportemental. Il analysa les lettres avec une précision talmudique, recherchant tout ce qui pouvait paraître inhabituel. L’évocation du 11 septembre « 09-11-01 » correspondait à l’habitude américaine de placer le mois avant le jour. La mention de « Allah est grand » à la fin de la lettre ne paraissait pas authentique ; un musulman dévot aurait commencé la lettre par ces mots et utilisé l’expression « Allahu akbar ». Les profileurs en conclurent que l’expéditeur était probablement un fanatique de la spore du type Unabomber – un solitaire très bien formé, vraisemblablement au sein de la communauté de biodéfense US. En public, il éviterait le conflit, prévinrent-ils. Il préférerait plutôt harasser des gens anonymement. Ni les destinataires des lettres, ni les boîtes aux lettres utilisées n’avaient été choisies au hasard. Les lettres portant le tampon postal de Trenton, les profileurs suggérèrent que l’expéditeur habitait ou travaillait à proximité.

Les enquêteurs dressèrent une liste des 621 boîtes aux lettres qui aboutissaient au centre de tri postal de Trenton. Ils commencèrent par les boîtes les plus isolées, se disant qu’un résident choisirait un emplacement où il aurait le moins de chance d’être vu. De nuit, l’équipe testa une boîte après l’autre, à la recherche de résidus d’anthrax. Une boîte après l’autre, le test fut négatif.

Par ailleurs, les agents du FBI demandèrent aux spécialistes de biodéfense s’ils pouvaient suggérer quelqu’un comme un suspect potentiel. Un nom fut mentionné régulièrement : Steven Hatfill, un médecin ayant travaillé à l’Institut en virologie. Hatfill connaissait l’anthrax ; il avait fait sa médecine et son internat en Afrique du Sud, où il avait observé des patients présentant des infections cutanées causées par l’anthrax. Il avait réalisé chez SAIC –une entreprise travaillant pour les militaires – une présentation concernant une attaque bioterroriste. Le scénario retenu : l’envoi anonyme d’enveloppes remplies d’anthrax. Dans les mois ayant précédé les attaques, il avait commandé du ciprofloxacin.

Mais, ce qui le faisait ressortir du lot, c’est qu’il était un fana de sport parmi des intellos, ayant pratiqué la lutte à l’université et été soldat. Alors que ses collègues ne publiaient que dans des revues comme Le journal des maladies infectieuses, Hatfill écrivait dans le journal conservateur Insight, prétendant cuisiner des cocktails infectieux dans sa cuisine, de manière à dramatiser la menace des agents pathogènes produits à la maison. Parmi les milliers d’employés présents et passés en biodéfense, Hatfill devint le centre de l’attention du FBI.

Ivins, pendant ce temps, devint un allié respecté des enquêteurs, les promenant à travers les détails du cycle de vie de l’anthrax. Le 22 janvier 2002, il dessina un diagramme qui illustrait pourquoi des mutants apparaissaient dans les spores – et pourquoi c’était important.

L’anthrax n’est pas une bactérie comme les autres. A l’état de spore, anthracis peut survivre en léthargie pendant des décennies, peut-être même des siècles. Lorsqu’elle pénètre dans un animal, elle s’active et commence à se reproduire. Comme tout être vivant, anthracis génère des mutants lorsqu’il se multiplie. Mais ces mutants ont de la peine à entrer en léthargie. Lorsque l’anthrax perd son hôte, beaucoup de mutants meurent et la bactérie revient presque à un état quasiment pur. C’est comme si les lois de l’évolution ne s’appliquaient pas.

Le traitement de l’anthrax par la communauté scientifique inhibait encore plus le processus de mutation. Ivins, par exemple, conservait des lots d’anthracis qui étaient purs, virulents, « à deux doigts », comme il le dit, de la souche originelle de la génisse Ames. Ivins sélectionnait alors les colonies paraissant les plus saines pour les transmettre aux autres chercheurs. Autrement dit, les chercheurs utilisant les spores d’Ivins limitaient la possibilité de mutation. Ils revenaient encore et toujours à l’état de 1981.
L’anthracis trouvé dans les lettres était totalement différent de sa souche, expliqua Ivins aux enquêteurs. Worsham avait démontré que l’anthrax des attaques produisait de multiples mutants quand il était incubé. Cela impliquait que ces spores étaient le résultat de multiples générations de culture, contrairement à la souche de la génisse ; les colonies atypiques ne pouvaient provenir que de répétitions du cycle évolutionnaire. « Daschle ≠ cultures de B.I. » écrivit Ivins sur le diagramme, utilisant ses propres initiales. Les agents prirent note de son analyse, qui semblait parfaitement logique – même si un peu confuse – à ce moment-là. Ils notèrent également sa suggestion d’essayer de différencier son anthrax de celui présent dans les lettres au moyen d’une analyse génétique.

Bien sûr, pour que la génétique puisse être utile, le FBI devrait collecter un ensemble représentatif d’échantillons d’anthracis pour servir de base à la comparaison. C’est ce qu’il décida de faire. Il établit un entrepôt d’échantillons sous clef dans le laboratoire de Keim et un autre à l’Institut. Des scientifiques du monde entier furent priés d’envoyer un échantillon de tous les lots Ames en leur possession. Ivins et Worsham, entre autres, participèrent à l’élaboration des directives appropriées.

Les directives contenaient une demande de ne pas se limiter aux colonies saines – une pratique standard dans ce domaine. Les scientifiques devaient prendre un échantillon représentatif de chaque lot et inclure les mutants. Ivins finit de livrer ses échantillons en avril 2002.

Parmi les échantillons d’Ivins, il s’en trouvait un particulièrement virulent – un mix qu’il développa en 1997. Il s’agissait de 164 litres d’anthrax résultant de 35 étapes différentes de production, réduits à un litre presque pur. Le flacon était marqué RMR-1029.

Le même mois, Ivins fit quelque chose qui surprit tout le monde. Pour une raison quelconque, il commença à tester son bureau et ses laboratoires de confinement, à la recherche de spores. C’était une violation majeure du protocole de l’Institut. Des équipes spécialement entraînées sont chargées de gérer les éventuelles contaminations.

Le 18 avril, Ivins dit à ses collègues de la division de bactériologie ce qu’il avait fait. Ils prirent peur. L’action d’Ivins était non seulement dangereuse, mais pouvait aussi être perçue comme une tentative de cacher des preuves. « Bruce, lui dit son collègue et ami Jeff Adamovicz, tu ne comprends pas l’impression que cela donne de toi ».

Le lendemain, l’Institut tint une assemblée générale pour discuter des actions d’Ivins et entreprendre une chasse systématique à la spore. « On m’interdit maintenant de jouer au "cowboy", écrira-t-il ultérieurement à un ami dans un mail ; je ne peux plus penser ou agir par moi-même sans que ma hiérarchie m’interroge à ce sujet. Je suis sûr que c’est une punition. »

Le FBI décida d’interroger Ivins. Ils avaient de nombreux points à aborder. Ils avaient découvert qu’Ivins aimait passer un nombre inhabituel d’heures dans ses laboratoires de bioconfinement, situés dans les entrailles bétonnées et sans fenêtre de l’Institut. Pourquoi vous enfermez-vous aussi longtemps là-dedans ? « Je ne pense pas que quiconque imagine à quel point c’est calme et silencieux en dehors des heures de travail, écrivit-il à un ami après l’interrogatoire ; en soirée, [la zone] B3 pourrait aussi bien être sur Mars. »

Malgré tout, l’attention du FBI était toujours fixée ailleurs. Les enquêteurs avaient décortiqué le passé de Steven Hatfill et trouvé des incohérences. Par exemple, il prétendait avoir obtenu un doctorat ; en fait, il ne l’a jamais reçu. S’il mentait à ce sujet, il pouvait bien garder d’autres secrets.

En juin 2002, des agents demandèrent à Hatfill de pouvoir rechercher de l’anthrax dans son appartement. A leur arrivée sur place, il y avait des caméras de télévision partout. Les chaînes d’information traitaient l’affaire en direct. Même si la recherche ne donna aucun résultat, John Ashcroft – le ministre de la justice – déclara le 6 août durant l’émission Today que Hatfill était une « personne intéressante » pour l’enquête.

Deux jours plus tard, après avoir testé plus de 600 boîtes aux lettres de la région centrale du New Jersey, les enquêteurs en trouvèrent finalement une à Princeton contenant des spores. Contrairement aux indications des profileurs, elle se trouvait à un carrefour animé à l’angle nord-ouest de l’université de Princeton, avec du trafic à toute heure du jour et de la nuit. Des agents montrèrent la photo d’Hatfill à tout le voisinage, mais personne ne le reconnut.

Noah Shachtman