"Le mensonge et la crédulité s'accouplent et engendrent l'Opinion" Paul Valéry

vendredi, 11 juin 2010

11 Septembre : Air France ignore la souffrance d'un de ses salariés

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« Pendant des semaines, j'ai pensé à l'endroit où j'allais bien pouvoir me pendre dans les locaux d'Air France », lance Patrick Barbier, ancien chef de cabine. Témoin des attentats du 11 septembre 2001 à New York, il dénonce le déni de sa souffrance psychologique par la compagnie.

Un gâchis qui aurait pu être évité, et dont Air France semble avoir tiré quelques leçons.

Le 11 septembre 2001, en escale à New York, Patrick Barbier assiste aux attentats depuis sa chambre de l'hôtel Millenium. Quatre équipages d'Air France sont alors en escale dans cet hôtel.

Skévos Iliadis, à l'époque chef de cabine principal et aujourd'hui à la retraite, se souvient :

« Il fallait très vite créer les conditions pour libérer les paroles des navigants. Certains étaient en état de choc. Patrick Barbier s'est tout de suite rendu disponible pour m'aider à organiser une cellule de crise, alors que la cadre PNC (personnel navigant commercial) la plus gradée semblait plus se soucier des passagers qui allaient se retrouver bloqués pendant six jours, avant que les liaisons aériennes ne soient rétablies. »


Pas de débriefing psychologique au retour de New York

Un comité d'accueil, comprenant un médecin du travail, est bien là au retour des équipages, mais aucune cellule de soutien psychologique et aucun débriefing ne sont proposés. Patrick Barbier, qui sera à nouveau affecté sur un Paris-New-York le 30 octobre 2001, raconte :

« On ne nous a pas demandé comment nous nous sentions et si nous étions prêts à revoler sur la même ligne. Manifestement, la direction a considéré que les équipages n'avaient pas été soumis à un stress grave. J'ai ressenti cette attitude comme un déni de souffrance. »

Air France aura une toute autre attitude en novembre 2008 pour accueillir l'équipage qui s'était retrouvé bloqué, mais pas pris en otage, dans un des hôtels de Bombay ciblés par l'attaque qui avait fait plus de 100 morts. Les témoins de ce drame se verront proposer un débriefing psychologique, permettant notamment de reconnaître la souffrance.

La compagnie a mis aussi en place une cellule de soutien psychologique pour les équipages de la liaison Paris-Rio, « simples témoins à distance d'un événement dramatique », après le crash de juin 2009.

Alain Payen, le psychiatre d'Air France, note que l'accompagnement d'une personne exposée à un stress grave consiste « à lui donner le sentiment d'être écouté, mais aussi d'être entendu ». Le tout avec une véritable reconnaissance de ce qui est arrivé, afin de ne pas laisser pourrir des situations.

Juste après le retour de New York, au moins deux PNC (personnel navigant commercial) se mettent en arrêt maladie. Fin 2002, Patrick Barbier subit un premier épisode dépressif, sans arrêt de travail mais avec prescription d'antidépresseurs, que son médecin traitant estime consécutif aux événements du 11 septembre 2001.

Supportant de moins en moins les contraintes et le stress liés au renforcement des mesures sécuritaires, il fait front. Au point que sa supérieure hiérarchique lui propose de passer la sélection pour le poste de chef de cabine principal.

Deux ans et demi d'arrêt sans contact avec Air France

Le 17 novembre 2005, il passe les tests mais s'écroule au test de personnalité, avec un 0 sur 5 en dynamisme qui révèle un état psychologique particulièrement fragilisé.

Au cours de l'entretien individuel, Patrick Barbier se montre totalement « absent ». Plutôt surprenant puisque sa hiérarchie lui a proposé cette sélection au regard, justement, de son dynamisme.

Aucune alerte n'est pour autant lancée. Il faudra attendre le 5 mai 2006, date du débriefing des épreuves de sélection, pour que la responsable hiérarchique de Patrick Barbier soit informée de son état psychologique et qu'elle l'inscrive dans le « tableau de suivi » des PNC ayant besoin d'une « attention particulière ».

Un peu tard, car Patrick Barbier se trouve en arrêt maladie pour dépression nerveuse sévère et état phobique depuis le 24 avril 2006. Dans une attestation du 15 mai 2008, le psychiatre qui le suit certifiera que « les troubles observés sont directement liés au travail ».

Patrick Barbier n'a pas repris le travail depuis avril 2006, et il a fallu qu'il saisisse les prud'hommes de Bobigny en décembre 2008 et qu'un délégué syndical appelle le service médical pour que ce dernier prenne enfin contact avec lui. Par courrier d'abord, avec une lettre-type spécifiant un arrêt depuis trois mois, alors que Patrick Barbier est en arrêt depuis deux ans et demi. Il est ensuite reçu par le médecin du travail coordonnateur du personnel navigant, puis par Alain Payen, le psychiatre du groupe :

« J'ai très mal vécu cette absence de prise de contact. Nous sommes recrutés sur notre capacité à être empathique avec les passagers et formatés à l'esprit de solidarité, d'équipage et d'appartenance à l'entreprise, mais la direction ne se comporte pas du tout comme cela avec nous. La dimension affective est totalement niée. J'ai été laissé à l'abandon. »


Faut-il contacter les salariés en arrêt maladie ?

La question de la prise de contact à l'initiative de l'employeur pendant un arrêt maladie de longue durée est délicate. Colette Jacques, ex-médecin inspecteur régional du travail et désormais consultante en santé et travail, explique :

« Lors d'un arrêt maladie, le contrat de travail étant suspendu, le salarié n'est plus sous la subordination de son employeur. En conséquence, une prise de contact de la direction, même animée des meilleures intentions, peut être interprétée comme un contrôle, voire une inquisition dans la vie privée. Un risque d'autant plus important que la souffrance morale peut s'accompagner de tendances interprétatives.

Toutefois, les liens avec l'entreprise peuvent être maintenus : des professionnels médico-sociaux du travail peuvent, par rôle, prendre contact avec un salarié en arrêt maladie. C'est le cas de l'assistante sociale du travail ; elle peut même visiter le malade, si nécessaire.

De même il est classique, pour les cas graves et par sympathie, que l'infirmière d'entreprise prenne des nouvelles d'un salarié en arrêt maladie. »

Viviane Guerre-Chassergue, la psychologue de Patrick Barbier, regrette l'absence d'échange avec le service de santé au travail d'Air France. Elle explique :

« C'est une suite malheureuse de non-reconnaissance dont personne chez Air France ne se sent vraiment responsable. Il y a une dilution de la responsabilité.

Mon patient s'est senti considéré comme un numéro, alors qu'il s'était pleinement investi dans son travail. Il n'y a eu aucun retour. »


Le jugement des prud'hommes en attente

C'est notamment pour non-respect de l'article L4121-1 du code du travail, qui oblige l'employeur à prendre « les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs », que Patrick Barbier a saisi les prud'hommes, en demandant 200 000 euros de dommages et intérêts.

Le 1er mars 2009, le conseil des prud'hommes n'a pas réussi à trancher. Le dossier se trouve désormais en départage, avec cette fois un juge professionnel dans la boucle.

Classé en invalidité de deuxième catégorie par la Caisse primaire d'assurance maladie depuis le 6 janvier 2009, Patrick Barbier ne perçoit plus de salaire d'Air France, mais reste toujours inscrit aux effectifs.

En juillet 2009, le Conseil médical de l'aéronautique civile n'a pas reconnu l'imputabilité au service. « J'ai vraiment eu l'impression de passer devant un tribunal populaire lors de l'audition, on ne pouvait pas faire plus froid », se souvient Patrick Barbier.

Air France attend le jugement en départage aux prud'hommes, pour sécuriser juridiquement un éventuel licenciement pour inaptitude. Un grand gâchis : un simple débriefing psychologique au retour de New York, en septembre 2001, aurait peut-être permis d'éviter d'en arriver là.

Air France n'a pas répondu à nos sollicitations.

Rodolphe Helderlé