"Le mensonge et la crédulité s'accouplent et engendrent l'Opinion" Paul Valéry

samedi, 22 mai 2010

Une prison secrète de la CIA en Lituanie

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Guantanamo Bay, Afghanistan, Pakistan, Syrie, Jordanie, Egypte … Roumanie, Pologne, Lituanie : les prisons secrètes essaiment sur la planète. Les présumés terroristes enlevés et déplacés sur des vols secrets à destination de ces prisons sont non seulement des hommes mais aussi des femmes avec leurs enfants, comme nous l’apprend une enquête documentaire d’Arte. Ces prisons secrètes étant décriées par le Congrès américain, la Commission Européenne, les médias et l’opinion publique, la CIA se décharge désormais de la sale besogne sur le FBI, qui délocalise les lieux de détention vers de nouvelles contrées moins regardantes … telles la Somalie et l’Ethiopie.

«Il est grand temps que les gouvernements européens fassent le point sur les actions des agences de renseignement et de sécurité, et rétablissent le cas échéant un contrôle efficace de l’autorité civile. Les États européens ne doivent pas se contenter de dire qu’ils ignoraient ce que faisaient leurs services de sécurité.» Julia Hall, chargée à Amnesty International des questions relatives à la lutte contre le terrorisme en Europe.

Comme le rapporte legalift, en août 2009, Dalia Grybauskaité, Présidente de la Lituanie, soutenait José Manuel Baroso, président de la Commission Européenne, sur la nécessité d’ouvrir une enquête impartiale suite à la suspicion de l’existence de prisons secrètes de la CIA en Europe. Puis, après des mois d’investigation, la Commission d’enquête parlementaire lituanienne est parvenue à la conclusion qu’un "site noir" a bien existé en Lituanie durant la guerre contre le terrorisme, comme le rapporte le communiqué de presse d’Amnesty International qui souhaite voir les responsables traduits en justice.

Nous vous proposons deux articles plus particulièrement axés sur le cas de cette prison secrète située en Lituanie, la première en Europe à être légalement dénoncée.

Nous joignons à ces articles une vidéo de 2007 sous forme d’interview du journaliste et ex-député européen Giulietto Chiesa, auteur du livre "Les prisons secrètes de la CIA en Europe". Giulietto Chiesa a fait partie de la commission parlementaire européenne dirigée par Giovanni Fava. Ils se sont rendus à Washington pour étudier la participation de certains états membres aux "extraordinary renditions" ayant permis à l’administration américaine, en échappant au droit international, de capturer plus de 12000 personnes. Entre fin 2001 et fin 2005, plus de 1200 vols civils ont acheminé celles-ci via l’espace aérien et les infrastructures aéroportuaires de pays européens. Et personne ne connaît le nombre de vols militaires qui furent dédiés à cette sombre besogne, ni le nombre de vols postérieurs à cette période et, encore moins, la date exacte de leur cessation.



Centre de formation des services secrets lituanien, à Antaviliai, près de Vilnius
© AFP – Petras Malukas, photo prise le 19 novembre 2009


"En mars 2004, selon le cadastre, le site a été acheté par Elite LLC,
une société enregistrée dans l’Etat américain du Delaware, au Panama et à Washington.
ABC affirme qu’Elite LLC est une société écran de la CIA." (lire l’article en référence)


La Lituanie va enquêter sur des affirmations concernant une prison secrète de la CIA qui se trouverait à Rudininkai

Une enquête indépendante ?

La Lituanie a promis d’enquêter sur les récentes affirmations selon lesquelles elle abriterait, dans les faubourgs de la capitale Vilnius, une prison secrète de la CIA destinée aux suspects d’al Quaïda, a déclaré la nouvelle présidente Dalia Grybauskaité le 25 août.

Grybauskaite a dit mardi aux journalistes lors d’une visite officielle à Bruxelles,que le parlement de l’ancien pays soviétique était déjà en train de former un comité spécial pour enquêter sur cette affaire. Cependant, elle disait n’avoir aucune confirmation de cette affirmation. "Il est regrettable que le nom de mon pays figure sur la liste", disait Grybauskaite. "Ce sera à nous de prouver si c’est vrai ou faux".

Le premier ministre Andrius Kubilius a exprimé ses doutes sur la création d’un tel comité pour enquêter sur ces affirmations, disant que :

"Le Comité des affaires étrangères a déclaré très clairement [en réponse au rapport de Dick Marty (1)] qu’il n’y a pas eu de telles prisons ou lieux d’interrogatoires en Lituanie et que nous n’avons à ce jour aucune nouvelle information pour inverser cette conclusion. Maintenant, puisque l’une des principales compagnies de médias américaines rapporte ces allégations, nous pourrions refaire l’investigation, c’est-à-dire lancer une enquête dans l’un ou l’autre des comités du parlement, mais je suis persuadé que nous obtiendrions la même réponse."

Valdas Adamkus, ancien chef d’Etat et président durant toute la période pendant laquelle les États-Unis utilisaient de tels sites clandestins en Europe et ailleurs, a démenti les rapports, comme l’ont fait d’autres officiels Lithuaniens.

Le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, a répété que les membres de l’UE devaient enquêter sur de telles allégations. "Nous avons à maintes reprises insisté sur la nécessité pour les états membres d’entreprendre ou de poursuivre des recherches approfondies, indépendantes et impartiales pour rétablir la vérité sur de telles allégations", déclarait Barroso à la conférence de presse avec Grybauskaite.

Amnesty International exhorte les autorités du gouvernement lituanien à ne pas commettre les erreurs d’autres gouvernements européens et à mener une enquête approfondie, efficace, indépendante et impartiale sur le rôle supposé d’officiels lituaniens et l’emploi du territoire national en rapport à des fins de détentions secrètes et de disparitions forcées, ainsi que sur l’implication possible de fonctionnaires lituaniens dans d’autres abus majeurs des droits humains, dont la torture. L’enquête devrait être menée d’une manière aussi transparente que possible, son envergure, sa méthodologie, et ses découvertes rendues publiques. Les audiences devraient être tenues en public et toute demande de non-divulgation de preuves au public devrait être examinée par une autorité indépendante de l’exécutif lithuanien.

Une base à Rudninkai?

Le journal Russia Today affirme que l’installation se trouvait dans une "base de l’armée soviétique désaffectée", située au cœur de la cinquième plus grande forêt de Lituanie, à environ 40 kilomètres de Vilnius et seulement 30 de l’aéroport international de Vilnius. La base possède aussi sa propre piste d’atterrissage.

Elle est discrète, tranquille, et entourée par la meilleure dissuasion contre les journalistes fouineurs : des bombes non explosées.

Si l’affirmation de Russia Today est véridique, on peut difficilement concevoir que le journal parle d’une autre base que celle de Rudininkai ou la base aérienne de Rudininkai, située dans la forêt, à 16 kilomètres de la frontière Biélorusse et à 40 kilomètres au sud de Vilnius. La base a été utilisée comme terrain d’entraînement pour les pilotes de bombardiers russes – d’où les nombreux explosifs que l’on y trouve encore.

Les contacts de la CIA avec la Lithuanie

C’est le moment de présenter Michael Sulik et ses allées et venues. Ancien marine au Viêt-Nam, Sulik a été employé comme adjoint de Stephen Kappes, un officier supérieur du Directoire des opérations de la CIA (la partie opérationnelle de la CIA) qui supervisait le programme HDV [NdT : High Value Detainees – Détenus de grande importance] quand il opérait à plein régime entre 2002 et 2004 – une période pendant laquelle le rapport divulgué du CICR nous dit que les pires abus étaient commis.

Sulick s’est retiré en novembre 2004 du poste d’associé au directeur adjoint des opérations, en même temps que Kappes, après qu’ils se furent tous deux querellés avec Porter Goss, l’ancien directeur de la CIA, au sujet de demandes effectuées par des membres de l’équipe de Goss pour que Sulick soit puni pour "insubordination" quand il a lourdement critiqué Pat Murray, le chef d’équipe de Goss.

Selon un autre ancien agent de la CIA, Tyler Drumheller, l’équipe de Goss "semblait entendre les officiers qui furent offusqués par les demandes qui leur étaient faites depuis les attentats du 11-Septembre de fournir des sources véritables." (…)

"Leur manque de compréhension de la complexité de la récolte des renseignements" a compliqué la relation entre Goss et certains officiers de la CIA.

Tant le [New York Times] que le [Washington Post] ont donné une couverture importante au mémo de 2004 dans lequel il est dit que Goss a posé les règles et précautions oratoires impératives pour son équipe, déclarant qu’ils devaient se distancer de toutes critiques de l’administration et de sa politique.

En septembre 2007, Sulick et Kappes sont tous deux retournés à la CIA et ont été promus. Michael Sulick est maintenant directeur du service clandestin national de la CIA (l’ancien directorat des opérations), d’où il supervise la plupart des agents secrets et des postes étrangers. Kappes est maintenant directeur adjoint de la CIA. Le directeur actuel de la CIA, Leon Panetta, les a gardés tous les deux.

Il est intéressant de remarquer qu’en août 1991 Michael Sulick est parti “en Lituanie pour un des plus excitants et gratifiants voyages" de sa carrière à la CIA, a apporté son aide et travaillé en étroite collaboration avec le nouveau vice président lithuanien du moment, Karol Motieke, afin "d’apporter à sa défense un service de renseignement fort, basé sur des principes démocratiques et sur l’ordre de la loi."

Ironiquement, "Par son expérience en Europe de l’Est, la CIA avait déjà conçu des programmes d’entraînement appropriés et envoyé des avocats pour exposer les lois et règlements relatifs à la récolte des renseignements et à la supervision parlementaire aux États-Unis et dans d’autres démocraties occidentales."

Sulik et Rumsfeld visitent les sites communistes de détention et de torture en Lituanie

"Il ne nous restait plus qu’un événement avant que Bearden et moi ne quittions Vilnius. (…) Il se révélera être le plus dramatique et émotionnel de tout mon séjour en Lituanie. Motieka avait organisé pour Bearden une visite des quartiers généraux du KGB. (…) La visite était macabre quand le guide nous montrait les cellules conçues pour la torture. Dans l’une d’elles, les prisonniers étaient forcés de se tenir debout des heures durant sur une petite pente construite dans le mur pour éviter de se tenir sur un plancher inondé d’eau. Les prisonniers épuisés et impuissants finissaient par tomber dans l’eau presque gelée par l’air hivernal qui s’engouffrait par une fenêtre laissée ouverte. Les cellules vides semblaient encore résonner faiblement des cris des prisonniers torturés. Le président nous a montré une cellule dans laquelle il avait passé six années. Il nous a dit qu’en dépit de ce genre de traitements, la plupart des dissidents n’avaient jamais perdu courage et avaient trouvé des moyens pour communiquer entre eux et avec le monde extérieur. En exemple, il nous a montré de minuscules bouts de papier qu’il avait conservés, sur lesquels il avait soigneusement écrit des messages dans une écriture d’une taille si infinitésimale que l’on pouvait à peine déchiffrer les lettres."

Donald Rumsfeld a visité la Lithuanie en octobre 2005 et fait remarquer "le rôle actif de la Lithuanie dans la guerre globale contre la terreur".

Dans une "lettre ouverte au peuple de Vilnius" il a déclaré :

"J’ai récemment visité votre ville magnifique pour d’importantes discussions avec le président Adamkus, le premier ministre Brazaskas, et d’autres chefs supérieurs lithuaniens. Durant nos discussions nous avons évoqué diverses questions de sécurité et aussi la chaleureuse relation entre les États-Unis et votre nation. Vilnius a été un très bel endroit pour nos conversations. J’ai aussi eu la chance de passer un dimanche matin agréable et instructif, à marcher dans le quartier historique de la vieille ville et à visiter le musée du KGB. Le musée était un parfait rappel de l’importance de préserver à tout prix notre liberté, et la visite m’a aidé à comprendre la profondeur de l’attachement de la Lituanie à la liberté."

Mathias Vermeulen


La Lituanie reconnaît l’existence d’une prison secrète


COMMUNIQUÉ DE PRESSE

22 décembre 2009

Pour la première fois, un gouvernement européen a reconnu qu’un « site noir » avait existé sur son territoire a déclaré Amnesty International le mardi 22 décembre 2009 après qu’une commission d’enquête parlementaire lituanienne eut conclu que l’Agence centrale du renseignement des États-Unis (CIA) avait fait fonctionner une prison secrète en Lituanie durant la « guerre contre le terrorisme ».

« La confirmation de l’existence d’une prison secrète en Lituanie est un moment consternant de l’histoire de la protection des droits humains en Europe, a déclaré Julia Hall, chargée à Amnesty International des questions relatives à la lutte contre le terrorisme en Europe. Toutefois, l’enquête lituanienne marque un tournant dans l’action entreprise pour faire la lumière sur l’aide apportée par les États européens aux États-Unis après les attentats du 11 septembre 2001. Les autres gouvernements européens doivent en prendre acte et s’engager à enquêter de manière exhaustive sur toute allégation grave de cette nature. »

La commission parlementaire lituanienne chargée de la sécurité nationale et de la défense a rendu public un rapport indiquant que des responsables de la Direction de la sûreté de l’État avaient prêté assistance pour la construction sur le territoire lituanien d’une prison secrète destinée à accueillir des personnes soupçonnées de terrorisme. Un grand nombre des détenus placés dans de tels centres ont été victimes de disparition forcée, de torture ou d’autres formes de mauvais traitements aux mains d’agents américains, souvent avec la coopération ou l’aide de gouvernements étrangers.

La commission a conclu que des avions de la CIA s’étaient posés en Lituanie en dehors de toute procédure de contrôle aux frontières ; elle a également indiqué que les responsables de la Direction de la sûreté de l’État avaient omis d’en avertir le chef de l’État et le Premier ministre, en violation de la législation nationale.

« Le gouvernement lituanien aurait dû être au courant des faits et gestes de ses propres agences, et c’est lui qui est responsable de l’existence de la prison secrète et de toute violation des droits humains qui a pu s’y dérouler.

« Les conclusions de l’enquête ne sont qu’un premier pas vers l’établissement des responsabilités, a poursuivi Julia Hall. L’enquête entamée en Lituanie doit se poursuivre afin que toutes les personnes impliquées dans ce site secret soient identifiées et traduites en justice. »

La Pologne et la Roumanie font également partie des pays qui, selon le Parlement européen et le Conseil de l’Europe, pourraient avoir fourni à la CIA des centres de détention secrets.

« Il est grand temps que les gouvernements européens fassent le point sur les actions des agences de renseignement et de sécurité, et rétablissent le cas échéant un contrôle efficace de l’autorité civile. Les États européens ne doivent pas se contenter de dire qu’ils ignoraient ce que faisaient leurs services de sécurité », a conclu Julia Hall.

Françoise Guillitte


Note

(1) Le Conseil de l’Europe (rapport Marty) et la Commission européenne (rapport Fava) ont chacun produit une étude complémentaire. Le rapport Fava n’est pas disponible en totalité, et a été amendé à de nombreuses reprises suite aux réclamations des états concernés. Max Peter Ratzel, directeur de l’office européen de Police Europol, a par exemple refusé de témoigner. Dans un autre registre, nous y apprenons aussi que les USA ont proposé en 2006 à la présidence du conseil européen de ratifier un protocole d’accord qui serait revenu à avaliser ces méthodes de capture et d’interrogatoires adoptées "hors droit international" par les Etats-Unis.